mercredi, 19 mars 2008
Alberto : Ongaro :: La ::: Taverne ::: du :: doge : Loredan
[ 21.02.2007. ]
Difficile d’imaginer un endroit aussi dévasté.
Peut-être est-ce l’épuisement qui guida la lecture, à des moments tels qu’il ne s’en présentera plus.
Ce roman, paru en Italie en 2004 et en France en 2007, ne s’est jamais trouvé sur le présentoir du libraire, puisque je l’avais commandé à la librairie Campus à la demande de ma mère, ni sur un dessus d’armoire, oublié, empoussiéré. Si la traduction n’a pas l’air mauvaise, la finition éditoriale laisse à désirer : de nombreuses coquilles gâchent ici et là la lecture (nombres au lieu de nombreux, parole au lieu de mot, verbes conjugués erronément au singulier etc.), ce qui est assez fortement ironique, dans la mesure où les éditions Anacharsis sont ce qu’il est convenu d’appeler un « petit éditeur » et où le personnage/lecteur qui figure au centre du dispositif narratif en forme de labyrinthe, Schultz, est un petit éditeur typographe vénitien.
C’est dans l’équilibre parfait entre la complexité narrative post-moderne (jeux de miroir, emboîtements infinis de structures) et le caractère facétieux du ton qu’Alberto Ongaro réussit à merveille, de sorte que, mieux qu’à Calvino dont les mânes sont cependant évoquées vers la fin du roman, c’est à Boulgakov et Potocki que fait songer cette Taverne. Des jeux post-modernes sur la codification narrative, Ongaro n’évite pas tous les écueils, comme la fréquence du recours à la mise en abyme ou aux figures dédoublées (Schultz / Paso Doble ; père / fils ; picaresque anglais / espagnol ; Scarpa / Scarpis etc.).
Allez savoir pourquoi, à un moment donné, dans l’abattement horizontal du five o’clock, ce récit me fit penser à Biyi Bandele-Thomas. Allez savoir si Ongaro n’aurait pas dû ménager, lui-même, quelques chapitres blancs pour que chaque lecteur y ajoute ses ramifications. Allez savoir.
Eleven Echoes of Autumn. La flûte alto refuse de répondre aux appels de la clarinette. Le violon refuse de regimber devant les sermons du piano. L’autre soir, je recherchais le nom du prêcheur dont Artaud joue le rôle dans Lucrèce Borgia de Gance : Sardanapale, Héliogabale, Rivarol – tous ces noms masquaient le seul vrai, et je me croyais attrapé entre certaines pages inédites d’Ici de Sarraute. Puis je retrouvai, plusieurs heures plus tard, le nom de Savonarole. N’importe, le moment de la révélation fait partie du récit, comme Alberto Ongaro se dessine lui-même, ultime ombre du roman, à la dernière page, pirouette ou queue de poisson, de sorte qu’il est à se demander si d’autres fins sont possibles, si les romanciers amateurs de labyrinthes narratifs ne renonceront à ces pirouettes finales que le jour où plus aucun lecteur n’en sera surpris, où trop de critiques auront ironisé sur ces sentiers qui s’ouvrent à la voix d’une soprano, sur ces flocons de neige qui tombent et que l’on regarde tomber, sur ces bouquets qui vont à la dérive le long d’une rivière aux mille miroitements.
« Peut-être faudrait-il suivre cette musique qui se déroule dans le disque, en parler de temps en temps, jusqu’à ce que s’exhale la dernière note et que comme un fantôme ducal elle rentre là où elle est ensevelie. Mais La Stravaganza est trop longue, elle dure quelque deux heures et la musique n’accepte pas de devenir parole (du moins en ce lieu) sans risquer de comiques résultats. On suggère donc à qui se ressentirait du fait qu’en ce lieu on ne puisse en réalité écouter une seule note du concerto de Vivaldi, de fredonner de temps en temps le thème ou de mettre le disque sur son propre tourne-disque et de faire du concerto, jusqu’à ce qu’il se termine, la musique de fond de sa lecture. » (p. 160)
Au lieu de quoi, bien entendu, le roman fut lu, pour l’essentiel, dans le silence – bancal plus que monacal – de l’insomnie nocturne, j’écris ces lignes en écoutant à présent un album de Kartet (Delbecq et Orti : sons incendiaires incomparables), il n’y avait, de toute façon, pas de Vivaldi dans cette maison, et le seul vinyle double que j’ai emprunté à mes grands-parents pour l’écouter, c’est une version ancienne et crachotante des Pêcheurs de perle, ce qui, loin s’en faut, ne m’approche pas de la lagune de Venise, et moins encore des rivages de la Tamise.
S’il faut clore – qui pis est – ce texte par un inventaire des béances, n’est-il pas surprenant que je n’aie vu aucun des trois films qui sont mentionnés de façon répétée dans le roman : Les Lanciers du Bengale, Masquerade et F for Fake d’Orson Welles ?
10:09 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : littérature, italie, musique, jazz, vivaldi, kartet, postmodernisme
vendredi, 11 janvier 2008
Oyez
Dans les moires
Une vie de planches
perdue en d'infinis déboires
à broyer des branches
Même si la fonte des neiges
Même si les terreurs nocturnes
Même si le piège à mâchoires
Même si les bourrasques
t'entendent Entendent tes cris
Ce ne sera pas la Saint-Jean, ni le feu sacré en soi,
l'encre des ciboires.
(Broyer des branches, crie-t-il : toute ma vie broyer des branches.)
18:13 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, Littérature
mercredi, 03 octobre 2007
Bracheumeuneu, the story so far.
Abracheumeuneu (je pense que Zvezdo a été plus rapide qu'Aurélie : de toute manière, comme elle n'a pas de blog, elle pourra considérer que son mot a été adopté).
Zabracheumeuneu (VS).
Zabracheumeuneur (Guillaume "MBR").
Zabrachezumeuneur (Guillaume "TS").
Cela ne constitue qu'un fil possible, celui tiré par Zvezdo. D'autres chaînes peuvent naître, toujours à partir d'ici.
(Ah, au fait : on peut rejouer, à condition de laisser passer deux ou trois tours. (Si on a plusieurs blogs, ce qui peut arriver, ça se corse.))
09:40 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 27 septembre 2007
César : Aira :: Les : Larmes
La matière de ce récit, ce sont les antipodes. Ce n’en est ni le sujet ni le thème, mais la matière. Récit écrit de manière à opérer sans cesse des renversements, des allées et des venues entre des registres et des régimes de sens diamétralement opposés, il ne bouleverse pas le lecteur ; plutôt, il le fait tourner en bourrique, ou en sablier. Sans cesse, le narrateur tourne les pensées, les jugements du lecteur de ce récit censément en train de se faire (mais, en fait, au fond, absolument préfabriqué), pour les inverser, les nier, les faire basculer – tout tournebouler. Si ça vous chante, vous pouvez aller saupoudrer ça de tropismes façon Nathalie Sarraute… mais la différence essentielle, c’est qu’ici rien n’est creusement. Non, tout est chatouillis, grattements à la surface, titillations. Le narrateur remue la vase en de nombreux points distincts de la mare, et très vite on ne perçoit plus même la forme de la mer. (Quelle analogie inepte, dirait-on.)
On en passe par le texte traduit. (On en passe toujours par le traducteur ; on en vient toujours au traducteur, comme on en vient aux mains. Le texte que l’on a lu, c’est celui du traducteur, un texte un peu ventriloque, sans doute beaucoup hanté par en dessous, du tréfonds. On en vient là, à ces mots tracés par Michel Lafon, s’ils lui furent dictés, intimés peut-être, par César Aira.)
« Il y avait un Japon en train de se poser doucement sur l’Argentine, mais sur toute l’Argentine, centimètre par centimètre, dans la douleur, une douleur suave, bleue, violette. » (p. 64)
Convoquez Borgès et Cortazar si vous le voulez – et vous aurez raison car leur influence saute aux yeux – mais tout ici n’est que collusion/collision, coïncidence/dissension, explosante/fixe, et surtout hallucination née de la longue contemplation d’un globe coloré ou d’une mappemonde comme celle que j’avais enfant au-dessus de mon lit.
À un moment, hors des virevoltes et pirouettes auxquelles le lecteur se soumet (nommons ce phénomène de lecture la loi d’accélération antipodale, si vous le voulez bien), il peut bien rêver même à certains mots par-delà leurs connotations immédiates déjà pas simples. Ainsi l’Argentine suggère à la mémoire un vers de Baudelaire, la gueule de Maradona bouclé en 1982, un quartier de Beauvais (qui devait ce nom à la fleur d’argent), un zézaiement de Boby Lapointe.
Passé par les antipodes comme on a pu être passé par les armes, le temps d’un aveu, l’esprit projette de lancer enfin, pour de vrai, le chantier des Tropographies.
[ 19 août 2007, Kergaer ]
07:04 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, écriture, Bretagne
vendredi, 31 août 2007
Wanderlust a la bougeotte
Sans écriture depuis une semaine, comme un peuple perdu pour la couleur des jours, il faut voir passer ces phrases rondement menées, formes de fragments. Il pose le point quand il ne sait plus que faire. Désemparé, sans recours.
De l’eau a coulé sous les ponts, je suppose. Vous n’y êtes pas du tout…
La sauvagerie est sans valeur, ce qui ne signifie pas qu’elle n’a pas de prix. Être sauvage, il lance le bras au loin, après cet arrachement de silex, tout à fait comme un exil.
La Randonnée. Pourquoi ? à cheval donné on ne regarde pas les dents.
Trois heures de l’après-midi. On compte les pas, les mots, ce qui signifie qu’on les économise, qu’on en garde sous la semelle. Le bourdonnement du gros taon dans la cloche à cidre où il s’est laissé piéger ; le cri répété de la buse qui appelle en chassant ; la sirène d’alarme d’une maison ou d’une voiture (plus au loin) ; le bruissement d’un grillon qui n’arrive pas à faire la sieste ; d’autres bourdonnements (de mouches). Rien d’économe là-dedans.
Je crois me rappeler qu’il faisait une chaleur semblable il y a douze étés, quand je lisais Outback. N’avait-on pas installé le hamac sur la terrasse ? J’avais prêté le roman à ma mère, qui ne l’avait guère aimé. Cette année, je sais, après avoir lu Wert et la vie sans fin, que je ne lui en conseillerai pas la lecture… on apprend de ses erreurs.
« Il reste cherchant ses mots et leur destination dans la phrase, ceux d’emphase n’ont cours sur ce versant-ci, il cherche des mots simples, des mots sans ornement, mais ce sont les mêmes mots qui s’élisent, quoi qu’il fasse, il n’y échappe pas. » (p. 157)
Le nom d’exote évoque aussi le vieux substantif grec d’hoplite : c’est celui qui vainc la piqûre du scorpion. Récit par bribes, initiatique autant qu’itératif, qui rappelle ces vieilles figures squelettiques et comme jaunies qui défilaient sur l’écran de mes insomnies, Abdel Zehnicki par exemple, et dont les dents soit gâtées soit d’une blancheur scintillante publiaient des messages ténébreux.
(Interruption, obscuration.)
[ 27 juillet ]
17:07 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, écriture, Roman
samedi, 18 août 2007
Des lettres blanches
Le 12. Chaussé d’espadrilles, en ce premier jour puissamment ensoleillé d’un juillet enfin vrai, lassé tout de même – à la longue – du rocking-chair, il a fallu que je m’attable. Ce petit récit envoûtant que tu lisais dans ta chambre blanche, avec le berceau transparent à tes côtés, je le découvre à mon tour, sous la couverture brune et soignée des éditions Finitude. Il me fait songer, bien sûr, à quelques textes surréalistes qui en furent contemporains, mais aussi à ces proses des symbolistes tardifs que j’aimais tant – disons, Le Livre de Monelle de Schwob et le théâtre de Saint-Pol Roux (La Dame à la Faulx, quel livre étonnant).
