Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 11 avril 2016

L'oral nous a dépecés (?)

10 h 47 – 11 h 07

Écrire prend de nouveaux détours. Quand je passe près du portail vert, qui est entouré de trois poubelles différentes le lundi matin, je m'interroge aussi sur les raisons d'un vert aussi artificiel, quand tout autour bourgeonne, y compris les prétendus mauvaises herbes entre les murailles. Écrire donc est une nouvelle aventure. C'est une aventure aussi indéfinissable qu'infinie et interminable, comme ces myriades de déchets minuscules sur la chaussée, ces graines sur le trottoir, ces blocs séparant la chaussée du trottoir, les feuilles rouges des pyracanthas, tant d'autres d'arbustes et d'autres fleurs que je suis incapable de reconnaître. Écrire prend des allures plus ridicules que jamais, comme ces petits toutous imbéciles en ciment placés de chaque côté d'un portail.

Il faudra beaucoup corriger, beaucoup reprendre.

Losange jaune sur losange blanc, l'écriture n'est plus jamais prioritaire. Nous avons inventé de nouvelles formes d'écriture. L'oral nous a déplacés, nous a dépecés. Je passe près de l'arrêt de bus d'Alembert, et je sais pertinemment qu'écrire plus jamais ne pourra être encyclopédique

Tout ce qu'il va falloir reprendre. C'est vertigineux. Même devant l'usine Sanofi, il y a un emplacement pour taxi. Et un garage à scooters. Des garages à vélos. Des places pour handicapés dont la peinture est quasiment effacée. Je marche sous un ciel de traîne, sous un ciel gris, selon où mes pas m'entraînent.

Il va tout falloir reprendre, vaine entreprise. Deviner ce qui se trame. Loin de l'entrée principale, toujours à l'usine Sanofi, des dizaines et des dizaines de places vides. Ils auraient mieux fait de replanter une forêt.

Par un détour, je suis arrivé au trottoir cabossé, trame centrale de mon itinéraire. Je dois essayer de rester insensible à ce que je vois. Ou plutôt le garder en moi, le taire, tenter de parler d'autre chose. Tenter d'écrire autre chose. Écrire au fond, ce n'est pas une aventure. Si d'aventure je me projette dans un autre temps, je pourrais m'imaginer recevoir un télégramme d'Australie, par exemple. Les phrases qui n'auront pas de sens pourraient être effacées, ou complètement réécrites. L'écriture n'est pas la grammaire. Des lapins qui gambadent tristement sous un ciel de traîne. Je marche sous un ciel de traîne. Tous les mots sont, à un moment, confisqués à l'avance. Je croise des rues dont les plaques ne me disent rien, ou, plus précisément, dont je ne connais pas du tout celui ou de celle qui leur donne son nom.

Une ferme au milieu de la ville. Aussitôt on est tenté par l'allégorie. Il faut savoir résister à l'allégorie. Si écrire est une aventure, ça doit être l'aventure de cette résistance à l'allégorie. Peut-on prononcer le mot allégorie pour se défaire de ce fantasme, de cette tentative repoussante, peut-on répéter le mot allégorie encore et encore, presque comme un mantra, dans l'espoir de chasser loin de soi l'allégorie ?

Je reviens à la ferme isolée au centre de la ville ; je reviens à cette ferme étrange, insolite, inquiétante. Depuis des années que je passe devant, je n'arrive pas du tout à imaginer ce qui se trame dans cette ferme, et je n'ai jamais vu d'activité extérieure. Par extérieure je veux signifier une activité qui se passe en dehors de l'enceinte de la ferme elle-même, bien sûr.

Je croise des gens qui promènent leur chien comme je promène mon écriture. Marcher, c'est donc écrire, sous le ciel de traîne ou pas, en gardant les yeux ouverts, et en essayant d'écrire sur autre chose que ce que l'on voit. Si je vois sur un trottoir un morceau d'écorce arraché particulièrement beau dans sa forme, je résiste à l'envie de le photographier, mais je résiste aussi à l'envie de le photographier par l'écriture, je résiste totalement à tenter de conserver cette écorce autrement que dans une vision fugitive, ou peut-être dans ma mémoire, et c'est ce travail-là que je dois tenter de faire, et donc ce texte n'est qu'une sorte de premier brouillon, de premier jet, de préambule, de prologue théorique peut-être. L'écorce ne doit pas devenir un symbole, un signal, un signe, aucune allégorie permise. À force de marcher tout droit, après avoir fait quelques détours, que je ne connaissais pas, l'écorce reste quelque part dans mon regard, dans la mémoire de mon regard, et elle restera malheureusement inscrite dans ce texte, même si ce que je voulais faire était le contraire. L'écriture n'est pas la grammaire.

Viens de passer tout près d'un poids lourd arrêté dans une cour, et je note ici avec quelque réticence ce qui est inscrit sur ce poids lourd. Transports Guillemet. On comprend désormais ma réticence. Là encore guette le risque d'allégorie de je-ne-sais-quoi. Mais je préfère justement donner cette piste afin d'effacer très explicitement l'idée qu'il puisse y avoir ici une tentation de métaphorisation de ce qui s'écrit par ce que voit le promeneur, et afin de noter que c'est là pur hasard, ce poids lourd est un poids lourd garé dans une cour.



