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vendredi, 20 avril 2018

DSF15 (#Braddon1868)

Chapitre III. [version intégrale]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

Chapitre I.

Chapitre II.

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre. C'était une histoire tellement banale, et si facile à reconstituer : la belle fille de province, fragile et pauvre, qui se laisse arracher à sa petite famille sous la promesse d'une mariage clandestin, une union qui n'est jamais célébrée, et dont l'officialisation n'avait jamais été prévue, puis un bref intervalle de bonheur, comme en rêve, l'escapade à midi dans un nouveau jardin d'Éden, et ce fatal serpent, le Remords, toujours tapi sous les fleurs ; enfin, l'épilogue abrupt sur lequel s'achève ce rêve enfiévré de bonheur : amertume et noir désespoir ! Voilà quel petit roman sans originalité Eustace Thorburn retrouvait dans le paquet de lettres signées de cette initiale, H., histoire si cruelle, si humiliante que le jeune homme laissa choir sa tête recrue de fatigue parmi les papiers amoncelés pour y pleurer à chaudes larmes.

Il s'était plus ou moins remis de cet accès de chagrin et s'occupait à ranger les lettres lorsque la porte s'ouvrit ; un homme entra. L'homme avait dans les quarante-cinq ans, et d'une figure à ne pas passer inaperçu. Il avait été beau, cela ne faisait aucun doute, mais la fleur de sa jeunesse avait fané dans un environnement malsain, et les brises glaciales d'un automne précoce l'avaient flétri quand il eût dû encore resplendir de toute la gloire d'un flamboyant été. Il avait un nez cramoisi, et des yeux noirs également incandescents ; ses cheveux noirs étaient plus longs que ne le permettait la mode de l'époque. Ces mèches noires désordonnées étaient parsemées de fils d'argent, et sa moustache noire avait de ces reflets pourpre qui trahissent la main de l'apothicaire. C'était un homme grand et robuste, d'allure imposante ; et quoique les grâces habituelles de l'homme moderne lui fissent défaut, il avait quelque chose de racé, un style bien à lui. En ce jour, il portait le deuil, et ses manières avaient une douceur inaccoutumée. C'était Daniel Mayfield, un homme dont le génie avait bien servi les autres, mais été de peu de secours pour lui-même, un homme qui contemplait le visage de son pire ennemi à chaque fois qu'il regardait dans un miroir.

Oui, M. Mayfield ne s'était pas fait d'autre ennemi que lui-même. Il était aimé de tous. C'était lui, le vrai bohémien, l'Arabe typique arpentant le grand désert londonien. L'argent, comme de l'eau, lui filait entre les doigts. Il avait eu plus de réussite, et travaillé davantage que des hommes dont le labeur s'était traduit en terres et demeures, chevaux et calèches, fins linges brodés et porcelaines de Sèvres. Les gens qui le connaissaient passaient leur temps à calculer ses revenus et à se demander ce qu'il en faisait. Dépensait-il tout au jeu ou dans des spéculations boursières ? Ces quinze cents livres de revenu annuel, les buvait-il dans les tavernes ? Daniel lui-même eût été dans l'impossibilité de répondre. Cette énigme mystérieuse l'intriguait autant que les autres. Il n'avait jamais compris où passait son argent. L'argent filait, d'une manière ou d'une autre ; voilà tout. DauvarLWkAAP7vo.jpgSon ami Jack lui empruntait quelques livres sterling, et puis un soir, aux cartes, la chance n'était pas du côté du pauvre Dan, puis on donnait un dîner à Greenwich pour fêter l'anniversaire de Tom, et puis il s'enviait d'une édition ancienne fort rare du Diable boiteux, de grand format, que vendait le libraire Willis & Sotheran's, et puis il y avait des périodes passagères de disette, pendant lesquelles Dan devait faire appel à un usurier fort aimable, qui ne lui faisait, in fine, payer son charitable service qu'à un taux de 150%. Ainsi filait l'argent. Daniel était la dernière personne au monde à se soucier de la façon dont l'argent disparaissait. Quand il se trouvait désargenté, il demandait qu'on lui apportât du papier, de l'encre et une plume afin de se remettre à flot.

Désormais son génie téméraire avait un peu pâli. La férocité des yeux noirs était atténuée par un air de continuelle tristesse, et la démarche arrogante du bohémien avait laissé la place à une figure et à un maintien inhabituellement calmes. Il demeura quelque temps sur le seuil à regarder son neveu. Le jeune homme leva les yeux brusquement et étira les mains.

— Cher oncle Dan ! s'écria-t-il en saisissant les mains que lui tendait son visiteur.

Il ne reçut, pour toute marque de compassion de la part de son oncle, qu'une pression énergique de ses doigts robustes. Les deux hommes se comprenaient trop bien pour avoir besoin de se répandre en paroles.

Daniel fixa le bureau avec sa planchette relevée.

— Alors, dit-il doucement, tu as examiné les papiers de ta mère... As-tu découvert quelque chose ?

— Plus qu'il n'est nécessaire, et pas la moitié, malgré tout, de ce que je dois savoir. Cela viendra. Oncle Dan, je ne t'ai jamais posé de questions. Je n'en trouvais pas la force. Mais maintenant... maintenant qu'elle n'est plus...

— Je te comprends, mon garçon. J'en sais moi-même assez peu, car je n'ai jamais trouvé la force de l'interroger (que Dieu la bénisse !), mais tu as le droit de savoir ce peu de choses, et si tu es en mesure de nouer les fils de l'histoire avec ce que tu as trouvé là-dedans...

En disant ces mots, Daniel lui montrait le bureau.

— Je comprends ce qui s'est passé ; ce que je veux savoir, c'est le nom de cet homme ! s'emporta Eustace.

— Cela fait vingt ans que je désire le savoir.

— Alors tu ne peux rien me dire ?

— Je peux t'en dire fort peu. Quand je suis parti de chez moi pour effectuer un stage dans un cabinet d'avocats londoniens, j'ai laissé derrière moi la plus belle et la plus lumineuse de toutes les créatures dont jamais frère ait pu se dire fier. Tu le sais, Eustace, nous étions les deux seuls enfants d'un couple de commerçants prospères dans une petite ville d'eaux. Nous habitions une maison de briques carrée qui donnait sur la mer. Mon père tenait une bibliothèque ambulante avec salon de lecture, et ma mère faisait dans la chapellerie. À eux deux ils avaient un revenu tout à fait confortable. Bayham était une petite ville endormie, loin du tumulte du monde ; un commerçant qui réussit à s'y établir finit par y bénéficier d'un bon petit monopole. Je sais que nous avions du bien et qu'à notre façon nous étions des gens importants. Ma sœur était, de Bayham, la plus belle fille. Elle a fané si vite, elle est devenue une telle épave qu'il t'est difficile d'imaginer quelle beauté c'était alors. Elle avait honte que sa beauté lui valût autant d'attention, et ses timidités d'enfant la rendaient plus charmante encore. Un grand échalas empoté de dix-huit ans ne sait guère ce qu'est la beauté, mais je savais que ma sœur était adorable ; je l'aimais et je l'admirais. Je me rappelle que je n'arrêtais pas de vanter ses mérites auprès des autres clercs, et qu'à force de dénigrer leurs sœurs du haut de mon ignorance j'avais fini par me rendre insupportable. J'étais si fier de notre petite Cely.

Il s'arrêta de parler, se couvrit les yeux de ses mains pendant quelques minutes, cependant qu'Eustace attendait impatiemment.

— Pour aller à l'essentiel, poursuivit-il, mon père a fini par m'écrire une lettre, au ton très perturbé, aux formulations presque incohérentes, afin de me dire que la maison était sens dessus dessous, et que je devais rentrer sur-le-champ. Bien sûr, je pensai d'abord à des problèmes d'ordre pécuniaire (je gage que la nature a fait de nous des êtres mesquins) et, me figurant que le commerce était ruiné, j'ai songé, rongé par le remords, à tout l'argent que j'avais coûté à mon père, et à la façon dont, depuis toujours, j'avais été un bien piètre fils. En rentrant à Bayham, j'ai découvert qu'une chose plus grave que le manque d'argent avait frappé d'affliction notre famille. Celia avait disparu en laissant une lettre dans laquelle elle disait à mon père qu'elle partait se marier ; il y avait des raisons de tenir secrets quelque temps le mariage et le nom même de son époux ; mais il avait promis de la ramener à Bayham dès qu'il serait libre de révéler son nom et son rang. Bien entendu, nous savions ce qu'il fallait comprendre par là ; mon père et moi partîmes en quête de notre pauvre fille dupée, le cœur frappé d'un désespoir aussi noir que si nous étions partis la chercher au royaume de .

— Et vous avez échoué...?

— Oui, mon garçon, nous avons ignoblement échoué. En ce temps-là, il n'y avait ni télégraphe ni détectives privés ; et après avoir suivi plusieurs fausses pistes, et dépensé pas mal d'argent, nous sommes rentrés à Bayham, mon père avec dix ans de plus pour tribut de ses peines. Il mourut trois ans plus tard, et ma mère ne tarda pas à le suivre, car c'était un de ces couples de l'ancien temps, qui s'accrochent l'un à l'autre si passionnément leur vie durant qu'il leur faut bien descendre ensemble à la tombe. Ils moururent, et la pauvre fille, à qui ils avaient pardonné dès la minute où ils avaient appris son offense, ne put soulager leurs derniers instants. Ils étaient morts depuis plus d'un an lorsque je vis un visage de femme me frôler dans la partie la plus animée du Strand. Je poursuivis mon chemin en ressentant au fond de mon cœur une étrange et subite douleur, avant de rebrousser chemin et de me lancer à la poursuite de cette femme, car je savais que j'avais vu ma sœur.