D’Odilon-Jean Périer, je n’ai connu, longtemps (mais depuis l’enfance), que quelques poèmes, et notamment “Je t’offre un verre d’eau glacée”, dont le Sans ornement souvent résonne à mes oreilles. Dans Le Passage des anges, l’expression « sans ornements » revient au moins trois fois sous la plume de ce narrateur qui dit, des aventures de ses personnages, qu’elles sont « celles que j’ai le plus envie de vivre, excusez-moi ».
Dans le rythme des phrases même, dans le recours soudain à toutes sortes de coupures linguistiques, s’entend évidemment l’influence des maîtres que je citais plus haut, et peut-être aussi, d’une certaine façon, de Maeterlinck et Mallarmé. Pourtant, ce texte utopique n’a pas son pareil, et il est heureux qu’il ait été réédité. Chaussé d’espadrilles, la peau enfin au toucher de l’air chaud, je l’écris : le nom même d’Odilon-Jean Périer, avec la symétrie que lui offre la seconde partie du prénom composé (6-4-6), souffle en voyelles doubles (deux o et deux e qui encadrent chacun le i central sans lequel la pierre ne saurait respirer). Comme nom d’auteur, on ne peut faire mieux.
Gêne : un ange passe. Sous les gestes des anges s’entendent les voix des gens. Tout se meut en sonorités inversées. Un jeune garçon, tout juste né, s’approprie la force vive de son aïeul, qui rêva à la lune et aux rires fusant sans fin. La vie est une jaquette de roman, où s’inscrivent des lettres blanches.
(Le 14. Le surlendemain, ayant fini de lire le récit dans le bercement douteux des tracteurs qui, à grands bringuebalements de barrières métalliques, préparaient le champ en contre-haut pour la traversée du bourbier, j’ai goûté cette fable qui n’est pas une parabole et qui, entre autres saveurs mystérieuses, rappelle, dans sa douceur même, les chapitres les plus noirs du roman contre-utopique de Kubin, L’Autre côté. Par contraste, fades, ternes, convenues, attendues, quatre ou cinq nouvelles de Richard Ford ne pèsent pas bien lourd. On a pu improviser six nouveaux couplets de Je ne puis vivre que de toi, histoire de montrer plus la richesse quasi infinie des rimes –èche et –ois en français que l’indigence de Jean Ferrat (ou de son parolier), qui n’est pas démontrée. L’usage de la langue : la mauvaise monnaie chasse la bonne.)
14:25 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
lundi, 02 juillet 2007
Fuir
Fuir devant les ressacs
Fuir aux meurtres en allés
Fuir comme le monde avance
Fuir fuir
Fuir comme on fuit
Fuir au marbre des fontaines
Fuir devant les poèmes
Fuir
Fuir dans l’odeur de cuir
Fuir dans l’odeur des pommes blettes
Fuir dans la barque, sur le fleuve
Fuir oh fuir
Fus-je heureux fus-je seul
De fuir dans un linceul
Fuir la fougue des ressacs
Fuir la foudre des meurtres
Fuir l’avancée du monde
Oh
04:50 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Poésie
lundi, 18 juin 2007
... cassures
Des bordées d'ondées
des parenthèses de ressacs
cassures sous le vent qui frappe
cassures sous le vent qui cogne
cassures sous le vent qui danse
Les ténèbres terribles mugissent
des gueulantes de porteur d'eau
des goualantes de vieux cabot
cassures sous le vent féroce
vacarme du vent dans les branches
La main passe, trempée, sur les sourcils du monde
cassures sous le vent qui geint
cassures sous le vent qui rampe
La toile claque de sa fougue
gouffres amers de l'ignorance
des bordées d'ondées
cassures sous le vent qui hurle
cassures dans les ressacs
paix dans les débris
04:58 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Poésie
samedi, 19 mai 2007
"Pratique du contage"
11:55 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Langue française
vendredi, 20 avril 2007
Silexpectatives / Progrès en pensée assez lents
Vendredi 13, onze heures du soir (puis par bribes de ci de là)
La nage entre deux univers, et même entre de multiples. Après lecture des trois premiers chapitres de L’expectative de Damian Tabarovsky, jeudi 12 avril, s’être retrouvé avec L’Amour l’Automne (Travers III), acheté au Livre, vers une heure et demie vendredi 13. En avoir lu quelque 70 pages dans la foulée, bien sûr. Le soir, au concert, dans le sixième chapitre de L’expectative, être tombé sur ça :
Il prend une brochure, la lit : Ushuaïa, la ville du cul du monde. (L’expectative, p. 73)
qui rappelle ça, quelques heures plus tôt :
Moi, dit Carlos, je viens d’une ville du sud du pays : quand on est là on a l’impression que c’est le cul du monde. Eh bien en effet, quand je suis arrivé à Paris, on me demandait d’où j’étais, je disais Lanus, tout le monde était plié en deux. (L’Amour l’Automne, p. 72)
J’ai noté plusieurs autres collusions entre les deux textes, mais il me semble que, dans l’extrait de Renaud Camus on pourrait aussi observer d’autres significations à l’œuvre : ainsi, la phrase citée date de 1976 mais, recomposée pour figurer dans l’églogue publiée cette année, pourrait tout aussi bien s’appliquer à Plieux, où Renaud Camus s’est installé en 1992 et qui est, d’un certain point de vue, et comme il le suggère notamment dans les premières pages du Département du Gers, une forme de « trou du cul du monde ». Or, en réduisant l’expression plié en deux à ses trois premières et ses trois dernières lettres (comme au jeu des papiers pliés), qu’obtient-on ? Plieux, justement.
Ce sont éclats de silex, exils entre les pages, propos taclés de main de maître. Un clavecin même nous amuse. (La main d’un maître anime etc. ?)
Sinon/ d’ailleurs/ entre autres choses, je ne suis pas sûr de saisir ce que l’on trouve de si fort ou de si déroutant à ce texte de Damian Tabarovsky. Le chapitre sur l’absence de morts visibles, de sang, lors des attentats du 11 septembre est franchement plat ; la manière même de plaquer l’effondrement des Tours jumelles dans le monologue intérieur de Jonathan est complaisante.
Le reste du récit exploite le filon des textes où l’on suit les méandres d’une pensée qui se cherche : Jonathan, pensant beaucoup, puis de moins en moins, ne sait finalement que penser. Tout se chamboule, du coup, non pas le chaos des souvenirs remouvants au gré d’une stream of consciousness, mais bien la pensée – ou les pensées. Jonathan doit beaucoup aux figures d’intellectuels désemparés ou revenus de beaucoup, singulièrement à la Marelle de Cortazar.
Comme je déteste ces stylos plume de gamine qui ne donnent comme choix que :
1) d’écrire en posant le bouchon sur la table → dans ce cas, le stylo est trop frêle, ne tient pas en main
2) d’écrire en fixant le bouchon au-dessus de l’abdomen du stylo, à la place prévue → dans ce cas, le bouchon tombe
3) de pousser le bouchon afin d’éviter le cas n° 2 → dans ce cas, il se coince, et on risque de tout casser en le retirant
Damian Tabarovsky dresse le portrait d’un personnage traversé par un tumulte intérieur plutôt gentillet, un trentenaire dans l’indécision. Rien de bien neuf à cela. Pas pour le style, si la traduction est fidèle. Ni pour la froideur sèche avec laquelle l’idylle à peine née, traduite en effets ménagers, s’émiette dans l’indécision perpétuelle et le penchant de Jonathan pour une existence velléitaire. Ni encore pour la façon dont Jonathan s’enfuit, part en vrille vers Berlin, sur la seule suggestion d’un article de journal sur les chambres à gaz. Le récit s’achève sur l’intervention d’une voix à l’origine énigmatique et qui prononce des avis complexes sur l’ironie absolue des conditions de pensée (dans ce que l’on imagine le monde post-m od erne).
Le trajet de Jonathan l’amène à ne plus vouloir penser – et presque à y parvenir : « simplement, il ne va pas » (p. 119). Il se retrouve à laver de petits avions en Allemagne, coupé alors des autres par le barrage de la langue, et progresse encore dans l’abandon de toute pensée : « Tout se passait comme si le seau et le chiffon occupaient à présent la dimension absolue de son être, de l’être ouvert pour le seau. » (p. 125). Nouvel épis od e convenu, plaqué ou complaisant, il y côtoie Mathias Rust avant son périple en Cessna et son atterrissage inattendu sur la Place Rouge. (À l’époque, j’avais appris le mot Cessna ; aussi ai-je tout de suite compris que le jeune Allemand dont J. fait la connaissance était cet énigmatique pilote amateur dont on n’a jamais bien compris les motivations pour avoir pris tant de risques.) C’est convenu, parce que Tabarovsky n’en fait rien, ne prend pas de parti esthétique, s’en tient à l’écume de l’événement. Si son objectif était d’écrire un roman sur l’importance grandissante de pensées superficielles, pourquoi ne pas l’avoir situé tout de go dans un salon de coiffure ?
(Je sais : on exagère.)
00:55 Publié dans Diableries manuelles, Fall in Love, MOTS, Unissons | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
mardi, 13 mars 2007
Amalgamologie
La deuxième note de ce carnet en ligne avait été consacrée à un curieux & inutile néologisme, quinzomadaire. Eh bien, sachez que les chameaux de la publi-information remettent le couvert : j'ai reçu aujourd'hui, dans ma boîte à lettres, un magalogue.
14:30 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Langue française
mercredi, 07 février 2007
Encres traversées
Plus que jamais plongé,
plus que jamais plongé dans les mots de Michaux
plus que jamais plongé dans la fournaise froide des encres de Michaux
plus que jamais
plus que plongé
Plus que jamais mordu,
hameçonné mordu morfondu mordufondu par ces mots
ces encres ces signes ces rythmes
plus que jamais mordantes
et plus que jamais chaudes
plus que jamais brûlantes
Plus que jamais la magie
et plus que la magie d'un homme qui avance,
langage dressé sur ses poteaux
ses guindeaux
ses lourds poteaux de mine
ailes légères qui
plus que jamais virevoltent.
Plus que jamais je lis
Michaux.
11:10 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Poésie, Littérature
dimanche, 28 janvier 2007
Adunaton, adunata
(Encore la Turangalila, et encore le soir. J'en ai commencé l'écoute de sorte qu'elle s'achève avec les dernières lueurs nettes jetées du jour.)
Dans son article intitulé "L'adunaton. Face à l'énigme et à l'impossibilité logique dans la prose narrative de Robert Desnos" (in M.-C. Dumas et al. Moi qui suis Robert Desnos". Permanence d'une voix. José Corti, 1987, pp. 101-113), Jacqueline Chénieux-Gendron définit l'adunaton comme "schème sémantique relativement figé, par lequel est visualisée une impossibilité empirique" (p. 102). Elle précise que "l'intérêt de ce jeu limité avec les choses [...] semble bien se trouver du côté de la représentation du bouleversement des choses, du côté de la figuration du désordre et de la visualisation du chimérique" (ibid.).
Si j'avais peut-être rencontré l'adunaton comme figure de rhétorique ou fleur de Tarbes, je m'étais empressé d'en oublier l'usage, ainsi que le sens de cet adjectif, qui, en grec ancien, signifie "impossible". On le retrouve dans le proverbe connu :
Τὸ πεπρωμένον φυγεῖν ἀδύνατον.
Autrement dit : On ne peut pas échapper à sa destinée.
L'adunaton le plus fréquent en français est "quand les poules auront des dents" (pigs might fly en anglais), mais on peut classer, dans cette catégorie, des formules plaisantes, voire gauloises, telles que :
Avec des si, on mettrait Paris en bouteille.
Si les cons pouvaient voler, tu serais chef d'escadrille.
Si ma tante en avait, on l'appellerait "mon oncle".