11 h 07 – 11 h 11

Il s'est mis à pleuvoir. Pleuvioter plutôt. Je suis passé près de la rue de Reims, et n'ai pu m'empêcher, les turbines tournant en permanence, d'envisager que je pourrais me filmer en train de traduire un extrait de Retour à Reims. Il suffisait de se dire qu'il fallait tenter l'expérience de la promenade quotidienne pour enfin s'y résoudre, après de longues années à tergiverser, à ne pas le faire pour rester en famille, lire, vaquer, écouter de la musique ou tout autre prétexte stupide. J'ai tout de même fait quelques entorses à la règle de ne pas prendre de photographie, quand j'ai décidé de sauvegarder mon texte, et alors je me suis trouvé devant le centre de formation des apprentis, où j'ai pris deux photos de très mauvaise qualité, avec le smartphone, outil grâce auquel je dicte également ces textes.

 

11 h 11 – 11 h 15

Nouvelle entorse. Photographié rue de Picardie un transformateur avec une banderole danger de mort — rouge, bien entendu. Je ne m'étais pas avisé que je verrais autant de poubelles à couvercle jaune dans cette promenade. Je dis tout ça en vrac. Écrire est un vrac. Des thuyas formant une haie à moitié morte montant en une sorte de porche au-dessus d'un portail finissent par dévoiler une maison bien modeste. Autrefois on voyait régulièrement dans les villes, ou on croisait des fous qui parlaient tout seuls, qui beuglaient, qui vociféraient, et maintenant la nouvelle forme de folie consiste à parler à son smartphone, soit avec un interlocuteur absent, comme cela se voit (s'entend) souvent dans les transports en commun, ou, dans le cas qui est le mien, je dicte un texte à voix intelligible afin de le sauvegarder, ce qui est une bien plus grande folie, comme ne doivent pas manquer de le penser les gens qui m'entendraient, par exemple ceux de la résidence près de laquelle je passe en traversant un square que j'ai souvent vu depuis la voiture, mais où je ne m'étais jamais promené.

Il pleuviote toujours. J'ai renoncé pour l'instant à ce qui était le premier projet, à savoir marcher en énumérant tous les déchets rencontrés. Là, l'idéal serait bien entendu de tenter cette description exhaustive tout en ramassant la totalité des déchets, mais à ce moment-là ce ne serait plus du tout une promenade, mais une sorte de parcours du combattant en miniature.

 

11 h 22 – 11 h 27

Nouvelle interruption de quelques minutes. Il pleuviote de plus en plus fort. C'est plus de la bruine ou du crachin. J'ai voulu un petit peu voir comment fonctionnait mon podomètre. J'ai pu constater que j'avais fait mon 4000e pas en face d'une boîte aux lettres avec le nom Pompeigne.

À présent, je suis sur la voie de Narvik, sur laquelle je longe de longues barres d'immeubles blancs et gris, assez sobres et plutôt réussis ; j'ai fini par marcher sur la chaussée, par me décider à marcher sur la chaussée, car sur la droite il n'y a pas de trottoir, ou plus exactement le trottoir est entièrement herbeux, ce qui est d'ailleurs tout à fait de bon aloi, la raison en est un que je me mouillais pas mal les chaussures qui ne sont pas très adaptées, mais aussi que cette partie-là du trottoir est un véritable cimetière à merdes. C'est une bonne raison, je pense, de marcher sur la chaussée, quitte à faire très attention quand un engin de tonte passe, comme c'était le cas il y a quelques secondes. Écrire, est-ce cela ?

Si écrire est le mimétisme de nos actions, cela n'a pas grand sens, peut-être, d'autant que cela est très difficile. Grâce à cette vieille veste à capuche grise, que je ne mets jamais, je suis bien protégé de la pluie, il faut croire, étant donné que c'est dans les flaques d'eau que je m'aperçois qu'il pleut pas mal, en fait. La voie de Narvik devient désormais la rue de Narvik. Dans la transition de l'une à l'autre il y a un petit passage très étroit pour les piétons, ceint de hauts murs, bardé d'escargots sur le bitume, et c'est ici que je m'engage, et même que j'en suis déjà sorti, le temps de dicter ces quelques mots. J'ai donc quitté la voie de Narvik, pour rejoindre les maisons basses, que surplombe une grue en mouvement, jaune, comme les couvercles des bennes à recyclage, et je croise la rue Ferdinand-Fabre, un écrivain à ce qu'il paraît. Encore des tonnelles, des arbustes taillés de sorte à faire une tonnelle au-dessus du portail.

 

11 h 35 – 11 h 38

Je ne peux m'empêcher de me demander combien nous sommes, de par le monde, à faire précisément cela, à savoir écrire sans aucune fonction utilitaire directe, au moyen d'un logiciel de dictée, en marchant, ou peut-être pour certains en conduisant avec un kit mains-libres, que sais-je. Je me demande aussi comment je peux sortir de ce que je suis en train de pratiquer en ce moment même, assavoir une écriture tâtonnante, qui n'est pas une écriture bien sûr, et de ce fait même tâtonnante, brouillonne, imprécise, et tout à fait disproportionnée, par sa quantité, à son intérêt réel. Je me demande donc, ou devrais-je dire, je me suis demandé cela pendant l'interruption de cinq minutes peut-être, et j'en ai conclu que ce que je devrais faire, c'est la seule chose que je sais faire, au fond pour l'écriture, à savoir des textes que l'on va dire, par commodité, poétiques. Des poèmes, donc.

Je me suis aussi décidé à publier ce genre de texte, qu'il faudra nécessairement remanier un tout petit peu, ne serait-ce que pour corriger les erreurs ou les scories du logiciel, dans une nouvelle rubrique d'un de mes blogs, et qui s'appellera Élugubrations.

Écrire un commentaire