Il y eut une nouvelle pause, durant laquelle on n'entendit que la respiration haletante d'Eustace, et un long soupir, poussé par Daniel.

— Eh bien, mon garçon, elle vivait à Londres depuis plus de trois ans, cachée dans cette même immense jungle qui m'abritait, et pas une fois la Providence ne m'avait placé sur son chemin. Elle avait mené la vie qui est celle de tant d'autres créatures solitaires à Londres, en vivotant, tantôt grâce à telle besogne, tantôt grâce à telle autre. Je la raccompagnai chez elle ; nous rassemblâmes ses quelques menus biens, nous les emportâmes dans un fiacre, avec toi... et tu connais la suite. Elle a vécu avec moi jusqu'à ce que tu atteignes l'âge où les mauvaises influences sont à craindre : alors, elle prit quelque excuse pour s'en aller ; la pauvre âme, elle avait peur que ce débauché de Daniel ne contaminât son petit agneau. Pendant tout le temps où nous vécûmes ensemble, je me retins de l'interroger. J'étais persuadé qu'elle finirait par se confier à moi, et, espérant cela, j'attendais patiemment. Une fois, elle m'apprit qu'elle s'était rendue par deux fois à Bayham : la première, quand ses parents étaient encore en vie ; elle avait attendu et guetté, dissimulée par l'obscurité hivernale, jusqu'à parvenir à les apercevoir tous deux ; la seconde, quand ils reposaient déjà dans le cimetière paroissial. Elle ne m'a jamais rien dit d'autre. Un jour, je lui ai demandé si elle me dirait le nom de ton père. Mais elle m'a regardé d'un visage aussi triste qu'effrayé, la pauvre enfant, et m'a dit que non, elle ne pourrait jamais me dire cela ; il n'était pas en Angleterre... il était, à ce qu'elle croyait savoir, à l'autre bout de la terre. C'est la seule tentative que j'aie jamais faite pour deviner le secret de ta naissance.

— Mais les lettres, les lettres de cet homme, regorgent d'allusions à un mariage. Crois-tu qu'il n'y a pas eu de mariage ?

— Pas de mariage. Je suis catégorique.

Eustace eut un râle. Longtemps, il s'était douté de cela ; mais son amertume grandissait à entendre ses doutes confirmés par quelqu'un d'autre, de sorte qu'il demanda :

— Tu as une bonne raison de dire cela, Oncle Dan ?

— Eustace, j'ai la conviction absolue que si ma sœur avait pu revenir à Bayham, elle l'aurait fait. Sa peine a dû être bien amère pour qu'elle reste éloignée de ses parents.

e9e5244edd79e6fa71734781745d3a0c.jpgLe jeune homme ne répondit rien à son oncle. Il alla à la fenêtre et se mit à observer le spectacle lugubre de la rue, où l'inévitable joueur d'orgue, qui, avec sa manivelle à musique, a toujours l'air de mouliner nos peines, égrénait ses ritournelles à sa place habituelle. Pour le commun des mortels, sa mélodie était un air d'Éthiopie, mais, par la suite, Eustace ne devait jamais, en entendant cet air, oublier ces instants malheureux, ni l'histoire infortunée de sa mère.

Il s'en retourna près de son oncle. Que le Ciel le prenne en pitié, il n'était pas jusqu'à la loi qui ne lui déniât ce lien, et s'il pouvait dire de cet homme que c'était son oncle, c'était pure courtoisie. S'éloignant de la fenêtre, il se jeta contre la poitrine de son oncle, l'honnête Daniel, et fondit en larmes.

— Emmène-moi sur la tombe de ma mère.

10:39 Publié dans #Braddon1868 | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 17 avril 2018

DSF14 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre. C'était une histoire tellement banale, et si facile à reconstituer : la belle fille de province, fragile et pauvre, qui se laisse arracher à sa petite famille sous la promesse d'une mariage clandestin, une union qui n'est jamais célébrée, et dont l'officialisation n'avait jamais été prévue, puis un bref intervalle de bonheur, comme en rêve, l'escapade à midi dans un nouveau jardin d'Éden, et ce fatal serpent, le Remords, toujours tapi sous les fleurs ; enfin, l'épilogue abrupt sur lequel s'achève ce rêve enfiévré de bonheur : amertume et noir désespoir ! Voilà quel petit roman sans originalité Eustace Thorburn retrouvait dans le paquet de lettres signées de cette initiale, H., histoire si cruelle, si humiliante que le jeune homme laissa choir sa tête recrue de fatigue parmi les papiers amoncelés pour y pleurer à chaudes larmes.

Il s'était plus ou moins remis de cet accès de chagrin et s'occupait à ranger les lettres lorsque la porte s'ouvrit ; un homme entra. L'homme avait dans les quarante-cinq ans, et d'une figure à ne pas passer inaperçu. Il avait été beau, cela ne faisait aucun doute, mais la fleur de sa jeunesse avait fané dans un environnement malsain, et les brises glaciales d'un automne précoce l'avaient flétri quand il eût dû encore resplendir de toute la gloire d'un flamboyant été. Il avait un nez cramoisi, et des yeux noirs également incandescents ; ses cheveux noirs étaient plus longs que ne le permettait la mode de l'époque. Ces mèches noires désordonnées étaient parsemées de fils d'argent, et sa moustache noire avait de ces reflets pourpre qui trahissent la main de l'apothicaire. C'était un homme grand et robuste, d'allure imposante ; et quoique les grâces habituelles de l'homme moderne lui fissent défaut, il avait quelque chose de racé, un style bien à lui. En ce jour, il portait le deuil, et ses manières avaient une douceur inaccoutumée. C'était Daniel Mayfield, un homme dont le génie avait bien servi les autres, mais été de peu de secours pour lui-même, un homme qui contemplait le visage de son pire ennemi à chaque fois qu'il regardait dans un miroir.

Oui, M. Mayfield ne s'était pas fait d'autre ennemi que lui-même. Il était aimé de tous. C'était lui, le vrai bohémien, l'Arabe typique arpentant le grand désert londonien. L'argent, comme de l'eau, lui filait entre les doigts. Il avait eu plus de réussite, et travaillé davantage que des hommes dont le labeur s'était traduit en terres et demeures, chevaux et calèches, fins linges brodés et porcelaines de Sèvres. Les gens qui le connaissaient passaient leur temps à calculer ses revenus et à se demander ce qu'il en faisait. Dépensait-il tout au jeu ou dans des spéculations boursières ? Ces quinze cents livres de revenu annuel, les buvait-il dans les tavernes ? Daniel lui-même eût été dans l'impossibilité de répondre. Cette énigme mystérieuse l'intriguait autant que les autres. Il n'avait jamais compris où passait son argent. L'argent filait, d'une manière ou d'une autre ; voilà tout. DauvarLWkAAP7vo.jpgSon ami Jack lui empruntait quelques livres sterling, et puis un soir, aux cartes, la chance n'était pas du côté du pauvre Dan, puis on donnait un dîner à Greenwich pour fêter l'anniversaire de Tom, et puis il s'enviait d'une édition ancienne fort rare du Diable boiteux, de grand format, que vendait le libraire Willis & Sotheran's, et puis il y avait des périodes passagères de disette, pendant lesquelles Dan devait faire appel à un usurier fort aimable, qui ne lui faisait, in fine, payer son charitable service qu'à un taux de 150%. Ainsi filait l'argent. Daniel était la dernière personne au monde à se soucier de la façon dont l'argent disparaissait. Quand il se trouvait désargenté, il demandait qu'on lui apportât du papier, de l'encre et une plume afin de se remettre à flot.

Désormais son génie téméraire avait un peu pâli. La férocité des yeux noirs était atténuée par un air de continuelle tristesse, et la démarche arrogante du bohémien avait laissé la place à une figure et à un maintien inhabituellement calmes. Il demeura quelque temps sur le seuil à regarder son neveu. Le jeune homme leva les yeux brusquement et étira les mains.

— Cher oncle Dan ! s'écria-t-il en saisissant les mains que lui tendait son visiteur.

Il ne reçut, pour toute marque de compassion de la part de son oncle, qu'une pression énergique de ses doigts robustes. Les deux hommes se comprenaient trop bien pour avoir besoin de se répandre en paroles.

Daniel fixa le bureau avec sa planchette relevée.

— Alors, dit-il doucement, tu as examiné les papiers de ta mère... As-tu découvert quelque chose ?

— Plus qu'il n'est nécessaire, et pas la moitié, malgré tout, de ce que je dois savoir. Cela viendra. Oncle Dan, je ne t'ai jamais posé de questions. Je n'en trouvais pas la force. Mais maintenant... maintenant qu'elle n'est plus...

— Je te comprends, mon garçon. J'en sais moi-même assez peu, car je n'ai jamais trouvé la force de l'interroger (que Dieu la bénisse !), mais tu as le droit de savoir ce peu de choses, et si tu es en mesure de nouer les fils de l'histoire avec ce que tu as trouvé là-dedans...