En connaissez-vous d'autres, idiomatiques ou littéraires ?
N.B. : L'adunaton est si rare qu'il n'a ni son entrée ni ses entrées dans la WP, même l'anglophone !
17:41 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, Langue française, Musique
mardi, 23 janvier 2007
Vendrardivagations
Entre vendredi et mardi, j'ai emprunté (pour les lire, les parcourir, y rechercher telle page, et pour c'était aussi)
- les Critiques d'art d'Odilon Redon (aux éditions William Blake & Co, ouvrage décevant)
- L'autre par lui-même. Habilitation. de Jean Baudrillard
- le Redon de Jean Cassou (de 1972)
- l'Odilon Redon de Jean Vialla (de 1988)
- Corps et biens de Robert Desnos (pas lu depuis que je l'avais emprunté à Dax et dévoré, circa 1990)
- deux ouvrages sur Thomas More, dont celui de Germain Marc'hadour (je le précise pour le plaisir d'écrire ce patronyme)
- le Coltrane de Xavier Daverat (aux éditions du Limon)
- la deuxième édition, largement remaniée, de Gérard Manset, celui qui marche devant de Daniel Lesueur
- "Moi qui suis Robert Desnos". Permanence d'une voix. (sous la direction de Marie-Claire Dumas. José Corti, 1987)
- la thèse de cette même M.-C. Dumas sur Desnos (Robert Desnos ou l'exploration des limites. Klincksieck, 1980 (je le note pour le plaisir de risquer de me planter en orthographiant Klincksieck).)
- À soi-même d'Odilon Redon (lu samedimanche : génial)
11:45 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Ligérienne, Littérature, Art
dimanche, 14 janvier 2007
Cuivre ici (Walpurgisnacht)
Cuivre. Ce mot comme une évidence
terrasse toutes montagnes
aplanit toutes difficultés. Tout de même
le travail ce n’est pas ça. Cuivre. Cuivre.
Dire encore et encore cuivre.
Ce mot ressemble à chanvre.
Ce mot ressemble à vouivre.
Ce sont paroles de sirènes. Dire
encore et encorecuivre qui ressemble à cuir Ce mot
ressemble à tendre à luire à feu de bois.
Boire s’enivre cuivre cuivre cuivre.
Pourtant vouivren’est pas veuve ni ivre Dire encore cuivre
ou l’écriresur la page aux mille coquilles
sur l’écran aux mille cuirasses
terrasser toutes montagnes aplanir
Où irai-je La tête dans les murs Écrire cuivre encore & encore
pour que ce mot plus jamais
ne ressemble à vouivre ni à fièvre
à navire ni à chanvre
que ce mot cuivre plus jamais
ne vire au chant de la revanche.
15:10 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : Poésie
vendredi, 29 décembre 2006
No Seen till Brooklyn
J’envisage – si l’affreuse mégère à voix métallique confirme sa candidature à l’élection présidentielle – d’apporter mon soutien discret à son manque total de panache en transformant mon pseudonyme abrégé de MuMM en MMaM. Après tout, MAM a raison : il y a encore de la place, avant le second tour, entre l’ennemi de la démocratie et la folle des spotlights. Et, si Le Pen ne rassemble pas ses 500 signatures, elle pourra toujours harponner les gaullistes historiques réticents à voter pour Sarkozy (on les qualifie souvent de « vieux gaullistes historiques » mais ils ne sont pas tous si vieux que ça, d’ailleurs).
Depuis hier, le mot tangon me hante, peut-être (me dis-je dans les moments d’introspection esthétique les plus aigus) parce que je m’imagine ce carnet comme le tangon le long duquel pendent toutes les lignes (rubriques), où s’attrapent les mots-poissons. Sur ce thonier, pourtant, on n’a jamais fait de mal à une mouche.
Sur un tangon, aussi, on suspend des fils pour la pêche aux voix. (Hypothèse plus politique que poétique.)
17:45 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : UMP, Langue française
dimanche, 12 novembre 2006
Dadatologue
Fatalement, j'ai raté, hier, la publication d'une note à onze heures onze (11/11 à 11:11), mais, quoique je me sois un peu rattrapé ce dimanche matin, c'est pour constater ensuite (au grand dam de mes Hystéries historiées) qu'il ne s'est rien passé, apparemment, le 12 novembre 1111. Comme je ne saurais inventer d'événements fictifs (l'ayant fait, pourtant, une ou deux fois), je me retrouve à déballer ici ma fièvre de nombres, ce qui retarde d'autant la très légère note que m'inspirent les concertos pour clarinette de Franz Krommer.
À quelque chose malheur est bon, comme aurait dit Hugo, puisque, me livrant à de très rapides recherches, j'ai découvert l'emploi, un peu hérétique, du substantif datologue. Il me plaît bien, quand même.
(Il toujours impersonnel, à présent : il, sans illoiement, faudrait reprendre sérieusement l'écriture des sonnets et des tankas, pour ne rien dire du très long texte, abandonné et ridiculement bref.)
12:20 Publié dans Fièvre de nombres, MAS, MOTS | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
vendredi, 10 novembre 2006
Dame Zette et Vladimir
Je griffonne ceci en vitesse de la fac, donc sans le livre à portée de main (air connu), mais le volume des Lectures on Literature de Nabokov regroupe plusieurs chapitres sur divers "grands textes" de la littérature mondiale (notamment Mansfield Park de Jane Austen, Bleak House de Dickens, je ne sais plus quel Dostoïevski, Du côté de chez Swann et Ulysses, bien entendu). Je doute qu'il s'agisse de l'intégrale de ses cours, si tant est même qu'une telle chose existe.
(Vérification faite, il semble que le seul ouvrage actuellement disponible soit un volume de Lectures on Russian Literature.)
09:25 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
mercredi, 08 novembre 2006
Lundistes
Voici les ouvrages que j'ai empruntés ce lundi à la Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines de l'Université François-Rabelais :
- Basho. Cent onze haïku. Traduction de Joan Titus-Carmel. Verdier, 1998.
- Quentin Bell. Mode et société. Essai sur la sociologie du vêtement. Traduction d'Isabelle Bour*. P.U.F., 1992.
- René Berger. La mutation des signes. Denoël, 1972.
- Martin Crimp. Plays 2. Faber & Faber, 2005.
- Jean Favier. Louis XI. Fayard, 2001.
- W.S. Merwin. The First Four Books of Poems. Atheneum, 1980.
- Vladimir Nabokov. Lectures on Literature. Picador, 1980.
- Vladimir Nabokov. Strong Opinions. Vintage, 1990.
- Shiki. Cent sept haïku. Traduction de Joan Titus-Carmel. Verdier, 2002.
* De l'aveu même de la traductrice, le texte original est introuvable. Elle n'est même pas sûre de l'avoir encore, ni qu'il se trouve à la B.N.F. Sur le Web, il est inaccessible (éditions rarissimes à 170 livres sterling, dix fois trop chères, proportionnellement à mon intérêt a priori pour ce texte). Je verrai avec le prêt entre bibliothèques, tout de même.
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lundi, 06 novembre 2006
Plaqueminiers, suite
La pénultième n’est pas morte, non, et cette brève prose en cinq paragraphes, publiée ce matin entre deux images de la série des statuaires, a tout pour me hanter et longtemps me désorienter. Son titre, tout d’abord, est issu d’un jeu de mots translinguistique passablement alambiqué, puisque, lorsque j’écris, dans ces carnets, ne serait-ce que quelques phrases inspirées par le jazz, je songe bien évidemment à Simon, et puisque le fruit du plaqueminier, le kaki (dont je me gorge ces jours-ci, en ayant récupéré, de mes parents, trois cageots pleins), se dit en anglais persimmon, ce qui se prononce « peur-si-meun » * et, quoique sans rapport aucun avec l’anglais for Simon (« fort-saï-meun »*), n’est pas très éloigné de la forme française « pour Simon ».
La chair des kakis est orangée, tirant sur le rouge, proche ainsi (et aussi) des cuivres coloratures des orchestres hard-bop.
Hier matin, je me suis éreinté, échiné même à peler une citrouille : la chair de la citrouille mûre est ferme, de même couleur que celle du kaki quand il n’est pas blet et que, par conséquent, il faut encore se retenir de le consommer, de crainte de garder longtemps, au palais, la poussière râpeuse du fruit.
Poussière ? In pulverem reverteris… ? Pas exactement. En hindi, kaki signifie « couleur de poussière », et de là vient le nom du fruit. En revanche, le terme « plaquemine » aurait été emprunté à l'algonquin piakimin. Voilà ce que nous apprend la Wikipedia francophone (je n’ai pas vérifié ailleurs).
* Cette notation ne respecte pas l'A.P.I. (Alphabet Phonétique International).
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dimanche, 15 octobre 2006
Les chrotomis sont très gentils...

... mais ils font de grosses fautes de français !
(Va falloir songer à payer l'ardoise !)
Jardins de Chaumont, 7 octobre 2006.
09:15 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Ligérienne
samedi, 30 septembre 2006
Gris de lire
... lorsque tout le monde eut dégrisé...
(David Bessis. Sprats. Allia, 2005, p. 10)
Cet emploi de dégriser comme un verbe intransitif, et avec le verbe avoir, n'est attesté dans aucun des dictionnaires que j'ai consultés. Alors, écart stylistique délibéré ou menue (curieuse) erreur d'auteur et d'éditeur ?
18:08 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
vendredi, 15 septembre 2006
Si vous le dites...

22:05 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
vendredi, 08 septembre 2006
David : Bessis :: Ars : grammatica
Ars grammatica est composé de soixante-douze pages dont chacune est un dessin, ou un graphe. Ces dessins constituent une représentation, parfois topographique (comme à la page 71 qui est, en quelque sorte, le plan d’une station balnéaire en termes géométriques) mais toujours textuelle.
En dépit de son caractère farouchement expérimental, ce livre constitue un récit. Ce n’est pas, primordialement, de la poésie – même en s’en référant à la poésie-objet d’auteurs tels que Christian Prigent ou Nathalie Quintane. Prenons donc le pari que ce texte appartient au genre de la poésie narrative. Mais peu importe, ce qui compte, c’est cette dimension de récit. Les mots isolés de ce texte, reliés entre eux, sur chaque page autonome, par un système de lignes, droites ou courbes voire pointillées, forment progressivement une histoire, qui se suit assez bien, et, classiquement, ne manque ni de pathos (amour, maladie, suicide) ni d’humour. Ce que le système de représentation mis en place par David Bessis évacue, c’est la syntaxe, ce qui saute aux yeux puisqu’aucun de ces mots n’est ni objet ni sujet, ni relié selon une quelconque hiérarchie discursive.
Moins évidente me semble l’évacuation, dans ce récit, de la temporalité : en effet, aucun des mots-bulles d’Ars grammatica n’est un verbe. Les verbes, même sous leur forme infinitive, sont absents de ce texte. Ce qui permet de restituer un semblant de temporalité, c’est la lecture linéaire de ce texte comme un récit, justement. Ce qui permet, en parallèle, de restituer un semblant de syntaxe, c’est la lecture au sens fort, qui est ici interprétation des lignes et des réseaux de liens selon une sémiotique qui n’est pas principalement verbale.
La reconstitution d’une syntaxe par le lecteur est un phénomène susceptible d’intéresser linguistes ou philosophes cognitivistes : dans quelle mesure, me direz-vous, n’atteint-on pas là les limites de l’œuvre, c’est-à-dire de sa valeur esthétique ? C’est une bonne question, que le titre souligne fort à propos : cet essai de récit avant-gardiste composé de mots-bulles et de lignes énigmatiques est aussi, en un sens ancien, un art des lettres et du déchiffrage, donc un art de l’identification des liaisons manquantes.
J’aimerais vous donner l’exemple de la page 18. (Pour bien faire, il me faudrait photographier la page, pour que vous vous fassiez une idée, mais : 1) je crains d’outrepasser mes droits de citation et de me faire tancer par l’éditeur 2) je préfère que vous achetiez ce petit livre, qui vaut vraiment le coup et, de surcroît, ne coûte qu’une bagatelle.)
Page 18, donc, on trouve les quatre mots-bulles suivants (que je cite de gauche à droite et de haut en bas (sens de lecture arbitraire)) : robe, déchirée, brusque, envie. Le dessin pourrait être un calligramme : dans cette lecture, le mot-bulle robe serait la tête de la femme, et les ondulations qui relient les trois autres mots à cette tête son corps, sa robe, ses bras, que sais-je… Là n’est pas, pour le moment, ce qui me préoccupe. Ce dont je parle, hic et nunc, c’est la reconstitution d’une syntaxe par l’acte de lecture. On voit que, pour ces quatre mots (deux substantifs féminins (situés aux antipodes, d’un point de vue visuel) un adjectif et un participe passé adjectivé au féminin), plusieurs phrases sont possibles :
Ils furent pris d’une brusque envie [de faire l’amour], et la robe se trouva déchirée.
Elle eut une brusque envie de pisser et déchira sa robe.
Sa robe était déchirée ; elle eut une brusque envie de le gifler.
Etc.
On voit, que, pour chacun de ces trois exemples, l’interprétation consiste à ajouter des verbes, et même des relations de cause à effet. Reconstituer une syntaxe, c’est donc avant tout faire le choix d’un sens, ou, à défaut de choisir, tenir le pari de sens contradictoires et simultanés.
Par ailleurs, l’exemple placé en premier est celui qui est le plus plausible en fonction du contexte : en effet, les pages 19 à 23 décrivent, sans ambiguïté possible, l’acte sexuel. (Le contexte général du récit intervient évidemment dans la reconstitution d’une syntaxe et dans la restitution d’une temporalité.)
Venons-en à la tentative d’interprétation sémiotique des lignes droites et courbes, tout d’abord d’un point de vue général. En soi, les droites semblent s’opposer aux courbes et pourraient figurer un discours tranchant, par opposition à des situations moins nettes, ou plus empreintes de douceur. Ces lignes dessinent parfois des figures géométriques, et même, dans un cas très particulier, un diagramme très facilement reconnaissable : celui qui consiste à relier questions (placées dans la colonne de gauche) et réponses (placées dans la colonne de droite) par un système de traits (page 63). Cet effet de diagramme est renforcé par le choix des mots : cette page invite en effet le lecteur à reconstituer les titres d’œuvres importantes de Cioran, comme le Précis de décomposition, par exemple.
Il existe aussi, très certainement, une interprétation sémantique des relations spatiales figurées par les lignes. Ainsi, à la page 20, le dessin constitué par les trois mots-bulles et les deux lignes représente une balance déséquilibrée : le lecteur a tendance à comprendre « une euphorie plus puérile que tenace », puisque le mot-bulle puérile a l’air de peser plus lourd que le mot-bulle tenace.
Enfin, je ne rendrais guère justice à ce livre si je ne disais que l’un de ses traits les plus saillants est l’alliage subtil de l’humour et de l’autodérision. Le caractère formaliste de ce récit est rendu moins hermétique, mais aussi moins radical par l’humour : ainsi, à la page 68 (“formalisme creux”), à la page 62 (bière ; gorgée ; plaisir ; navrant), que l’on peut interpréter comme de l’autodérision ou comme une satire littéraire visant l’auteur de La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.
L’humour naît aussi du récit tel qu’il se constitue : ainsi, au feu d’artifice de pointillés qui connote, par la répétition tautologique du mot orgasme, une sexualité débridée ou débordante (p. 22), répond, dans la page d’en face, une suite minimaliste de lignes courbes presque horizontales dont le sens est clair (alors ; gros ; malin, p. 23).
Je ne suis pas certain que ces quelques paragraphes puissent donner la moindre idée de ce dont il est question dans Ars grammatica, mais sachez que rien ne remplace la découverte par soi-même de ce récit en graphes, et que je vous conseille, par conséquent, de vous le procurer et de m’en dire des nouvelles !
David Bessis. Ars grammatica. Paris : Allia, 2006. 6,10 €.
18:50 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : Littérature
Approches de l'adversité en milieu universitaire
La réunion commença, dans la petite salle à l'atmosphère viciée. La responsable de formation était assise face à moi. C'est une dame que je connais un peu, que j'aime bien, a priori. Je remarquai qu'elle avait les ongles des orteils peints de cinq couleurs différentes (rose, bleu, orange, vert, marron au pied droit, et bleu, marron, rose, vert, orange au pied gauche), dans des sandales de type oriental.
Au cours de son speech (car ce n'était ni un topo, ni un laïus, ni une prise de parole), qui a duré moins de cinq minutes, elle a notamment prononcé les phrases suivantes (liste non exhaustive) :
Les étudiants s'interrogent sur pourquoi ils sont là. (Et moi donc...)
Il faut donc des personnes référents, comme quelqu'un qui seront là... (Intéressant.)
Nous mettons cela en place afin qu'ils puissent faire le point sur où ils en sont de leur réflexion. (De la syntaxe, pas d'ombre.)
Une jeune collègue qui a un certain poids, apparemment, dans cette formation de didactique, prend à son tour la parole, et nous explique comment faire pour que les étudiants "inter-agissent entre eux" et pour que, par la suite, nous puissions "inter-agir avec eux".
Eh bien...
08:30 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Ligérienne
jeudi, 07 septembre 2006
Me taraude
Rétorquer du tac au tac. Répliquer du tac au tac. Les avions passent. L'enfer des avions passe. Rétorquer du tac au tac. Répliquer du tac au tac. Bientôt peut-être les mitraillettes. Rétorquer du tac au tac. Répliquer du tac au tac. Maudit soit l'aéroport militaire.
12:44 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
dimanche, 03 septembre 2006
Nous : les Moins-que-Rien :: Fils aînés de Personne
Dans Nous, les moins-que-rien, fils aînés de personne (Fayard : 2006), Jacques Roubaud propose, avec malice mais non sans profondeur, treize biographies imaginaires de différents Jacques Roubaud ayant existé en divers points du globe, à différentes époques. Ainsi, le Jacobus Robaldus du chapitre V nous éclaire sur certaines dissensions entre protestants ou réformés au XVIème siècle ; le chapitre VII nous propose une description en mots des cent très courts métrages d’Orson Roubaud ; le M. Roubaud du chapitre XII est un artiste d’une très grande importance, qui est interviewé par deux journalistes facétieux avant de se livrer à l’un de ses chefs-d’œuvre en leur présence (je ne dévoile pas la chute)…
J.M. Coetzee – que je n’aime pas – a dit de Doris Lessing – que j’aime encore moins – qu’elle ne pouvait en rien être une grande styliste, car elle ne triait pas ou ne raturait pas assez. Certes, Roubaud, s’il a souvent de vrais bonheurs d’écriture, a tendance à ne pas assez trier le bon grain de l’ivraie, ce qui, toutefois, n’est pas vrai de ses poèmes des années 1960 ou 1970 (superbes є ou Trente-et-un au cube !), ni de son Projet, œuvre à ce jour en cinq tomes et sans doute his masterpiece ! Mais, même dans un « multiroman » qui, comme celui-ci, semble insuffisamment resserré, Roubaud étonne, réjouit, fait réfléchir, et même émeut.
Le plus étonnant, ici, c’est la façon dont il se représente continuellement, sous ses différents avatars, comme un hérétique, voire comme un mathématicien mineur, un peintre maudit, un écrivaillon oublié. Humour ou auto-dérision afin de couper l’herbe sous le pied de ses détracteurs ? Réel penchant pour la dépression et la mélancolie, qui se ressent à travers toute l’œuvre, depuis les débuts, et qui n’est contrecarré que par l’ardeur au travail et le goût des facéties tant arithmétiques que verbales… ?
Le plaisir que j’éprouve à le lire vient de cet humour souvent corrosif et léger, et de cette fièvre des nombres dont il n’a pas peu contribué à asseoir l’influence dans mes obsessions, mais aussi de la minutie avec laquelle il lui arrive de décortiquer de simples faits, de menues expériences. Par ailleurs, l’exercice d’acrobatie auquel il se livre dans ce texte est assez périlleux, car le « vrai » Jacques Roubaud (celui qui dit explicitement « je » dans le Projet et qui correspond étroitement – pour autant qu’on puisse en juger – avec la biographie « réelle » de J.R.) risque sans cesse de percer le masque de ces divers J.R. de théâtre, ce qui devient évident dans un passage qui voit le narrateur (peut-être à la faveur d’un copier-coller malencontreux de l’auteur car ces paragraphes font fortement songer à un passage de La bibliothèque de Warburg) se tromper de vingt ans dans le calcul de son âge…
J’ai corné délicatement plusieurs pages du livre afin de vous en livrer, au cours de la semaine prochaine, sept extraits (représentatifs ?).
13:00 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
samedi, 02 septembre 2006
La Ballue, ou la langue cardinale
Lu dans le prospectus La Ballue & ses jardins inattendus :
Des sculptures d'artistes contemporains viennent agrémenter et étonner son parcours.
Je ne sache pas qu'étonner puisse s'accommoder d'un complément d'objet inanimé. La tournure rendre étonnant n'est pas faite pour les chiens (ni pour les Bretons, il faut croire).
17:00 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
jeudi, 31 août 2006
Aide-mémoire
Changer toutes occurrences de qaat par khat.
11:27 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 29 août 2006
Mante et menthe
Lundi après-midi, toujours.
Sous la pluie, en débroussaillant à mains nues et à pleines brassées le massif de menthe de la courette, je me retrouve soudain avec une mante religieuse, superbe, accrochée à mon chandail. Je l'admire et la repose sur le mur, le temps de finir ma besogne. Pendant que mon fils l'observe, j'invente dans ma tête un petit poème de circonstance :
Il y a mante
Et menthe.
Si l'une est un insecte,
L'autre est une plante.
Si l'une vous débecte,
L'autre, douce, vous tente.
Une pousse à l'orée,
L'autre pose à l'orante ;
Si l'une est odorante,
L'autre n'est éplorée
Qu'en semblant implorante.
De l'une enamouré,
J'arrache, à dire vrai,
Plusieurs plants de l'autre, en t-
Rimant comme en quarante.
Un cocker noir et feu passe, au bout d'une laisse, la truffe en alerte, sans songer à mal.
03:15 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
lundi, 28 août 2006
Planète ou pluton...? Planéton !!!
Pendant les vacances, j'avais suivi de loin (c'est le cas de le dire) la saga des "nouvelles planètes". Or, j'apprends aujourd'hui, avec un décalage de quelques jours, que l'Union Astronomique Internationale, plutôt que de décider de l'ajout de trois planètes à notre système solaire (au prix d'un élargissement de la notion même de planète), a pris le problème dans l'autre sens en tranchant en faveur d'un retranchement : ainsi, Pluton, jusqu'ici singulière tant par ses caractéristiques physiques que par sa taille, n'est plus une planète.
Le sombre crétin qui a été chargé de l'article pour Libération commence par la phrase suivante : "Les Plutoniens, s'ils existent, doivent s'en foutrent [sic] comme de l'an quarante." Pauvreté de la vanne, indigence de la langue. Comment avoir envie de poursuivre sa lecture ? D'ailleurs, on ne la poursuit pas.
(Je traite de sombre crétin le journaliste, alors que l'équipe de correction (si tant est qu'on dépense encore du fric pour une chose aussi superflue) est largement aussi coupable. Bientôt, on verra fleurir des phrases du style Les zèbrent manges (double faute sur le pluriel, attestée chez de nombreux collégiens) qui renverront aux oubliettes le ta zoa trekkei de mon adolescence...)