En disant ces mots, Daniel lui montrait le bureau.

— Je comprends ce qui s'est passé ; ce que je veux savoir, c'est le nom de cet homme ! s'emporta Eustace.

— Cela fait vingt ans que je désire le savoir.

— Alors tu ne peux rien me dire ?

— Je peux t'en dire fort peu. Quand je suis parti de chez moi pour effectuer un stage dans un cabinet d'avocats londoniens, j'ai laissé derrière moi la plus belle et la plus lumineuse de toutes les créatures dont jamais frère ait pu se dire fier. Tu le sais, Eustace, nous étions les deux seuls enfants d'un couple de commerçants prospères dans une petite ville d'eaux. Nous habitions une maison de briques carrée qui donnait sur la mer. Mon père tenait une bibliothèque ambulante avec salon de lecture, et ma mère faisait dans la chapellerie. À eux deux ils avaient un revenu tout à fait confortable. Bayham était une petite ville endormie, loin du tumulte du monde ; un commerçant qui réussit à s'y établir finit par y bénéficier d'un bon petit monopole. Je sais que nous avions du bien et qu'à notre façon nous étions des gens importants. Ma sœur était, de Bayham, la plus belle fille. Elle a fané si vite, elle est devenue une telle épave qu'il t'est difficile d'imaginer quelle beauté c'était alors. Elle avait honte que sa beauté lui valût autant d'attention, et ses timidités d'enfant la rendaient plus charmante encore. Un grand échalas empoté de dix-huit ans ne sait guère ce qu'est la beauté, mais je savais que ma sœur était adorable ; je l'aimais et je l'admirais. Je me rappelle que je n'arrêtais pas de vanter ses mérites auprès des autres clercs, et qu'à force de dénigrer leurs sœurs du haut de mon ignorance j'avais fini par me rendre insupportable. J'étais si fier de notre petite Cely.

Il s'arrêta de parler, se couvrit les yeux de ses mains pendant quelques minutes, cependant qu'Eustace attendait impatiemment.

— Pour aller à l'essentiel, poursuivit-il, mon père a fini par m'écrire une lettre, au ton très perturbé, aux formulations presque incohérentes, afin de me dire que la maison était sens dessus dessous, et que je devais rentrer sur-le-champ. Bien sûr, je pensai d'abord à des problèmes d'ordre pécuniaire (je gage que la nature a fait de nous des êtres mesquins) et, me figurant que le commerce était ruiné, j'ai songé, rongé par le remords, à tout l'argent que j'avais coûté à mon père, et à la façon dont, depuis toujours, j'avais été un bien piètre fils. En rentrant à Bayham, j'ai découvert qu'une chose plus grave que le manque d'argent avait frappé d'affliction notre famille. Celia avait disparu en laissant une lettre dans laquelle elle disait à mon père qu'elle partait se marier ; il y avait des raisons de tenir secrets quelque temps le mariage et le nom même de son époux ; mais il avait promis de la ramener à Bayham dès qu'il serait libre de révéler son nom et son rang. Bien entendu, nous savions ce qu'il fallait comprendre par là ; mon père et moi partîmes en quête de notre pauvre fille dupée, le cœur frappé d'un désespoir aussi noir que si nous étions partis la chercher au royaume de .

— Et vous avez échoué...?

— Oui, mon garçon, nous avons ignoblement échoué. En ce temps-là, il n'y avait ni télégraphe ni détectives privés ; et après avoir suivi plusieurs fausses pistes, et dépensé pas mal d'argent, nous sommes rentrés à Bayham, mon père avec dix ans de plus pour tribut de ses peines. Il mourut trois ans plus tard, et ma mère ne tarda pas à le suivre, car c'était un de ces couples de l'ancien temps, qui s'accrochent l'un à l'autre si passionnément leur vie durant qu'il leur faut bien descendre ensemble à la tombe. Ils moururent, et la pauvre fille, à qui ils avaient pardonné dès la minute où ils avaient appris son offense, ne put soulager leurs derniers instants. Ils étaient morts depuis plus d'un an lorsque je vis un visage de femme me frôler dans la partie la plus animée du Strand. Je poursuivis mon chemin en ressentant au fond de mon cœur une étrange et subite douleur, avant de rebrousser chemin et de me lancer à la poursuite de cette femme, car je savais que j'avais vu ma sœur.

Il y eut une nouvelle pause, durant laquelle on n'entendit que la respiration haletante d'Eustace, et un long soupir, poussé par Daniel.

— Eh bien, mon garçon, elle vivait à Londres depuis plus de trois ans, cachée dans cette même immense jungle qui m'abritait, et pas une fois la Providence ne m'avait placé sur son chemin. Elle avait mené la vie qui est celle de tant d'autres créatures solitaires à Londres, en vivotant, tantôt grâce à telle besogne, tantôt grâce à telle autre. Je la raccompagnai chez elle ; nous rassemblâmes ses quelques menus biens, nous les emportâmes dans un fiacre, avec toi... et tu connais la suite. Elle a vécu avec moi jusqu'à ce que tu atteignes l'âge où les mauvaises influences sont à craindre : alors, elle prit quelque excuse pour s'en aller ; la pauvre âme, elle avait peur que ce débauché de Daniel ne contaminât son petit agneau. Pendant tout le temps où nous vécûmes ensemble, je me retins de l'interroger. J'étais persuadé qu'elle finirait par se confier à moi, et, espérant cela, j'attendais patiemment. Une fois, elle m'apprit qu'elle s'était rendue par deux fois à Bayham : la première, quand ses parents étaient encore en vie ; elle avait attendu et guetté, dissimulée par l'obscurité hivernale, jusqu'à parvenir à les apercevoir tous deux ; la seconde, quand ils reposaient déjà dans le cimetière paroissial. Elle ne m'a jamais rien dit d'autre. Un jour, je lui ai demandé si elle me dirait le nom de ton père. Mais elle m'a regardé d'un visage aussi triste qu'effrayé, la pauvre enfant, et m'a dit que non, elle ne pourrait jamais me dire cela ; il n'était pas en Angleterre... il était, à ce qu'elle croyait savoir, à l'autre bout de la terre. C'est la seule tentative que j'aie jamais faite pour deviner le secret de ta naissance.

 

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lundi, 16 avril 2018

Hafenkneipe ::: Joachim Ringelnatz ::: Bistrot portuaire

Hafenkneipe.PNG

 

    Depuis une semaine, je traduis, à raison d'un par jour sur Facebook, des poèmes de Joachim Ringelnatz.

En voici un en supplément.

14:26 Publié dans Darts on a slate, Pong-ping | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 14 avril 2018

DSF13 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre. C'était une histoire tellement banale, et si facile à reconstituer : la belle fille de province, fragile et pauvre, qui se laisse arracher à sa petite famille sous la promesse d'une mariage clandestin, une union qui n'est jamais célébrée, et dont l'officialisation n'avait jamais été prévue, puis un bref intervalle de bonheur, comme en rêve, l'escapade à midi dans un nouveau jardin d'Éden, et ce fatal serpent, le Remords, toujours tapi sous les fleurs ; enfin, l'épilogue abrupt sur lequel s'achève ce rêve enfiévré de bonheur : amertume et noir désespoir ! Voilà quel petit roman sans originalité Eustace Thorburn retrouvait dans le paquet de lettres signées de cette initiale, H., histoire si cruelle, si humiliante que le jeune homme laissa choir sa tête recrue de fatigue parmi les papiers amoncelés pour y pleurer à chaudes larmes.

Il s'était plus ou moins remis de cet accès de chagrin et s'occupait à ranger les lettres lorsque la porte s'ouvrit ; un homme entra. L'homme avait dans les quarante-cinq ans, et d'une figure à ne pas passer inaperçu. Il avait été beau, cela ne faisait aucun doute, mais la fleur de sa jeunesse avait fané dans un environnement malsain, et les brises glaciales d'un automne précoce l'avaient flétri quand il eût dû encore resplendir de toute la gloire d'un flamboyant été. Il avait un nez cramoisi, et des yeux noirs également incandescents ; ses cheveux noirs étaient plus longs que ne le permettait la mode de l'époque. Ces mèches noires désordonnées étaient parsemées de fils d'argent, et sa moustache noire avait de ces reflets pourpre qui trahissent la main de l'apothicaire. C'était un homme grand et robuste, d'allure imposante ; et quoique les grâces habituelles de l'homme moderne lui fissent défaut, il avait quelque chose de racé, un style bien à lui. En ce jour, il portait le deuil, et ses manières avaient une douceur inaccoutumée. C'était Daniel Mayfield, un homme dont le génie avait bien servi les autres, mais été de peu de secours pour lui-même, un homme qui contemplait le visage de son pire ennemi à chaque fois qu'il regardait dans un miroir.

Oui, M. Mayfield ne s'était pas fait d'autre ennemi que lui-même. Il était aimé de tous. C'était lui, le vrai bohémien, l'Arabe typique arpentant le grand désert londonien. L'argent, comme de l'eau, lui filait entre les doigts. Il avait eu plus de réussite, et travaillé davantage que des hommes dont le labeur s'était traduit en terres et demeures, chevaux et calèches, fins linges brodés et porcelaines de Sèvres. Les gens qui le connaissaient passaient leur temps à calculer ses revenus et à se demander ce qu'il en faisait. Dépensait-il tout au jeu ou dans des spéculations boursières ? Ces quinze cents livres de revenu annuel, les buvait-il dans les tavernes ? Daniel lui-même eût été dans l'impossibilité de répondre. Cette énigme mystérieuse l'intriguait autant que les autres. Il n'avait jamais compris où passait son argent. L'argent filait, d'une manière ou d'une autre ; voilà tout. DauvarLWkAAP7vo.jpgSon ami Jack lui empruntait quelques livres sterling, et puis un soir, aux cartes, la chance n'était pas du côté du pauvre Dan, puis on donnait un dîner à Greenwich pour fêter l'anniversaire de Tom, et puis il s'enviait d'une édition ancienne fort rare du Diable boiteux, de grand format, que vendait le libraire Willis & Sotheran's, et puis il y avait des périodes passagères de disette, pendant lesquelles Dan devait faire appel à un usurier fort aimable, qui ne lui faisait, in fine, payer son charitable service qu'à un taux de 150%. Ainsi filait l'argent. Daniel était la dernière personne au monde à se soucier de la façon dont l'argent disparaissait. Quand il se trouvait désargenté, il demandait qu'on lui apportât du papier, de l'encre et une plume afin de se remettre à flot.

Désormais son génie téméraire avait un peu pâli. La férocité des yeux noirs était atténuée par un air de continuelle tristesse, et la démarche arrogante du bohémien avait laissé la place à une figure et à un maintien inhabituellement calmes. Il demeura quelque temps sur le seuil à regarder son neveu. Le jeune homme leva les yeux brusquement et étira les mains.

— Cher oncle Dan ! s'écria-t-il en saisissant les mains que lui tendait son visiteur.

Il ne reçut, pour toute marque de compassion de la part de son oncle, qu'une pression énergique de ses doigts robustes. Les deux hommes se comprenaient trop bien pour avoir besoin de se répandre en paroles.

Daniel fixa le bureau avec sa planchette relevée.

— Alors, dit-il doucement, tu as examiné les papiers de ta mère... As-tu découvert quelque chose ?

— Plus qu'il n'est nécessaire, et pas la moitié, malgré tout, de ce que je dois savoir. Cela viendra. Oncle Dan, je ne t'ai jamais posé de questions. Je n'en trouvais pas la force. Mais maintenant... maintenant qu'elle n'est plus...

— Je te comprends, mon garçon. J'en sais moi-même assez peu, car je n'ai jamais trouvé la force de l'interroger (que Dieu la bénisse !), mais tu as le droit de savoir ce peu de choses, et si tu es en mesure de nouer les fils de l'histoire avec ce que tu as trouvé là-dedans...

En disant ces mots, Daniel lui montrait le bureau.

— Je comprends ce qui s'est passé ; ce que je veux savoir, c'est le nom de cet homme ! s'emporta Eustace.

— Cela fait vingt ans que je désire le savoir.

— Alors tu ne peux rien me dire ?

— Je peux t'en dire fort peu. Quand je suis parti de chez moi pour effectuer un stage dans un cabinet d'avocats londoniens, j'ai laissé derrière moi la plus belle et la plus lumineuse de toutes les créatures dont jamais frère n'ait pu se dire fier.

 

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vendredi, 13 avril 2018

DSF12 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre. C'était une histoire tellement banale, et si facile à reconstituer : la belle fille de province, fragile et pauvre, qui se laisse arracher à sa petite famille sous la promesse d'une mariage clandestin, une union qui n'est jamais célébrée, et dont l'officialisation n'avait jamais été prévue, puis un bref intervalle de bonheur, comme en rêve, l'escapade à midi dans un nouveau jardin d'Éden, et ce fatal serpent, le Remords, toujours tapi sous les fleurs ; enfin, l'épilogue abrupt sur lequel s'achève ce rêve enfiévré de bonheur : amertume et noir désespoir ! Voilà quel petit roman sans originalité Eustace Thorburn retrouvait dans le paquet de lettres signées de cette initiale, H., histoire si cruelle, si humiliante que le jeune homme laissa choir sa tête recrue de fatigue parmi les papiers amoncelés pour y pleurer à chaudes larmes.

Il s'était plus ou moins remis de cet accès de chagrin et s'occupait à ranger les lettres lorsque la porte s'ouvrit ; un homme entra. L'homme avait dans les quarante-cinq ans, et d'une figure à ne pas passer inaperçu. Il avait été beau, cela ne faisait aucun doute, mais la fleur de sa jeunesse avait fané dans un environnement malsain, et les brises glaciales d'un automne précoce l'avaient flétri quand il eût dû encore resplendir de toute la gloire d'un flamboyant été. Il avait un nez cramoisi, et des yeux noirs également incandescents ; ses cheveux noirs étaient plus longs que ne le permettait la mode de l'époque.

 

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jeudi, 12 avril 2018

DSF11 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre.

 

23:34 Publié dans #Braddon1868 | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 11 avril 2018

DSF10 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses.

 _________________

 

Texte intégral du chapitre I.

Texte intégral du chapitre II.

 

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mardi, 10 avril 2018

DSF9 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur.

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samedi, 07 avril 2018

DSF8 (#Braddon1868)

Chapitre III.

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

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vendredi, 06 avril 2018

DSF7 (#Braddon1868)

Chapitre II.   [version intégrale]

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 Le jeune homme hocha la tête et grimpa les marches d'un pas vif et rapide, et non de ce pas lent et solennel que Mme Bane eût jugé convenable dans son état de deuil. 

« Et moi qui pensais qu'il aurait pris ça mal...! »

Ainsi s'exclama-t-elle en retournant dans sa cuisine en sous-sol, d'où émanait généralement une atmosphère de lessive bouillante, ou l'odeur de brûlé si caractéristique du repassage.

Eustace Thorburn ouvrit la porte et entra dans la chambre où avait vécu encore tout récemment sa mère. C'était un petit salon miteux, qui donnait sur une chambre plus petite encore. C'était un logement du même genre que mille autres logements dans les faubourgs nouvellement construits. Les biens de la femme qui avait déménagé dans un lieu plus exigu encore n'aurait pas atteint vingt shillings sous le marteau du commissaire-priseur, et pourtant, tout dans cette pièce miteuse parlait à Eustace Thorburn de la défunte. Cette boîte à ouvrage délabrée de palissandre, dont le commissaire-priseur n'eût pas osé fixer l'enchère de départ à un shilling, lui évoquait l'image d'une femme patiente et affairée. La petite étagère où s'alignaient des éditions bon marché des poètes, dans une reliure faite de tissu usé, lui rappelait son doux visage, éclairé d'un éclat passager, suscité par les vers inspirés de ses poèmes préférés, qui lui faisaient quitter ce bas monde et ses douleurs terrestres. Cet encrier en porcelaine sans valeur et ce buvard usé, elle s'en était servi depuis plus de quatre ans. Eustace Thorburn prit ces objets et les porta à ses lèvres l'un après l'autre. Le baiser qu'il posa sur ces objets inanimés avait quelque chose de passionné : le baiser qu'il aurait posé sur ses lèvres pâles s'il avait été rappelé à temps pour lui dire adieu. Il embrassa les livres qu'elle lisait souvent, la plume dont elle se servait pour écrire, puis, se jetant brusquement jeté dans la chaise basse où il l'avait si souvent vue assise, s'abandonna à son chagrin. Si Mme Bane, la logeuse, avait entendu ces sanglots convulsifs et si elle avait vu les pleurs du jeune homme lui couler entre les doigts, elle n'aurait pas éprouvé le besoin de reprocher sa froideur à M. Thorburn. Longtemps il demeura dans la même position, toujours en pleurs. Mais cette douleur débordante finit par s'épuiser. Il arracha les larmes de ses yeux d'un geste d'impatience, et il se leva, calme et pâle, pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était assignée.

Son amour pour sa mère avait été la grande passion de son existence. Elle reposait à présent en paix et pouvait affronter l'avenir en toute quiétude. Il pouvait désormais aller au-devant de son destin en ne se laissant dominer ni par l'espoir ni par la peur. C'est pour elle qu'il avait espéré ; c'est pour elle qu'il avait craint. Il était seul à présent ; sa poitrine ne devait plus servir de rempart pour la protéger contre « le fouet d'une fortune avilissante ». Le fouet pouvait bien le cingler désormais, il pourrait seulement le blesser ; et il avait déjà enduré la blessure la plus profonde que pût lui infliger la fortune scélérate. Il l'avait perdue, elle.

sting.jpgCe qui lui faisait le plus de mal était de savoir qu'elle n'avait jamais été heureuse. Son fils l'avait aimée d'une tendresse indescriptible. Il l'avait protégée, admirée adorée ; il avait travaillé pour elle ; il n'avait jamais pu la rendre heureuse. Ce tendre cœur de femme avait été trop durement blessé autrefois. Eustace Thorburn, qui savait cela, s'était montré patient car il était hors de question qu'il troublât son caractère doux par quelque mouvement d'humeur. Il savait qu'elle avait été lésée, et pourtant il ne lui avait jamais demandé le nom du coupable. Lui, son sauveur, son serviteur, n'avait jamais cherché à se venger de l'homme dont la trahison ou la méchanceté avait ruiné sa vie. Il avait gardé le silence, parce que l'interroger, c’eût été la faire souffrir ; et comment pouvait-il la faire souffrir ? Il s'était donc montré patient, en dépit d'un désir passionné qui couvait toujours dans son cœur, le désir de venger sa mère du mal qu'on lui avait fait.