Fin de la parenthèse. Revenons à Pluton, pour conseiller la lecture de proses moins incultes : un petit article de vulgarisation très clair ; l'entrée de la WP anglophone consacrée à l'U.A.I. ; le texte officiel des résolutions prises lors du congrès de Prague.
On dit ici et là que d'aucuns s'apprêteraient à demander des autorités de l'Union européenne qu'elles s'inspirent de cette décision dans le cadre des négociations avec la Turquie, mais c'est vraiment une rumeur d'un mauvais goût sans pareil...
20:40 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
dimanche, 27 août 2006
Verticales, 3
Riche en couleurs, en formes, en secrets,
Vous vous ouvrez des fenêtres
discrètes
de chaque côté de la grille.
Votre vie n'est qu'un échiquier entrechoqué
de secousses surprenantes.
La serrure fait un roque.
D'autres corbeaux vous attendent,
parmi les briques
de la prison.
16:05 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
vendredi, 14 juillet 2006
En bazage
Une collègue me confie qu'elle croyait, enfant, que l'expression "en bas âge" s'écrivait en deux mots (en bazage). Je lui confie que je mis, pour ma part, un certain temps à ne plus entendre gai tapant sous l'énigmatique "guet-apens". Aragon évoque "le mot démangeaisons que jusqu'à douze j'ai écrit démange-des-ongles"*. Où l'ai-je lu ? Dans un livre que, ce même jour, un collègue m'offre.
* Aragon. Je n'ai jamais appris à écrire ou Les Incipit (1969). Flammarion, "Champs" : 1981, p. 8.
20:20 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
vendredi, 07 juillet 2006
"Ambiance de folie"
La France serait-elle devenue un asile ?
03:55 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
lundi, 03 juillet 2006
Meuglements et patibourres
J'ai appris aujourd'hui que le meuglement se disait low en anglais (verbe et nom).
Il y a, par ailleurs, au début du chapitre 28 de Links , un verbe que je n'avais jamais rencontré (enfin, jamais, façon de parler : je l'avais rencontré, sans tiquer, lors de mes précédentes lectures du roman) et qui, à en croire Google (six résultats trouvés seulement), est presque un hapax :
Jeebleh watched Makka romb about with Faahiye.
Pour l'instant, j'ai traduit par une expression trop banale : "faire la folle avec". Mais je me demandais s'il ne fallait pas risquer un terme aussi rare... Enfant, c'était disait "faire la patibourre", mais là, Google ne donne aucun résultat (c'est un peu comme "à toute banane", si vous voulez...).
21:55 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
Snip goes the weasel !
Je note ici une nouvelle impasse de cette journée de traduction, pour que ce billet serve d'aide-mémoire (et, comme toujours (soyez-en tous remerciés) d'appel à contribution).
Au début de la scène dans le salon de coiffure, déjà évoquée, Nuruddin Farah écrit : "The three barbers stopped snipping". (Fragment de phrase que j'avais traduit comme suit : "Les trois coiffeurs arrêtèrent de jouer du ciseau.")
Deux pages plus loin, au moment où Jeebleh se fait couper les cheveux, il a une vision, qui disparaît furtivement. L'évanouissement de la vision est signalé par une onomatopée : "then snip ! "
Comment traduire cette onomatopée qui est, de toute évidence, un écho quintessentiel du verbe snip, dans l'une des premières phrases de la scène ? J'ai pensé aux deux traductions suivantes :
Le cliquetis des ciseaux s'arrêta. (Mais comment garder les trois coiffeurs ???)
Et puis clic !
Affaire à suivre...
13:13 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
lundi, 19 juin 2006
Guère des Malouines
L'immarcescible Marie-Ève Malouine, sur France Info, à propos du match de catch permanent entre Galouzeau et le petit Nicolas : "Le Premier Ministre dit vouloir défendre la France avec un grand F."
On peut reprocher beaucoup de choses à Dominique de Villepin, mais ni sa sottise, ni son inculture. Ainsi, il doit savoir, lui, que, pour une notion abstraite à valeur allégorique, on peut employer la formule en question ("je me bats pour la vérité avec un grand V")... mais pas pour un nom propre, qui requiert de toute manière la majuscule.
(Ajoutons que le double infinitif n'est pas terrible non plus.)
France Info... la France avec un petit f (ou l'info avec un petit Q.I.?)
14:41 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
jeudi, 15 juin 2006
Palafox / Pas la force
Il faudrait, tout de même, que je cesse ces billets minuscules. De neuf à cinq, une journée d'administration, qui s'est même prolongée sur mon ordinateur, à domicile.
Nulla dies sine linea.
Mais tout de même...
22:00 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
dimanche, 11 juin 2006
Tuyau
La prochaine fois que quelqu'un cherche à vous épater en manifestant ses talents pour la prononciation en langue anglaise, ou en démontrant l'étendue de ses connaissances lexicales dans cette même langue, demandez-lui de prononcer qhythsontyd, puis renseignez-vous sur le sens de ce mot auprès du frimeur qui vous sert d'interlocuteur.
MuMM, pas du tout frimeur
17:47 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
mardi, 30 mai 2006
Pas même un sizain
Six heures.
Avec les ciseaux,
Indécise,
L'heure
Mise au
Rebut
Pleure
Et, assise,
Imbue
Effleure
L'aile exquise
D'un oiseau.
18:00 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
dimanche, 28 mai 2006
Dieu sot loué
Pour une coquille, un i manquant, quelles guerres de religion ne seraient-elles prêtes à renaître ?
18:10 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
mardi, 23 mai 2006
Vieux père au poing
Ils ne pensent pas souvent à leur vieux père.
Le personnage qui dit cela est une sorte de démon minable, de petite brute imbue de pouvoir. Il est heureux, ici, que l'expression vieux père soit si proche, en français, du substantif vipère, avec ses nombreuses connotations métaphoriques et culturelles.
(Heureusement, surtout, que je ne m'interromps pas dans ma traduction à chaque fois qu'une remarque comme celle-là me vient à l'esprit.)
15:20 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
lundi, 22 mai 2006
Paronymes
Quand, sous les doigts gourds de trop tapoter, après seize pages traduites, la femme devient gemme, je me dis qu'elle est (assurément) un or précieux, une émeraude qui illumine les nuits, mais qu'il est temps d'aller rejoindre mon oreiller.
23:55 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 09 mai 2006
Psaume sur magnétophone
Quand on trouve, dans le texte d'un roman en langue anglaise, un verset de la Bible dont chaque mot a son importance, on le traduit fidèlement. Puis, pris d'un scrupule (et d'une curiosité légitime), je vérifie la source (Psaume 51, quatorzième verset), et je m'aperçois qu'aucune des traductions françaises consultées ne mentionne une idée pourtant essentielle dans la version anglaise (la culpabilité).
Ne connaissant pas le texte original, et n'étant nullement compétent pour trancher en ces matières qui font s'arracher les cheveux à des milliers d'érudits depuis les siècles des siècles, je me trouve confronté à un dilemme : garder la version française la plus attestée, pour que les lecteurs français qui connaîtraient le texte puissent identifier la source ; traduire le texte anglais très fidèlement, pour ne pas perdre cette idée de culpabilité, qui s'inscrit dans un jeu d'échos essentiel dans l'ensemble du roman. Bien sûr, la deuxième solution est la moins mauvaise, mais il faudrait pouvoir donner la référence et s'expliquer de ce choix dans une note de bas de page, ce que jamais l'éditeur n'acceptera (d'autant qu'ils ne me connaissent pas encore, au Seuil, mais s'ils m'autorisent cela, ils n'ont pas fini d'en baver (voyez, à titre d'exemple, cette note qui ne devait faire, dans mon esprit, que trois ou quatre lignes [pour ne rien dire des commentaires (pas moins de quinze moins de vingt-quatre heures après la rédaction de ce billet)])).
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lundi, 08 mai 2006
Filles économes
En préparant les carottes et les pommes de terre (qui avaient "fait des filles"), je me suis, en ôtant des morceaux minuscules qui obstruaient les lames de l'économe, épluché la peau du pouce.
11:35 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Ligérienne
dimanche, 30 avril 2006
À en croire les mots proposés par Anu Garg cette semaine…
Si j’ai des tendances onychophages, c’est plutôt ma sœur qui a hérité des pulsions philographes et oniomanes de la famille.
16:30 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mercredi, 26 avril 2006
Jose : Eduardo : Agualusa :: Le Marchand : de : passés
Comme l’albinos, le caméléon est un foudroyé (souvenir de lectures anciennes).
Ce bref roman, narré par un gecko, a beaucoup pour (me) plaire : situations narratives réjouissantes, réflexions obliques sur l’art photographique, critique de biais des dérives politiques de l’Angola post-colonial. Le lisant, je me suis aperçu que je n’avais aucun souvenir de La Saison des fous, premier roman d’Agualusa paru en français, si ce n’est que je l’avais, comme celui-ci, beaucoup aimé.
Si improbable que soit l’histoire, elle tourne autour des thèmes du mensonge, de la dissimulation et de la folie, ce qui aide à faire passer la pilule… Tant Félix, albinos spécialisé dans la constitution de faux passés contre espèces sonnantes et trébuchantes, qu’Eulalio, ancien centenaire vieux garçon gentiment veule réincarné en gecko, donnent le ton de ce récit où les personnages se rencontrent et conversent “réellement” en rêve. Ce couple étonnant croise la route d’Angela Lucia et de José Buchmann, dont l’identité d’emprunt a été forgée par le marchand de passés – là resurgissent les ombres des noires années 1970.
Ce qui me chagrine le plus, c’est la fascination apparente de l’albinos pour Eça de Queiros (il faut dire qu’il fut trouvé, par son père adoptif, dans une caisse d’exemplaires de La Relique) et du gecko pour Le Livre de l’intranquillité, « qui est peut-être l’œuvre la plus intéressante de la littérature portugaise » (p. 99), et que j’ai trouvé, jadis et pour ma part, très ennuyeux. I may have to give those works another try. (Tiens, au fait, la liste des textes publiés par l’éditeur comprend au moins un titre qui donne envie de découvrir le roman : Le Vent qui siffle dans les grues de Lidia Jorge. (Mais il faudrait aussi donner leur chance à Nuno Judice, à Rosa Lobato de Faria, à Vergilio Ferreira, à Andrea Camilleri, à Arnaldur Indridason, à Jose Angel Mañas, etc.))
Pour en revenir au Marchand de passés, le plus beau, sans doute, est le traitement réaliste des six rêves, mais aussi la figure traumatisante, pour l’homme devenu gecko, de la « première fois », de la soudaine nudité, dans une chambre peuplée de miroirs, d’Alba a.k.a. Dagmar, qui ne cesse de revenir hanter le narrateur.
Folie, hantise, mensonge, mémoire, photographie – hmmmm, Agualusa est un grand romancier.
[José Eduardo Agualusa. Le Marchand de passés. Traduit du portugais par Cécile Lombard. Paris : Métailié, 2006.]
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mardi, 11 avril 2006
Précoce préciosité
"Comment sortir de la crise du CPE ? Après la météo, vous entendrez les préconisations de Laurence Parisot." (France Info, il y a quelques minutes)
Le mot préconisations m'a choqué, heurté l'oreille. Il existe pourtant, d'après mon fidèle Robert culturel, et en deux sens : 1/ acte solennel par lequel le pape ou un cardinal préconise un évêque 2/ action de recommander avec insistance. Le premier sens est attesté depuis 1680, le second depuis 1852. Dont acte. J'avais dégainé plus vite que mon ombre, et par ignorance.
Toutefois, ce mot est bien vilain, et, hormis son sens technique ecclésiastique (dont je ne peux imaginer qu'il s'applique à la "patronne des patrons"), qu'apporte-t-il de plus que des termes plus avérés et mieux-sonnants, comme recommandation, conseil, objurgation, avis ou exhortation ? Je n'ai pas trouvé, sur la quarantaine d'occurrences glanées ès les recoins de la grande Toile, une seule phrase qui ne gagnerait grandement à voir l'un de ces termes se substituer à cette bien vilaine préconisation...*
Me perdant dans les méandres du dictionnaire, as is my wont, je déterre cette jolie phrase de Léon Bloy : "l'objurgation amoureuse recommença, plus enflammée, plus véhémente". Elle est tirée d'un texte (roman?) intitulé Le Désespéré. Tout un programme...
En somme, il faut bien dire que je ne trouve pas le verbe préconiser très heureux non plus, si ce n'est dans ce quatrain de Brassens :
Ne laissons pas, quelle pitié,
Notre lune de miel quartier
De la zone. Je préconise
Qu'on l'ait vécue en Italie
Sous le beau ciel de Napoli
Ou de Venise.
* Cette phrase elle-même est bien vilaine. Comment la tourner autrement ? Sur la quarantaine d'occurrences trouvées ès les recoins de la grande Toile, il n'y en pas une que ne dépare ce terme bien vilain. [???] Pas terrible non plus.
14:30 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
jeudi, 06 avril 2006
Daniel : Boulanger :: Œillades
Par un cortège de sons, la poésie de Daniel Boulanger donne à voir.
C'est sorti comme ça ; je voulais écrire quelques lignes sur ma relecture de poèmes de Daniel Boulanger, à l'occasion de l'achat récent d'un recueil ancien (Œillades, 1979), et, feuilletant plusieurs de ces recueils de "retouches" (c'est le nom qu'il donne à tous ses poèmes), s'est imposée à moi, assez curieusement, la phrase qui ouvre ce billet.
Daniel Boulanger n'est sans doute pas le plus grand poète de langue française des dernières décennies, et certainement cède-t-il parfois à la facilité, ou à l'esprit de système... mais enfin, son art poétique est bougrement intéressant. Le concept même de "retouche", qui donne son titre au premier recueil paru (Retouches, 1970), semble impliquer que le langage poétique a pour fonction de reprendre le réel, de le repriser, de le dire en y apportant la touche personnelle du poète - qui sait, en l'améliorant... Cette poésie fait la part belle aux métaphores surprenantes, au regard du peintre, à l'ellipse, aux multiples suggestions d'un sens qui miroite.
Il y a longtemps que je le lis avec plaisir. Le seul roman que j'aie lu de Daniel Boulanger (vers la fin des années 1980, je crois) s'intitulait La nacelle, et, si l'idée en était très séduisante, le récit s'épuisait. Plus tard, à Paris, j'ai découvert les poèmes du sieur D.B., après avoir acheté, pour dix francs, Sous-main, le dernier recueil paru mais déjà soldé, et même bradé, chez le bouquiniste du haut de la rue d'Ulm (son nom doit être Aichenbaum).
Tous les recueils de Daniel Boulanger sont constitués de poèmes très courts, parfois monostiches, qui occupent chacun une page, et sont organisés par ordre alphabétique, en fonction du titre. Dans Œillades, il se trouve que la retouche à la séparation se trouve au verso de la retouche à la rupture. Voici la première de ces "retouches", comme pour vous faire goûter au fruit amer et suave de ces mots retenus :
RETOUCHE A LA SEPARATION
ne comprends pas ma peine
je l'accepte
mais non le chant
de ton ombre sur la route
le vent disperse les morceaux du ciel
les mots ont fui de colombe à corneille
couleurs tombées en duel
De recueil en recueil, certains titres reviennent, comme l'enfance, le soir ou l'été - de tels thèmes qui demandent à être sans cesse retouchés.
15:51 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Renaud : Camus :: Rannoch : Moor
Il a été question ici, avant-hier, de l'éditorial dont je voulais demander la publication sur le Site de la Société des Lecteurs de Renaud Camus. Il s'agissait, en fait, d'une lecture flottante, parcellaire, du dernier ouvrage paru de l'écrivain, Rannoch Moor. J'en publie ici le brouillon, tout en sachant qu'il s'adressait avant tout à des lecteurs déjà avertis, d'où quelques allusions peut-être sibyllines ; je l'ai pourtant gardé tel quel.
Editorial
3 avril 2006.
999. Lisez cet éditorial !
998. Fenêtres ouvertes, offertes au soleil, une théière de lapsang souchong non loin, il est temps de tergiverser, puisqu’il ne reste qu’une centaine de pages dans la lecture du journal 2003, et que le regret naîtra certainement de n’avoir pas assez différé la fin, je l’avoue au risque d’encourir le reproche d’être un peine-à-jouir (mais cela est-il aussi grave, lisant dans un cabriolet, que baisant dans un sauna ? il y a plus expert que moi).
Rannoch Moor est une symphonie faite de contretemps, de contrariétés, de contre-pieds, de voix de haute-contre soudain jetées à la face du baryton. Il importe de trouver un tempo de lecture convenable. Après les premiers mouvements, d’humeur surtout, l’hiver apportant, semble-t-il, son lot de désolations ou de récriminations (« c’est ce journal qui prend tout »), un large mouvement printanier nous conduit de Plieux à Paris, puis, après un intermède primesautier, aux marches de l’été, c’est-à-dire de l’Ecosse. (J’enrage de ne pas retrouver le “caractère spécial” qui me permettait naguère de former des é majuscules.)
Comment lire cette Ecosse-là, quand les paysages écossais furent surtout, pour moi, les paysages nonchalants et augustes de l’enfance, et, plus différemment encore de ce que Renaud Camus propose de son itinéraire avec Pierre, des paysages insulaires – je veux dire que nous passâmes surtout de merveilleuses journées dans les îles écossaises, Mull en particulier ? Rannoch Moor, dès son titre, fit resurgir ces faisceaux écossais du fond de ma mémoire, pour aussitôt me dérober cette « mon Ecosse » retrouvée. Il s’ensuivit cette fascinante lecture des pérégrinations écossaises de Renaud et Pierre, au son de l’Armida de Haydn, histoire de multiplier les discrépances.
899. À peine l’écriture interrompue, le livre offre des joyaux, qui sont la source de méditations infinies – ainsi, « l’Ecosse de cet été jouit en moi d’une formidable puissance d’inscription rétinienne » (ces trente-trois jours ou 126/129 pages irradient, aveuglent, émerveillent, éblouissent) ou le passage qui souligne combien la première symphonie de Walton est « la plus impressionnante », c’est-à-dire « celle qui fait le plus de bruit » (j’ai parlé plus haut de symphonie, mais nul bruit dans Rannoch Moor, si ce n’est les aboiements des dobermans (hautbois souffreteux) et les jingles de Javel (pizzicati rigolards)).
99. Rannoch Moor est une lande écossaise. Rannoch Moor est un lac parcouru de ridules, qui sont les affleurements de sens multiples, le vertige de la sensation et la folie du sens (meaning).
89. Il faut lire ce volume du journal de Renaud Camus, qui est peut-être l’un des mieux construits de l’œuvre in progress. (J’ai envie d’écrire cela à chaque nouveau volume, et peut-être même que c’est vrai ! L’écrivain devient meilleur à chaque nouvelle phrase.) Entre autres points saillants, l’auteur diariste s’étant remis à lire régulièrement (c’est-à-dire qu’il consacre le plus clair de ses matinées à la lecture), ce tome se distingue aussi par de lumineuses analyses de Sterne, mais aussi par l’examen des difficultés (au sens le plus fertile) qu’il y a à lire Hobbes et Platon.
96. Je lisais Platon. J’ouvris
La porte de ma retraite,
Et j’aperçus Lycoris
C’est-à-dire Turlurette.66. Autant dire que de faux-semblants, il n’y eut jamais dans les divers tomes du journal, et pas plus dans celui-ci. Il est savamment orchestré, mais au fur et à mesure de l’improvisation quotidienne, les fils sans cesse resserrés ou dénoués, pour atteindre au corps de l’œuvre.
969. Hugo, s’interrompant dans sa lecture de Platon, s’offre, se livre à la pastorale. Renaud Camus aussi, à la pensée autant qu’à la bergerie ; il montre le monde à la loupe, et ses mots sont aussi un miroir. Il scrute les façades des maisons décrépies avec la même minutie qu’il examine les rides de son visage, dans un amour absolu du Temps. Pour lui, écrire son journal n’est pas lutter contre le temps, mais s’adosser aux jours, dans la plénitude des heures qui passent.
696. Je vais clore ces bribes par une pirouette (on s’y attendait).
1. Il ne saurait y avoir de meilleure antépigraphe, à placer en tête de Rannoch Moor, que le célèbre distique de Corneille : « Le Temps aux plus belles choses / Se plaît à faire un affront. » Ce livre dit, en tous sens, l’inverse de cette vérité de convention.
Renaud Camus. Rannoch Moor. Paris : Fayard, 2006. 814 pages.
11:21 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
jeudi, 30 mars 2006
Sentences
Silence pour ferrailler,
Loquace des briques,
Harem maladie.
Tout cela est d'or (dehors, est-ce à dire).
17:41 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
lundi, 27 mars 2006
Sodoku stup
Ne parlais-je point de sudoku récemment ? Si fait. Pourtant, j'abhorre ce jeu. (Être fasciné par les nombres ne signifie pas que l'on se passionne pour la cruciverbie appliquée aux chiffres, il faut croire.)
Eh bien, avant-hier, ma compagne, qui consultait le quatrième volume du Robert culturel, m'apprit qu'il existait un substantif masculin qui en est le paronyme.
SODOKU <1916; transcription d'un mot japonais, composé de so "rat" et doku "poison"> Méd. Maladie infectieuse transmise par la morsure de rongeurs (notamment du rat).
Il avait été question, la veille au soir lors d'un dîner avec des amis, des dègues du Chili, petits rongeurs aussi nommés octodons, dont un de nos amis possède deux représentants. Ma compagne a donc, désormais, une excellente raison pour justifier sa répulsion viscérale et quasi-allergique aux rongeurs fourrés (lapins nains inclus). On apprend aussi, en cette page 838 du tome 4, que le japonais doku signifie "poison". Que le sudoku empoisonne la vie de ses adeptes, je n'en doute pas. (Que d'intolérance !)
Pourtant, signe de la nouveauté foudroyante de cette mode crucinumérale, SUDOKU ne figure pas dans le Robert culturel et marque, de sa béance, l'interstice entre SUDISTE et SUDORAL.
J'en viens au point d'ancrage de ce billet. Lorsque ma compagne me lut l'entrée du Robert culturel, je venais tout juste, moi, de lire les lignes suivantes :
Mais Jean Puyaubert nous disait toujours, à Jean-Paul, à Rodolfo et à moi :
« Vous avez toujours l'air de croire que c'est vous qui avez inventé la sodomie ! On ne vous avait pas attendus ! »
(Renaud Camus. Rannoch Moor. Fayard, 2006, p. 174)
Je vous laisse deviner quel mot suit immédiatement (et avec deux citations, l'une de Sade, l'autre de Joë Bousquet) SODOKU à la page 838...
14:45 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
vendredi, 24 mars 2006
Titres possibles pour un recueil
Au salon de coiffure, comme sur l'océan, quatre titres traversent l’esprit :
- Mort ou if
- Jardins estoniens
- Terre, or immense
- Îles lointaines
17:25 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
jeudi, 23 mars 2006
Fatrasie du mercredi, 1
Mercredi, onze heures du soir.
Je ne sais par quoi commencer cette fatrasie. Fatrasie, car mon cerveau est un tel capharnaüm, une telle bousculade de petites pensées informes, qu’il ne saurait y avoir d’ordre, de progression. Enfin, nous verrons bien.
[Il faudra peut-être en segmenter la publication. (D’un autre côté, c’est fatigant.)]