Désormais, elle reposait ; le temps de la vengeance était arrivé. La même empreinte fatale qui avait détruit son bonheur avait écourté sa vie. Dans la fleur de l'âge, avant qu'une ride n'ait sillonné son front, ou qu'un fil d'argent ne soit apparu dans sa douce chevelure brune, elle avait trépassé, d'une patience indicible jusqu'à son dernier instant, mais le cœur brisé depuis si longtemps.

Le jeune homme repoussa son affliction et se mit à réfléchir à la nouvelle entreprise de sa vie.

La seule chose que désirât son esprit, c'était de se venger de l'ennemi anonyme de sa mère ; et l'idée que cet ennemi fût son propre père ne pouvait pas le moindrement adoucir son cœur ni le détourner ne fût-ce qu'une heure de l'objectif qu'il se fixait.

« Je veux, se disait-il, connaître son identité. D'abord, je dois découvrir son nom ; ensuite, je dois lui en faire honte plus que je n'ai honte de mon absence de nom. »

Il alla vers la cheminée ; sur le manteau, une lettre avait été déposée à son intention ; elle était fermée par un sceau noir qui avait dégouliné et l'adresse était écrite de la main indéchiffrable de son oncle.

C'était une lettre de quelques lignes seulement, mais l'enveloppe contenait un trousseau de clés : le jeune homme connaissait chacune d'elles. Il les prit dans un soupir et les regarda une à une, presque aussi tendrement qu'il l'avait fait pour les livres. Le moindre objet, dans cette chambre, était lié à des souvenirs, et, à chaque souvenir, la douleur qu'il avait tenté d'écarter reprenait possession de lui.

Sur une petite table, il y avait une écritoire en acajou de style vieilli, et c'est là que la locataire solitaire avait l'habitude de garder ses lettres et ses papiers, ainsi que quelques reliques sans valeur, ces bribes et débris qui, échappés à l'épave de l'espoir et du bonheur, sont tout ce que possède encore l'être le plus infortuné.

Eustace souleva la planchette après avoir ouvert la serrure aussi doucement que si sa mère s'était trouvée près de lui, endormie. Il l'avait souvent vue assise à ce bureau ; une fois, il l'avait surprise en larmes, avec un petit paquet de lettres à la main, mais il n'avait jamais pu voir ce qui était écrit sur ces papiers décolorés, noués de rubans fanés et salis par des oblitérations déjà anciennes. Et maintenant qu'elle n'était plus là, il était de son devoir d'examiner ces documents... ou, du moins, c'est ce qu'il pensait. Pourtant, l'ombre d'un remords plana dans son esprit en touchant le premier paquet, et il eut le sentiment de commettre un sacrilège. Le premier paquet portait l'inscription “Lettres de ma mère” : il contenait les missives d'une brave femme, écrites à une fille partie pour le pensionnat. Elles contenaient bien des allusions à un train de vie de bonne bourgeoisie, une famille de commerçants, semblait-il, car à l'occasion il était question d'événements qui s'étaient produits dans le magasin : « mon cher époux se surmène », ou encore « avec son caractère instable, Daniel n'est guère disposé à reprendre le commerce de son père »...

Eustace eut un petit sourire en lisant cela du pauvre Daniel, dont le tempérament instable ne laissait aucun doute avant même la réforme du système postal par Sir Rowland Hill, et qui ne s'était guère rassis en cette époque moderne du télégraphe électrique et de traverses de chemin de fer. Les lettres étaient d'une grande douceur, en raison des tendres penchants maternels qui s'y donnaient libre cours : elles étaient parsemées de fautes d'orthographes, et pas très bien écrites, mais elles débordaient d'affection. Celle qui écrivait ne cessait d'implorer sa "chère Sissy" de ne pas s'inquiéter et de patienter jusqu'aux vacances, qui ne tarderaient plus guère et permettraient à Sissy de revoir ses chers parents, car elle se languissait de leur amour, dans le grand pensionnat bourgeois, ce que l'on comprenait parfaitement à lire ces lettres écrites en réponse aux plaintes d'une jeune fille malheureuse loin de chez elle. Il y avait des friandises pour cette chère Sissy, et de menus présents : un collier de corail de la part de son père, une écharpe de la part de sa mère et, une fois, un portrait en métal de M. Edmund Kean dans le rôle d'Othello, avec une tunique écarlate en satin véritable glissée dans l'enveloppe ; c'est le pauvre Daniel, Daniel l'instable, qui avait consacré de longues heures de labeur à ce portrait sur plaque de métal qui était l'occasion, pour la mère, de longs moments de contemplation.

Eustace savait que l'auteur de ces lettres était sa grand-mère, cette grand-mère qui ne l'avait jamais tenu dans ses bras, ni pu s'ébaubir de ce bébé si mignon. Il s'attarda amoureusement sur ce papier à lettres d'un style ancien ; il eut de la joie à scruter les traits austères de la signature, Elizabeth Mayfield ; il versa même quelques larmes sur ce papier jauni qui avait déjà reçu, par le passé, son content de pleurs. Il lui était impossible d'imaginer sa mère en innocente écolière sans être envahi par l'émotion.

Le deuxième paquet ne contenait que trois lettres, envoyées à « cette chère Sissy » à son adresse familiale, après ses années d'école, et dans une écriture qu'Eustace reconnaissait vaguement. C'était la graphie énigmatique de Daniel Mayfield dans une variante de jeunesse ; en voyant cela, Eustace Thorburn eut le même petit sourire. Ces lettres avaient été envoyées depuis l'étude d'un avocat où le garçon était stagiaire, car Daniel avait persisté dans son aversion pour le métier de commerçant et s'était déclaré inapte à toute profession autre que juridique : il était convaincu que c'était là sa vocation. C'était des lettres agréables, juvéniles, truffées de mots alors à la mode : des expressions telles que « Pavoise-toi ! », « quelle drôle de capsule ! » ou encore « tu as vraiment l'œil américain », et diverses expressions qui servaient en ce temps-là à ponctuer la moindre conversation. Mais malgré toutes ces affectations argotiques et juvéniles on ressentait une véritable affection pour sa « chère petite Sissy aux yeux noirs ». Il en connaissait un bon nombre, de jolies filles, à Londres, mais aucune qui souffrît la comparaison avec sa chère Celia. « Et quand je serai sur le registre avec une affaire de premier plan, quand j'aurai mon logement à moi, un logement bien chic du côté de Saint-Martin, tu viendras t'occuper de mon ménage, ma petite Sissy ; et on aura un petit cottage à Putney, et une nacelle, et je te ferai remonter le fleuve tous les soirs après ma journée de travail ; et pendant que ma petite fleur bleue lira un roman en restant assise à la poupe, son fidèle Daniel s'entraînera à l'aviron. »

Dans les deux premières lettres, Daniel exprimait de vives espérances pour son avenir. Le jeune homme semblait penser qu'il allait franchir triomphalement les différentes étapes de sa carrière, et les promesses qu'il faisait à son unique sœur ne connaissaient presque aucune limite. Mais avec la troisième lettre, écrite six mois plus tard, tout avait changé. La vie d'un commis stagiaire était un véritable esclavage à côté duquel la vie d'un Noir dans les plantations de sucre aux Antilles devait être un délice de chaque instant. Daniel était las de son métier, et il apprenait à sa chère Sissy, qui devait lui jurer de garder le silence, que rien sur cette terre ne pourrait faire de lui un avocat.

« Ma chère Celia, écrivait-il, je ne suis pas fait pour ça ; ton Dan est trop fougueux pour prendre un jour la robe d'avocat. Je me suis efforcé d'aimer la carrière juridique, tout comme j'ai tenté d'aimer la papeterie et le prêt de livres pour complaire à nos pauvres parents, mais c'est en vain. Ne dis rien à notre pauvre petit père, car il se mettrait à grommeler qu'il a gaspillé de l'argent pour ma formation d'avocat ; avant même qu'il n'ait découvert ma désaffection pour la carrière, j'aurai entrepris une voie qui fera de moi un homme fortuné, et je pourrai lui rendre trois fois ce qu'il a dépensé. »

Alors, Daniel Mayfield se lançait dans une belle description d'un magnifique château qu'il avait tout récemment bâti... en Espagne. Dans son encrier, il avait trouvé la rivière Pactole... quelque chose de bien plus beau qu'une propriété foncière dans un cahier sur papier ministre. C'était un génie. Le souffle divin était descendu sur lui : Coke et Blackstone pouvaient bien aller se prendre avec leur code. Il était poète, essayiste, historien, romancier, dramaturge... il suffisait de demander... Depuis sa plus tendre enfance il aimait gribouiller, et depuis peu il s'était mis à gribouiller plus que jamais.