J’aime que la langue française, au dualisme constaté en allemand et en anglais, préfère, pour la situation pédagogique, une amphibologie : apprendre, c’est donner comme recevoir. Cela pose d’ailleurs d’énormes difficultés aux étudiants anglicistes peu attentifs, qui peuvent à l’occasion s’emmêler les pinceaux entre learn et teach, comme les germanistes approximatifs sont facilement déroutés par le duo lehren/lernen. J’enfonce des portes ouvertes, mais ce que je voulais raconter, c’est qu’ayant appris aujourd’hui à mon fils le mot alevin, j’ai été saisi de l’envie d’écrire une note sur ce beau mot, et donc par le désir d’en apprendre moi-même plus sur le mot, sur l’alevinage bien sûr, mais aussi – pourquoi pas ? – sur des poèmes qui feraient rimer ce substantif avec l’adjectif divin ou le nom devin.
Fils ? j’apprends plus encore que je ne lui apprends (enfin, il eût fallu que je me penchasse sur mes dictionnaires au lieu de me précipiter sur le prurit de ces pages).
--- Bonus I ---
06:25 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
mercredi, 22 mars 2006
D’une belle équivoque de Beyrouk
« La fugue de Lolla m’a appris à tout attendre du nouveau cours des eaux. Elles peuvent rompre les digues les plus solides et aller dévaster les champs. La colère, la douleur m’ont longtemps empêché de regarder le miroir en face, de scruter les images crues renvoyées par le reflet des soleils qui passent. Mais désormais, il faudrait se laver les yeux, chasser les somnolences qui guettent et surveiller ! » (Mbarek Ould Beyrouk. Et le ciel a oublié de pleuvoir. Paris : Dapper, 2006, p. 75)
Crues : adjectif bifide, mais aussi nom commun.
Bechir, l’une des quatre voix du roman, évoque la rupture des digues, comme dans le célèbre poème d’Eluard (“Prends garde, c’est l’instant où se rompent les digues…”), et sous la plume vient ce curieux groupe nominal images crues renvoyées, dans lequel l’adjectif déjà riche de potentialités (cru au sens métaphorique de non cuit, ou de cruel, sanglant, brut) est suivi d’un participe passé. Le contexte aqueux invite le lecteur à voir dans ces “images crues” non seulement les visions brutes ou cruelles, mais aussi des images qui montent, eaux qui enflent, un fleuve chargé, en état de charrier.
Polysème à tout vent, dans l’œil du cyclone.
Du coup, le soleil se reflète et devient lui-même eau ; les yeux brûlants, sphères mimant la lueur de l’astre, doivent être lavés ; ces soleils pluriels sont des ors qui s’échappent de la répétition du son-graphème mais (Mais désormais).
Ainsi de suite.
.......
............ sans oublier Le Renard et les raisins, tous évanouis......................
06:40 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : TRES GRANDE MUSIQUE
lundi, 20 mars 2006
Salon du Livre, 2 : "Quel français écrivez-vous?"
Les questionnaires soumis à des écrivains sont de bien curieuses choses. Toutefois, il faut rendre hommage à l’équipe du Monde des livres, qui a concocté, pour la première fois depuis bien longtemps, un numéro globalement fort intéressant, à commencer justement par la double page consacrée aux réponses de huit écrivains dits francophones à la question « Quel français écrivez-vous ? ». La réponse la plus excellente, la plus admirable (et en contraste total avec l’entretien tout aussi génial, dans son genre, accordé par Boubacar Boris Diop en page 8), est celle de Nimrod, écrivain rare et atypique, que j’avais eu la chance de rencontrer à Beauvais en octobre 2001.
Je ne résiste pas au plaisir (prohibé) de la citer in extenso.
Pour l'Africain que je suis, la question est suspecte, mais passons. Je préfère m'en remettre à Jorge Luis Borges, qui soutenait que le génie des écrivains français résidait dans leur capacité à interroger les voies et moyens qu'emprunte leur art. La création suppose génie et méthode, et je suis condamné à être le critique de ma propre cause. Au-delà des considérations relatives au métier, pareille posture vise l'être même de l'artiste. De fait, celle-ci l'enjoint à se demander : suis-je un créateur ? Suis-je un dieu ? Et il doit y répondre.
De temps en temps, au coeur du français que j'écris se fait entendre une langue inaudible et mystérieuse. Je ne saurais l'apparenter à aucune des langues que je parle. Elle est sauvage, rebelle ; elle est irréductible. Par là, je comprends que j'ai touché à une manière de dire qui contredit au sens qui devrait la rendre transparente. C'est toujours quand la phrase est longue que de semblables problèmes surgissent.
Comment résister à la séduction de deux périodes successives, suivies de deux incises, le tout couronné par une nouvelle période où, par miracle, se trouvent enchâssées deux ou trois syllabes comme ultime renfort à la basse fondamentale ? J'aime vraiment quand le sens épouse le rythme, dans une manière de décantation sui generis, laquelle me permet de percevoir, en même temps que les inflexions de la phrase, un soupçon de célérité propre à la prose du XVIIe siècle, ou bien les acquêts d'une exaltation romantique, ou bien la minéralité émouvante d'Albert Camus, ou bien l'exquise clarté de Paul Valéry. Mais je vous sens inquiet. "Où est passé l'Africain ?", demandez-vous. Mais que vous en semble ! C'est lui qui parle en ce moment, c'est encore lui qui souligne la phrase déployée sous vos yeux. Je suis fils de la littérature française, mais c'est là un aveu banal, je vous le concède.
Pourquoi ne poser cette question qu'aux seuls écrivains dits "francophones" ? Cette question est riche d'enseignements pour tous les écrivains, car tout écrivain recrée la langue. Le fait de ne pas écrire dans sa langue maternelle, ou d'écrire dans l'une de ses langues de référence (au lieu d'une langue unique qui n'a pu même faire l'objet d'un choix), ou dans la langue des colons, etc., est un aspect primordial pour de nombreux écrivains célébrés à l'occasion de ce Salon du Livre, mais il ne faudrait pas oublier que cette question est pertinente pour tout écrivain. [Retrouver ce qu'écrit Bénézet à ce propos dans son Roman journalier.]
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dimanche, 19 mars 2006
Salon du Livre, 3 : Cassiopée Peca
Il faut – au Salon du livre, cette grand’messe où je ne vais jamais qu’à reculons mais où, pour des raisons personnelles, je suis allé quelques heures ce vendredi avec un grand plaisir – s’attarder au stand du CIPM, dont le responsable éditorial est extrêmement gentil, de bonne conversation.
Lui, au moins, il sait ce qu’il y a dans son catalogue, contrairement à ces nuées de jeunes filles au teint clair et bien vêtues qu’emploient les maisons d’édition pour tenir la caisse, et tenir le crachoir aux importuns, ou servir d’escorte aux écrivains qui viennent pour les signatures ou les débats – lesquelles jeunes filles n’ont pas la moindre idée des publications un peu antérieures ou à venir, ni des noms de la plupart des auteurs, et encore moins, évidemment, de ce que peut bien être la ligne éditoriale de la maison qui les emploie. J’achève cette diatribe (je n’avais nullement l’intention de me laisser ainsi emporter) pour la relativiser, au moins pour ce qui est de l’appartenance des incompétents salonnards à la seule gent féminine : sur le stand d’Actes Sud, trois messieurs, âgés d’entre vingt-cinq et quarante-cinq ans, n’avaient pas la moindre idée de Jamal Mahjoub, de son éventuelle venue au Salon, ni de son dernier livre (qui vient de paraître), ni de la localisation éventuelle de ses ouvrages sur le stand (pourtant, ils étaient tous fort bien placés, sur les tables).
J’en reviens au CIPM ; je ne vous invite pas à consulter leur site Web, qui est totalement ridicule et donne une mauvaise idée de leurs publications, mais cet éditeur associatif publie de nombreuses œuvres expérimentales d’un très grand intérêt. Les plaquettes et les recueils sont bien faits, agréablement composés, et (cela mérite d’être signalé) c’est l’un des rares stands où l’on vous fait un prix d’ami, avec une petite réduction et un opuscule offert en sus. Je n’attends pas des éditeurs qu’ils « cassent » le prix de leurs ouvrages, d’autant que le Salon représente des frais importants pour les éditeurs – mais enfin, ceux qui le font n’en sont que plus louables !
J’ai acheté plusieurs livres, dont le très déroutant et fascinant Cassiopée Peca de Ryoko Sekiguchi, version française publiée en 2001 d’un poème très visuel et labyrinthique dont la version japonaise date de 1994. Je n’y ai peu près rien compris, mais la structure est très inspirante, sans compter que plusieurs des textes sont, tout de même, très émouvants.
Quand j’écris que je n’ai rien compris, c’est que l’énigme, comme elle dit, semble reposer sur un jeu de syllabes et d’interversions autour des noms de Cassiopée et d’Okapi. En français, si l’on soustrait les sons composant le nom Okapi du nom Cassiopée, il reste sait ou c’est (ou est-ce (ou la lettre S)). De même, l’énigmatique Peca semble avoir été arraché au nom de Cassiopée, pour laisser…quoi ? sio ? oise ? sois ? soi ? Enfin, ce n’est pas le seul intérêt, heureusement, de cet énigmatique itinéraire dans une constellation de phrases qui, pour emprunter sa métaphore typographique à l’univers mallarméen, a dépassé l’idée même d’une orientation du poème au profit d’une totale déroute du lecteur, peut-être plus proche d’une « parole en archipel » ou d’une forme très poussée d’origami textuel. (Je sais ce que la référence à l'origami peut avoir de clichéeuse, mais elle est loin d'être impertinente, ici, aussi la risqué-je.)
Tiens ! On s’y perd, au Salon du Livre. Il faudrait suggérer à un plasticien ami de Ryoko Sekiguchi de proposer l'an prochain une architecture des stands franchement bordélique, histoire que même le plan et l’index des éditeurs ne servent à rien, que les pages minables du programme en papier journal périssent définitivement délaissées dans une poche intérieure de veste. Nous serons bien obligés, tous, de déambuler à l’aveuglette.
17:15 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
samedi, 18 mars 2006
Rock attitude : tentative de définition
La rock attitude semble inclure le forfait "pollution de site sans même faire semblant de lire ce qui s'y écrit", "promotion agressive" et "fautes de français à tous les mots".
12:20 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Onzains...?
À 22 h 11, vendredi, soit avec bien du retard, notre train s'arrête en gare d'Onzain, où j'ai déjà voulu écrire des onzains, mais comment le faire à Onzain
1) si je n'y réside pas ?
2) si le train ne s'y arrête qu'une poignée de secondes ?
Il faudrait écrire 22 onzains avec des contraintes tournant autour de la lettre H (huitième lettre de l'alphabet).
11:11 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
mercredi, 08 mars 2006
Coq héron
Mardi soir, dix heures*.
Les digressions sont des digues, où est retenu l'écoulement de plus.
Comment a-t-on pu nommer la huppe "coq héron" ? L'inventeur d'une telle expression, s'il a pu souligner une certaine ambivalence, ou dualité, de ce bel et surprenant oiseau, n'avait guère de goût pour la langue. Ce n'était pas un digne héritier de Cratyle.
En revanche, je ne sais jamais lequel des deux noms je dois préférer, de bergeronnette (qui me vient plus naturellement et qui est le terme officiel) ou de hochequeue (appris plus tardivement, vers quatorze ans, et qui a, pour moi, de plus littéraires connotations). Chacun a sa beauté.
La bergeronnette, si nerveuse avec ses déambulations saccadées, sur la plaque de ciment devant la porte-fenêtre, fut suivie, quelques coups d'aile après, d'un hochequeue aux circonvolutions attendrissantes, dans son plumage
gris,
blanc
et aux mailles noires.
* En fait, bribes griffonnées dans l'après-midi, en feuillettant la correspondance de Madame de Staël.
05:55 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mardi, 07 mars 2006
Epreintes, encore
"Les épreintes ont une odeur douceâtre et musquée qui les caractérisent."