Ainsi, après les échecs et déceptions innombrables qui constituent ce Bourbier du Découragement qui est le lot de tout apprenti écrivain, il avait réussi à faire paraître un article dans un de ces magazines distrayants mal écrits et plus mal illustrés encore dont les cendres ont permis la naissance de ce magnifique phénix, le magazine Punch. Daniel l'annonçait à sa sœur : le rédacteur en chef avait promis de publier d'autres textes de cette même plume alerte. Il avait reçu la somme deux guinées pour sa péroraison qu'il n'avait « mis qu'une demi-heure à pondre », ainsi qu'il l'écrivait à sa chère Sissy. Sur la foi de cela il se lançait à calculer ses revenus futurs : pas moins de quatre guinées de l'heure pour chaque heure du jour. « M. Dufilou et M. Lelarron n'en prennent pas autant, malgré leur talent pour dénicher six sous par ici et huit sous par là. »

Un sourire triste envahit le visage d'Eustace Thorburn en lisant ces lettres. Il connaissait bien l'auteur des lettres, et il savait que le château en Espagne s'était réduit , au fil du temps, en un logis pauvre et délabré. Le jeune homme ne s'était pas dupé sur son talent ; il l'avait simplement gaspillé. Il avait ce don, mais il l'avait dilapidé à droite et à gauche sans prendre garde, en homme trop riche pour craindre l'indigence et trop fort pour redouter l'épuisement. Il avait jeté ses perles aux pourceaux et permis que l'on sertît ses diamants dans des écrins de cuivre, comme de la pacotille. La fleur de sa jeunesse avait fané, tandis que lui qui eût pu prétendre non seulement à la grandeur mais aussi à la respectabilité, but tellement plus difficile à atteindre pour quelqu'un de génial, lui n'était que Dan Mayfield, un vulgaire pisse-copie, nouvel avatar des « petites mains » de Jacob Tonson, habitué des tavernes, bohême et sans le sou, la chevelure abondante (mais de moins en moins, avec le temps), et les yeux marqués chaque jour davantage par des pattes d'oie.

Eustace rangea les lettres, d'un geste plein de respect. N'était-il pas en train de remuer les cendres de la jeunesse de sa mère, et le moindre papier renfermé dans cette écritoire n'avait-il pas été béni par les pleurs de la défunte ?

— Pauvre oncle Dan ! murmura-t-il doucement. Mon oncle si gentil, avec son optimisme à toute épreuve ! »

 

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jeudi, 05 avril 2018

DSF6 (#Braddon1868)

Chapitre II.

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 Le jeune homme hocha la tête et grimpa les marches d'un pas vif et rapide, et non de ce pas lent et solennel que Mme Bane eût jugé convenable dans son état de deuil. 

« Et moi qui pensais qu'il aurait pris ça mal...! »

Ainsi s'exclama-t-elle en retournant dans sa cuisine en sous-sol, d'où émanait généralement une atmosphère de lessive bouillante, ou l'odeur de brûlé si caractéristique du repassage.

Eustace Thorburn ouvrit la porte et entra dans la chambre où avait vécu encore tout récemment sa mère. C'était un petit salon miteux, qui donnait sur une chambre plus petite encore. C'était un logement du même genre que mille autres logements dans les faubourgs nouvellement construits. Les biens de la femme qui avait déménagé dans un lieu plus exigu encore n'aurait pas atteint vingt shillings sous le marteau du commissaire-priseur, et pourtant, tout dans cette pièce miteuse parlait à Eustace Thorburn de la défunte. Cette boîte à ouvrage délabrée de palissandre, dont le commissaire-priseur n'eût pas osé fixer l'enchère de départ à un shilling, lui évoquait l'image d'une femme patiente et affairée. La petite étagère où s'alignaient des éditions bon marché des poètes, dans une reliure faite de tissu usé, lui rappelait son doux visage, éclairé d'un éclat passager, suscité par les vers inspirés de ses poèmes préférés, qui lui faisaient quitter ce bas monde et ses douleurs terrestres. Cet encrier en porcelaine sans valeur et ce buvard usé, elle s'en était servi depuis plus de quatre ans. Eustace Thorburn prit ces objets et les porta à ses lèvres l'un après l'autre. Le baiser qu'il posa sur ces objets inanimés avait quelque chose de passionné : le baiser qu'il aurait posé sur ses lèvres pâles s'il avait été rappelé à temps pour lui dire adieu. Il embrassa les livres qu'elle lisait souvent, la plume dont elle se servait pour écrire, puis, se jetant brusquement jeté dans la chaise basse où il l'avait si souvent vue assise, s'abandonna à son chagrin. Si Mme Bane, la logeuse, avait entendu ces sanglots convulsifs et si elle avait vu les pleurs du jeune homme lui couler entre les doigts, elle n'aurait pas éprouvé le besoin de reprocher sa froideur à M. Thorburn. Longtemps il demeura dans la même position, toujours en pleurs. Mais cette douleur débordante finit par s'épuiser. Il arracha les larmes de ses yeux d'un geste d'impatience, et il se leva, calme et pâle, pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était assignée.

Son amour pour sa mère avait été la grande passion de son existence. Elle reposait à présent en paix et pouvait affronter l'avenir en toute quiétude. Il pouvait désormais aller au-devant de son destin en ne se laissant dominer ni par l'espoir ni par la peur. C'est pour elle qu'il avait espéré ; c'est pour elle qu'il avait craint. Il était seul à présent ; sa poitrine ne devait plus servir de rempart pour la protéger contre « le fouet d'une fortune avilissante ». Le fouet pouvait bien le cingler désormais, il pourrait seulement le blesser ; et il avait déjà enduré la blessure la plus profonde que pût lui infliger la fortune scélérate. Il l'avait perdue, elle.

sting.jpgCe qui lui faisait le plus de mal était de savoir qu'elle n'avait jamais été heureuse. Son fils l'avait aimée d'une tendresse indescriptible. Il l'avait protégée, admirée adorée ; il avait travaillé pour elle ; il n'avait jamais pu la rendre heureuse. Ce tendre cœur de femme avait été trop durement blessé autrefois. Eustace Thorburn, qui savait cela, s'était montré patient car il était hors de question qu'il troublât son caractère doux par quelque mouvement d'humeur. Il savait qu'elle avait été lésée, et pourtant il ne lui avait jamais demandé le nom du coupable. Lui, son sauveur, son serviteur, n'avait jamais cherché à se venger de l'homme dont la trahison ou la méchanceté avait ruiné sa vie. Il avait gardé le silence, parce que l'interroger, c’eût été la faire souffrir ; et comment pouvait-il la faire souffrir ? Il s'était donc montré patient, en dépit d'un désir passionné qui couvait toujours dans son cœur, le désir de venger sa mère du mal qu'on lui avait fait.

Désormais, elle reposait ; le temps de la vengeance était arrivé. La même empreinte fatale qui avait détruit son bonheur avait écourté sa vie. Dans la fleur de l'âge, avant qu'une ride n'ait sillonné son front, ou qu'un fil d'argent ne soit apparu dans sa douce chevelure brune, elle avait trépassé, d'une patience indicible jusqu'à son dernier instant, mais le cœur brisé depuis si longtemps.

Le jeune homme repoussa son affliction et se mit à réfléchir à la nouvelle entreprise de sa vie.

La seule chose que désirât son esprit, c'était de se venger de l'ennemi anonyme de sa mère ; et l'idée que cet ennemi fût son propre père ne pouvait pas le moindrement adoucir son cœur ni le détourner ne fût-ce qu'une heure de l'objectif qu'il se fixait.

« Je veux, se disait-il, connaître son identité. D'abord, je dois découvrir son nom ; ensuite, je dois lui en faire honte plus que je n'ai honte de mon absence de nom. »

Il alla vers la cheminée ; sur le manteau, une lettre avait été déposée à son intention ; elle était fermée par un sceau noir qui avait dégouliné et l'adresse était écrite de la main indéchiffrable de son oncle.

C'était une lettre de quelques lignes seulement, mais l'enveloppe contenait un trousseau de clés : le jeune homme connaissait chacune d'elles. Il les prit dans un soupir et les regarda une à une, presque aussi tendrement qu'il l'avait fait pour les livres. Le moindre objet, dans cette chambre, était lié à des souvenirs, et, à chaque souvenir, la douleur qu'il avait tenté d'écarter reprenait possession de lui.

Sur une petite table, il y avait une écritoire en acajou de style vieilli, et c'est là que la locataire solitaire avait l'habitude de garder ses lettres et ses papiers, ainsi que quelques reliques sans valeur, ces bribes et débris qui, échappés à l'épave de l'espoir et du bonheur, sont tout ce que possède encore l'être le plus infortuné.

Eustace souleva la planchette après avoir ouvert la serrure aussi doucement que si sa mère s'était trouvée près de lui, endormie. Il l'avait souvent vue assise à ce bureau ; une fois, il l'avait surprise en larmes, avec un petit paquet de lettres à la main, mais il n'avait jamais pu voir ce qui était écrit sur ces papiers décolorés, noués de rubans fanés et salis par des oblitérations déjà anciennes. Et maintenant qu'elle n'était plus là, il était de son devoir d'examiner ces documents... ou, du moins, c'est ce qu'il pensait. Pourtant, l'ombre d'un remords plana dans son esprit en touchant le premier paquet, et il eut le sentiment de commettre un sacrilège. Le premier paquet portait l'inscription “Lettres de ma mère” : il contenait les missives d'une brave femme, écrites à une fille partie pour le pensionnat. Elles contenaient bien des allusions à un train de vie de bonne bourgeoisie, une famille de commerçants, semblait-il, car à l'occasion il était question d'événements qui s'étaient produits dans le magasin : « mon cher époux se surmène », ou encore « avec son caractère instable, Daniel n'est guère disposé à reprendre le commerce de son père »...

Eustace eut un petit sourire en lisant cela du pauvre Daniel, dont le tempérament instable ne laissait aucun doute avant même la réforme du système postal par Sir Rowland Hill, et qui ne s'était guère rassis en cette époque moderne du télégraphe électrique et de traverses de chemin de fer. Les lettres étaient d'une grande douceur, en raison des tendres penchants maternels qui s'y donnaient libre cours : elles étaient parsemées de fautes d'orthographes, et pas très bien écrites, mais elles débordaient d'affection. Celle qui écrivait ne cessait d'implorer sa "chère Sissy" de ne pas s'inquiéter et de patienter jusqu'aux vacances, qui ne tarderaient plus guère et permettraient à Sissy de revoir ses chers parents, car elle se languissait de leur amour, dans le grand pensionnat bourgeois, ce que l'on comprenait parfaitement à lire ces lettres écrites en réponse aux plaintes d'une jeune fille malheureuse loin de chez elle. Il y avait des friandises pour cette chère Sissy, et de menus présents : un collier de corail de la part de son père, une écharpe de la part de sa mère et, une fois, un portrait en métal de M. Edmund Kean dans le rôle d'Othello, avec une tunique écarlate en satin véritable glissée dans l'enveloppe ; c'est le pauvre Daniel, Daniel l'instable, qui avait consacré de longues heures de labeur à ce portrait sur plaque de métal qui était l'occasion, pour la mère, de longs moments de contemplation.

Eustace savait que l'auteur de ces lettres était sa grand-mère, cette grand-mère qui ne l'avait jamais tenu dans ses bras, ni pu s'ébaubir de ce bébé si mignon. Il s'attarda amoureusement sur ce papier à lettres d'un style ancien ; il eut de la joie à scruter les traits austères de la signature, Elizabeth Mayfield ; il versa même quelques larmes sur ce papier jauni qui avait déjà reçu, par le passé, son content de pleurs. Il lui était impossible d'imaginer sa mère en innocente écolière sans être envahi par l'émotion.

Le deuxième paquet ne contenait que trois lettres, envoyées à « cette chère Sissy » à son adresse familiale, après ses années d'école, et dans une écriture qu'Eustace reconnaissait vaguement. C'était la graphie énigmatique de Daniel Mayfield dans une variante de jeunesse ; en voyant cela, Eustace Thorburn eut le même petit sourire. Ces lettres avaient été envoyées depuis l'étude d'un avocat où le garçon était stagiaire, car Daniel avait persisté dans son aversion pour le métier de commerçant et s'était déclaré inapte à toute profession autre que juridique : il était convaincu que c'était là sa vocation. C'était des lettres agréables, juvéniles, truffées de mots alors à la mode : des expressions telles que « Pavoise-toi ! », « quelle drôle de capsule ! » ou encore « tu as vraiment l'œil américain », et diverses expressions qui servaient en ce temps-là à ponctuer la moindre conversation. Mais malgré toutes ces affectations argotiques et juvéniles on ressentait une véritable affection pour sa « chère petite Sissy aux yeux noirs ». Il en connaissait un bon nombre, de jolies filles, à Londres, mais aucune qui souffrît la comparaison avec sa chère Celia. « Et quand je serai sur le registre avec une affaire de premier plan, quand j'aurai mon logement à moi, un logement bien chic du côté de Saint-Martin, tu viendras t'occuper de mon ménage, ma petite Sissy ; et on aura un petit cottage à Putney, et une nacelle, et je te ferai remonter le fleuve tous les soirs après ma journée de travail ; et pendant que ma petite fleur bleue lira un roman en restant assise à la poupe, son fidèle Daniel s'entraînera à l'aviron. »

Dans les deux premières lettres, Daniel exprimait de vives espérances pour son avenir. Le jeune homme semblait penser qu'il allait franchir triomphalement les différentes étapes de sa carrière, et les promesses qu'il faisait à son unique sœur ne connaissaient presque aucune limite. Mais avec la troisième lettre, écrite six mois plus tard, tout avait changé. La vie d'un commis stagiaire était un véritable esclavage à côté duquel la vie d'un Noir dans les plantations de sucre aux Antilles devait être un délice de chaque instant. Daniel était las de son métier, et il apprenait à sa chère Sissy, qui devait lui jurer de garder le silence, que rien sur cette terre ne pourrait faire de lui un avocat.

« Ma chère Celia, écrivait-il, je ne suis pas fait pour ça ; ton Dan est trop fougueux pour prendre un jour la robe d'avocat. Je me suis efforcé d'aimer la carrière juridique, tout comme j'ai tenté d'aimer la papeterie et le prêt de livres pour complaire à nos pauvres parents, mais c'est en vain. Ne dis rien à notre pauvre petit père, car il se mettrait à grommeler qu'il a gaspillé de l'argent pour ma formation d'avocat ; avant même qu'il n'ait découvert ma désaffection pour la carrière, j'aurai entrepris une voie qui fera de moi un homme fortuné, et je pourrai lui rendre trois fois ce qu'il a dépensé. »

Alors, Daniel Mayfield se lançait dans une belle description d'un magnifique château qu'il avait tout récemment bâti... en Espagne. Dans son encrier, il avait trouvé la rivière Pactole... quelque chose de bien plus beau qu'une propriété foncière dans un cahier sur papier ministre. C'était un génie. Le souffle divin était descendu sur lui : Coke et Blackstone pouvaient bien aller se prendre avec leur code. Il était poète, essayiste, historien, romancier, dramaturge... il suffisait de demander... Depuis sa plus tendre enfance il aimait gribouiller, et depuis peu il s'était mis à gribouiller plus que jamais.

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21:01 Publié dans #Braddon1868 | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 04 avril 2018

DSF5 (#Braddon1868)

Chapitre II.

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 Le jeune homme hocha la tête et grimpa les marches d'un pas vif et rapide, et non de ce pas lent et solennel que Mme Bane eût jugé convenable dans son état de deuil. 

« Et moi qui pensais qu'il aurait pris ça mal...! »

Ainsi s'exclama-t-elle en retournant dans sa cuisine en sous-sol, d'où émanait généralement une atmosphère de lessive bouillante, ou l'odeur de brûlé si caractéristique du repassage.

Eustace Thorburn ouvrit la porte et entra dans la chambre où avait vécu encore tout récemment sa mère. C'était un petit salon miteux, qui donnait sur une chambre plus petite encore. C'était un logement du même genre que mille autres logements dans les faubourgs nouvellement construits. Les biens de la femme qui avait déménagé dans un lieu plus exigu encore n'aurait pas atteint vingt shillings sous le marteau du commissaire-priseur, et pourtant, tout dans cette pièce miteuse parlait à Eustace Thorburn de la défunte. Cette boîte à ouvrage délabrée de palissandre, dont le commissaire-priseur n'eût pas osé fixer l'enchère de départ à un shilling, lui évoquait l'image d'une femme patiente et affairée. La petite étagère où s'alignaient des éditions bon marché des poètes, dans une reliure faite de tissu usé, lui rappelait son doux visage, éclairé d'un éclat passager, suscité par les vers inspirés de ses poèmes préférés, qui lui faisaient quitter ce bas monde et ses douleurs terrestres. Cet encrier en porcelaine sans valeur et ce buvard usé, elle s'en était servi depuis plus de quatre ans. Eustace Thorburn prit ces objets et les porta à ses lèvres l'un après l'autre. Le baiser qu'il posa sur ces objets inanimés avait quelque chose de passionné : le baiser qu'il aurait posé sur ses lèvres pâles s'il avait été rappelé à temps pour lui dire adieu. Il embrassa les livres qu'elle lisait souvent, la plume dont elle se servait pour écrire, puis, se jetant brusquement jeté dans la chaise basse où il l'avait si souvent vue assise, s'abandonna à son chagrin. Si Mme Bane, la logeuse, avait entendu ces sanglots convulsifs et si elle avait vu les pleurs du jeune homme lui couler entre les doigts, elle n'aurait pas éprouvé le besoin de reprocher sa froideur à M. Thorburn. Longtemps il demeura dans la même position, toujours en pleurs. Mais cette douleur débordante finit par s'épuiser. Il arracha les larmes de ses yeux d'un geste d'impatience, et il se leva, calme et pâle, pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était assignée.