"Entre deux épreintes, elle plonge bruyamment pour effrayer les poissons qui se réfugient près des rives où ils se font piéger."
"A l'état frais (à droite), les épreintes ont un aspect goudronneux et une odeur douçâtre."
Last, not least :
"Vous devez savoir qu'avant d'aborder les plages de la béatitude, avant d'arriver à la cinquième demeure du château inférieur, à cette oraison d'union où l'âme est éveillée à l'égard de son Dieu et complètement endormie à toutes les choses de la terre et à elle-même, elle doit passer par les plus lamentables aridités, par les plus douloureuses épreintes ; consolez-vous donc ; dites-vous aussi que les sécheresses doivent être une source d' humilité et non une cause d'inquiétude ; faites enfin comme le veut Sainte Thérèse, portez votre croix et ne la traînez pas ! " (J.-K. Huysmans. En route. I, 6)
[De fil en aiguille : Huysmans a vécu quatre ans à Ligugé, près de Poitiers. Sa maison y est encore visible. Nous nous éloignons des épreintes...]
*********
Last, disais-je...? Ce n'était pas tout. Victor Hugo, dans un passage étonnamment ambivalent (du point de vue de l'identité sexuelle), emploie aussi le mot, non dans son sens zoologique mais avec la connotation médicale de "coliques" :
"Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emportée et délivrée, il sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionné et d'affectueux en lui s'éveilla et se précipita vers cet enfant. Il allait près du lit où elle dormait, et il y tremblait de joie; il éprouvait des épreintes comme une mère et il ne savait ce que c'était ; car c'est une chose bien obscure et bien douce que ce grand et étrange mouvement d'un coeur qui se met à aimer." (Les Misérables. II, IV, 3)
18:40 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Ainsi que l'aspartame nocif...
Dans l'une des recettes d'un site de cuisine, un internaute propose, pour la recette du riz au lait "light", d'employer, parmi les ingrédients, "deux cuillères à soupe d'édulcolorant". Ce curieux mot-valise, qui provient (je pense) d'une confusion entre un terme mal compris (et qui est loin d'être, ici, édulcoré, mais plutôt alourdi, empesé, aggravé), me paraît symptomatique de ce que signifie réellement la mode du light : on préfère s'empoisonner avec des produits chimiques dangereux, plutôt que de courir le risque d'un peu de sucre ou de graisse (sans parler des innombrables millions d'"innocents" (au sens gascon) qui prennent une "sucrette" avec leur café après s'être envoyé une pizza ou un hamburger).
17:30 Publié dans MOTS | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
Encore les loutres
Lisant ce qu'Alain Coulange écrit des empreintes dans le travail de certains plasticiens contemporains*, je me prends à songer et à m'étonner qu'aucun artiste n'ait encore fait grand cas d'un mot si voisin de celui-là, les épreintes - qui gagneraient beaucoup à être mises en avant dans une théorie ramenant la trace esthétique à un déchet ou une déjection, puisque les épreintes (en un sens si technique ou rare ou ancien que, de mes dictionnaires, seul le Littré le connaît) désignent les crottes de loutre.
* Alain Coulange. Histoires naturelles. Pictura, 1991, p. 76.
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jeudi, 02 mars 2006
Jérémiades de spleenétique
Deux petits riens atrocement déprimants, ce matin, puis une journée de labeur (et non de travail) : cela suffit pour m'enfoncer de nouveau la tête plus bas que les épaules. Que m'arrive-t-il en ce moment ?
Ce sont justement les petits riens, les plus matérielles vétilles, qui me contrarient le plus, ou alors, si ce n'est matériel, du moins ce sont des choses qui passeraient pour insignifiantes aux yeux de tout observateur extérieur un tant soit peu raisonnable.
Ainsi, j'ai été saisi d'une effroyable mélancolie, qui dure et se tient chevillée à mon esprit, en voyant que mon fils, que je laisse d'ordinaire à la porte de sa classe, à l'école maternelle, restait, pendant les deux premières minutes, totalement seul, et à moitié affalé sur l'un des bancs, sans lire ni jouer avec d'autres enfants. À part une petite fâcherie entre nous deux au moment de son petit déjeuner, il avait été gai, enjoué, rigolo sur le chemin de l'école, comme souvent. Au moment de me quitter, il n'y avait rien eu de particulier. D'habitude, je m'en vais aussitôt, évidemment, mais là, je voulais prendre les références de photographies dont les parents peuvent commander des retirages, ce qui a pris, le temps d'attendre que la mère qui faisait de même libère le stylo, quelques instants. C'est comme ça que j'ai pu voir mon fils dans son coin. Quand j'ai rendu le stylo à sa maîtresse et remis la feuille avec le choix d'images, il m'a vu, et, comme il était surpris, je lui ai expliqué ce que je faisais. Il m'a relancé son traditionnel "Bonne fac", et je suis parti, la mort dans l'âme.
Il se trouve que, sur la série entière de ces images (une bonne centaine en tout, photos de groupe et photos isolées), mon fils fait partie des deux ou trois enfants qui ne sont pas photographiés seuls. À peine apparaît-il sur deux ou trois photos, au milieu des autres, posant pour le photographe. Ma compagne me l'avait fait remarquer hier, et avait l'air assez acerbe à l'encontre des maîtresses. Cela n'est rien, une fois encore, mais, même si les deux maîtresses sont très contentes de son comportement, de son "travail", etc., il n'en demeure pas moins que la machine à questions se réveille aussi : pourquoi n'est-il pas photographié seul ? pourquoi restait-il seul sur le banc ce matin pendant le quart d'heure d'accueil ? Nous savons qu'il est discret et solitaire à l'école, qu'il préfère généralement prendre un livre et se caler dans un coin au début de la journée... mais là, seul, à moitié affalé, ne disant rien...?
Il y a plusieurs problèmes professionnels, ces temps-ci, qui me déroutent, me désorientent, m'enfoncent (je ne sais trop quelle métaphore choisir), et je voudrais que mon fils ne le ressente pas. Je voudrais continuer à tout mener de front, et à donner le change en ne montrant pas combien je me sens faible, ces temps-ci... Mais ce désir est bien vain.
L'image de mon fils, ainsi isolé, me déchire le coeur, aussi pour de narcissiques reflets, je le crains.
Pour finir sur ce point, j'écris ce billet (que je voulais infiniment bref, au départ (et c'est peu dire que j'ai lâché la bonde à mes petits sentiments)) en écoutant le motet In furore de Vivaldi, dont le largo, si beau et si épanouissant en d'autres circonstances, me fend les pores. Il est des splendeurs qu'une âme malade, aurait dit Lautréamont ou peut-être Baudelaire avant lui, ne peut supporter.
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Réponses à certains commentaires
Je réponds enfin, ci-dessous et de manière un peu vraquesque, à différents commentaires publiés ces derniers temps en réaction à mes billets. Sachez que si, contrairement à ce que je pratiquais sur mon blog précédent, je ne réponds presque jamais aux commentaires, c'est délibéré. Tout d'abord, je n'aime guère le pseudonyme sous lequel j'ai signé les premiers billets et commentaires (mais je peux en changer : MUMM n'est pas mal, après tout), et surtout, j'aime assez vous laisser échanger entre vous en me tenant à distance. Dans tous les cas, je lis attentivement tous les commentaires.
Bien.
Je remonte le temps.
Tout d'abord, pour ce qui concerne une des nouvelles catégories, Arbre à came, il s'agit effectivement, au prix d'un jeu de mots assez piteux, de décliner mes différentes non-vies en vingt-six notules alphabétiques.
Pour ce qui est de l'orthographe de yahourt (qui, donc, ne s'écrit pas comme ça), j'ai tort, en effet, et depuis ma plus tendre enfance, mais ce mot ayant trois orthographes différentes, comme l'a fait remarquer Simon, je me dis que persister à en ajouter une quatrième est assez amusant. Hommage à Jonathan Swift aussi, et à ses Yahoos. Ce sont de mauvaises raisons, mais je suis de mauvaise foi, vous le savez. (J'ajouterais que j'ai souvent envie de suivre Balzac et sa curieuse version cen dessus dessous, qui aurait le mérite de mettre d'accord les tenants de sens et les amis de sans en les renvoyant dos à dos.)
Pour ce qui est de vos commentaires relatifs à la note Témoins d'autrefois, je tiens à remercier Thierry et Simon de leurs compliments, Joye de sa citation, et Jacques du quatrain verlainien (mon vieux Léo, ta voix sur les mots de Verlaine...). Par ailleurs, cette note est le spectre d'une note que je n'ai jamais écrite sur ma découverte, à quinze ans, de Gérard Manset. Les trois vers cités en exergue de la photographie sont extraits d'une chanson magnifique, Celui qui marche devant, qui me faisait déjà vibrer en 1991, et qui n'est pas loin de me glacer le sang, de beauté, en 2006.
Réponse à Joye, maintenant : la taupe est aussi une couleur. La taupe est tout. Elle souffle, elle se hasarde, elle grignote et gratte les souterrains. Une autre réponse à la même : Gide n'est pas du tout démoralisant, quand on est en état. Par exemple, lire Beckett ou Thomas Bernhard m'emplit d'une joie absolue quand je m'y attèle l'âme heureuse. Ce sont des lectures qui noircissent une mélancolie déjà présente. Le problème, c'est que Pif me déprime encore plus que Bernhard quand je ne vais pas bien ! Livy, je te donnerai une réponse similaire : le problème est toujours en amont. Cela dit, le lien fonctionne parfaitement chez moi... Et je n'ai pas, crois-je, un coeur de pierre.
Pour ce qui est des ridules, il ne faut pas en faire tout un plat : je tiens pour la beauté des parchemins, donc j'attends impatiemment le jour où je ressemblerai à une petite vieille de Goya.
Sur la note Les Fraises sauvages, Fuligineuse pose deux très bonnes questions, auxquelles je m'abstiendrai de répondre. (Non, mais quel fumier, celui-là...)
Enfin, je garderai la dernière réponse, provisoirement, pour Bloguette, qui traverse, je pense, une passe difficile, et à qui je souhaite de retrouver le bonheur du futur. Je suis, pour ma part, plus geignard que réellement malheureux ces temps-ci, et je suis tout à fait conscient que je n'ai pas de raison de me plaindre de mon sort (Livy, I hope everything will turn out for the best soon).
J'en termine ici pour le moment, car je me lasse d'insérer des liens hypertextuels partout...!
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lundi, 27 février 2006
Tintin à Bu-le-Ment
Est-ce le nom d’un album méconnu de Hergé, dont l’on imagine déjà comment les fanatiques se l’arracheraient, poule aux œufs d’or d’un éditeur en perdition ? Ou le calembour malingre, famélique, risible, d’un auteur en mal de titre, et qui voudrait préciser que le substantif tintinnabulation, employé précédemment par lui, semble être un néologisme ? Le Robert culturel donne tintinnabulement, avec une citation de Genevoix.
Puis-je arguer, toutefois, de l’excellence de ce mot en anglais, qui fut immortalisé dans un poème de Poe, The Bells ? C’est aussi, en ce sens, une forme mélodique à pärt entière, dont se réclame le génial Arvo.
Edgar aussi connaît ses émules.
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mardi, 14 février 2006
Epreuves
De Saché, le 14 août 1856.
Très honoré Honoré,
quoique vous sachant mort depuis quelque temps déjà, je voulais vous assurer de mon entière admiration pour ces admirables paraphes et ces épreuves corrigées en toutes lignes, surcharges et décharges, croupières et pousse-rapières.
Salutations distinguées,
Isidore Ducasse
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mercredi, 08 février 2006
Biquotidien
Le directeur d'une entreprise de télévision numérique me propose un abonnement à "leur nouveau quinzomadaire".
Les bimensuels, cela ne doit plus exister.
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