Son amour pour sa mère avait été la grande passion de son existence. Elle reposait à présent en paix et pouvait affronter l'avenir en toute quiétude. Il pouvait désormais aller au-devant de son destin en ne se laissant dominer ni par l'espoir ni par la peur. C'est pour elle qu'il avait espéré ; c'est pour elle qu'il avait craint. Il était seul à présent ; sa poitrine ne devait plus servir de rempart pour la protéger contre « le fouet d'une fortune avilissante ». Le fouet pouvait bien le cingler désormais, il pourrait seulement le blesser ; et il avait déjà enduré la blessure la plus profonde que pût lui infliger la fortune scélérate. Il l'avait perdue, elle.

sting.jpgCe qui lui faisait le plus de mal était de savoir qu'elle n'avait jamais été heureuse. Son fils l'avait aimée d'une tendresse indescriptible. Il l'avait protégée, admirée adorée ; il avait travaillé pour elle ; il n'avait jamais pu la rendre heureuse. Ce tendre cœur de femme avait été trop durement blessé autrefois. Eustace Thorburn, qui savait cela, s'était montré patient car il était hors de question qu'il troublât son caractère doux par quelque mouvement d'humeur. Il savait qu'elle avait été lésée, et pourtant il ne lui avait jamais demandé le nom du coupable. Lui, son sauveur, son serviteur, n'avait jamais cherché à se venger de l'homme dont la trahison ou la méchanceté avait ruiné sa vie. Il avait gardé le silence, parce que l'interroger, c’eût été la faire souffrir ; et comment pouvait-il la faire souffrir ? Il s'était donc montré patient, en dépit d'un désir passionné qui couvait toujours dans son cœur, le désir de venger sa mère du mal qu'on lui avait fait.

Désormais, elle reposait ; le temps de la vengeance était arrivé. La même empreinte fatale qui avait détruit son bonheur avait écourté sa vie. Dans la fleur de l'âge, avant qu'une ride n'ait sillonné son front, ou qu'un fil d'argent ne soit apparu dans sa douce chevelure brune, elle avait trépassé, d'une patience indicible jusqu'à son dernier instant, mais le cœur brisé depuis si longtemps.

Le jeune homme repoussa son affliction et se mit à réfléchir à la nouvelle entreprise de sa vie.

La seule chose que désirât son esprit, c'était de se venger de l'ennemi anonyme de sa mère ; et l'idée que cet ennemi fût son propre père ne pouvait pas le moindrement adoucir son cœur ni le détourner ne fût-ce qu'une heure de l'objectif qu'il se fixait.

« Je veux, se disait-il, connaître son identité. D'abord, je dois découvrir son nom ; ensuite, je dois lui en faire honte plus que je n'ai honte de mon absence de nom. »

Il alla vers la cheminée ; sur le manteau, une lettre avait été déposée à son intention ; elle était fermée par un sceau noir qui avait dégouliné et l'adresse était écrite de la main indéchiffrable de son oncle.

C'était une lettre de quelques lignes seulement, mais l'enveloppe contenait un trousseau de clés : le jeune homme connaissait chacune d'elles. Il les prit dans un soupir et les regarda une à une, presque aussi tendrement qu'il l'avait fait pour les livres. Le moindre objet, dans cette chambre, était lié à des souvenirs, et, à chaque souvenir, la douleur qu'il avait tenté d'écarter reprenait possession de lui.

Sur une petite table, il y avait une écritoire en acajou de style vieilli, et c'est là que la locataire solitaire avait l'habitude de garder ses lettres et ses papiers, ainsi que quelques reliques sans valeur, ces bribes et débris qui, échappés à l'épave de l'espoir et du bonheur, sont tout ce que possède encore l'être le plus infortuné.

Eustace souleva la planchette après avoir ouvert la serrure aussi doucement que si sa mère s'était trouvée près de lui, endormie. Il l'avait souvent vue assise à ce bureau ; une fois, il l'avait surprise en larmes, avec un petit paquet de lettres à la main, mais il n'avait jamais pu voir ce qui était écrit sur ces papiers décolorés, noués de rubans fanés et salis par des oblitérations déjà anciennes. Et maintenant qu'elle n'était plus là, il était de son devoir d'examiner ces documents... ou, du moins, c'est ce qu'il pensait. Pourtant, l'ombre d'un remords plana dans son esprit en touchant le premier paquet, et il eut le sentiment de commettre un sacrilège. Le premier paquet portait l'inscription “Lettres de ma mère” : il contenait les missives d'une brave femme, écrites à une fille partie pour le pensionnat. Elles contenaient bien des allusions à un train de vie de bonne bourgeoisie, une famille de commerçants, semblait-il, car à l'occasion il était question d'événements qui s'étaient produits dans le magasin : « mon cher époux se surmène », ou encore « avec son caractère instable, Daniel n'est guère disposé à reprendre le commerce de son père »...

Eustace eut un petit sourire en lisant cela du pauvre Daniel, dont le tempérament instable ne laissait aucun doute avant même la réforme du système postal par Sir Rowland Hill, et qui ne s'était guère rassis en cette époque moderne du télégraphe électrique et de traverses de chemin de fer.

 

____________________________

erre.PNG 

Je rappelle le principe général : je traduis depuis cinq jours — phrase à phrase, sur Twitter, et sans avoir aucune connaissance préalable du texte — le roman de Mary Elizabeth Braddon publié en 1868.

Au cinquième jour, j'en arrive à la page 12.

Les pages de l'édition archivée sont assez tassées, comme on peut le voir. Le roman compte 348 pages. On n'y est pas...

22:14 Publié dans #Braddon1868 | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 03 avril 2018

DSF4 (#Braddon1868)

Chapitre II.

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 

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lundi, 02 avril 2018

DSF3 (#Braddon1868)

Chapitre 1 — Tout seul

 

    La statue de marbre de Herbert Van Eyck se détachait sur le ciel bleu et chaud en projetant une ombre oblique sur les drapeaux éclairés par le soleil. L'après-midi de juillet touchait à sa fin. Un soleil bas baignait d'une lumière dorée les canaux de Villebrumeuse et faisait un écrin de chaque fenêtre donnant sur le couchant. Les fenêtres qui donnent sur les rues tranquilles et les places solitaires de cette ville belge endormie ne sont pas comme tant d'autres. On ne verra pas, au sein de ces grands bâtiments anciens, l'œuvre d'un théoricien moderne de l'architecture ; on ne verra pas villa du dix-neuvième siècle pointer son museau sordide parmi ces splendeurs médiévales ; l'œil n'est pas blessé par des maisons mitoyennes en faux gothique, hideuses avec leurs briques multicolores. Vivre à Villebrumeuse, c'est vivre au seizième siècle. Un calme tranquille, comme venu du passé, imprègne les rues ombragées. Les arbres verts se reflètent dans les eaux tranquilles du canal lent qui se faufile à travers la ville, et au bord des eaux paisibles, d'agréables promenades à l'ombrage des tilleuls, et des bancs en bois qui accueillent les promeneurs soucieux de se reposer à la tombée du jour. Nonobstant sa quiétude solennelle, cette Villebrumeuse n'est pas une ville lugubre. Si elle ne fait plus partie des endroits où l'on s'affaire sur cette terre — si l'océan impétueux du progrès moderne a déserté ses rivages, ne laissant entre elle et lui que grèves et récifs — cette ville paisible n'a, au pire, pas changé, pendant que la marée bruyante poursuit sa course tumultueuse, de succès en échecs — ses entreprises florissantes et ses naufrages oubliés. La paix qui règne à Villebrumeuse est la tranquillité du sommeil, non le calme effrayant de la mort. Cette ville est empreinte d'une prospérité sautillante, d'une atmosphère aisée et apaisante pour qui a l'esprit fatigué par le tumulte du monde, mais la cohue, la confusion, le grabuge et la mêlée qui sont le propre du commerce moderne y sont inconnus des paisibles marchands, lesquels se contentent de satisfaire les simples besoins de leurs concitoyens de la plus simple des façons. Et pourtant, cette ville fut jadis un marché où l'Orient apportait ses marchandises les plus somptueuses : en ces temps anciens, ces vieilles places pittoresques résonnèrent des voix de tant de commerçants et eurent le lustre éclatant de tant de gens affairés en tenues chamarrées. 

Un jeune Anglais faisait les cent pas sur la large place que dominait, en y projetant son ombre lugubre, la statue du peintre. Il enseignait l'anglais et la mathématique dans un grand établissement public situé non loin, et se nommait Eustace Thorburn. Trois années durant, il avait assumé ses fonctions dans ce lycée de Villebrumeuse ; trois années durant, il avait fait son devoir, avec sérieux et modestie, et en donnant satisfaction à toutes les parties concernées. Toutefois, tel trait chez lui révélait l'enthousiaste, et tel autre le poète : on trouvait en lui bien des attributs dont tant de gens s'imaginent qu'ils valent attestation d'incapacité à s'occuper des basses tâches quotidiennes. Un esprit ardent et ambitieux luisait dans les yeux gris d'Eustace Thorburn, mais si l'épée flamboyante avait trouvé le fourreau bien terne pendant ces trois années de routine professorale et de monotonie villebrumeusienne, le jeune homme s'était montré patient et satisfait. Il y avait, à Villebrumeuse, une bibliothèque à laquelle le tuteur pouvait accéder librement, et il avait passé, dans les salles médiévales de cette institution, le plus clair de ses loisirs. Il avait eu grand plaisir à rêver ainsi, oisif, entouré de bons livres ; son métier de professeur, quoique laborieux et fastidieux par nature, était tolérable ; et il avait des tendresses cachées pour cette vieille ville pittoresque, ces canaux lents éclipsés par les arbres verts, les gens simples, les manières anciennes. Ainsi, s'il y eut des moments où l'esprit avide eût aimé à s'élever dans des régions d'une sublimité mieux marquée, le jeune tuteur n'avait point été trop infortuné que son destin l'eût amené ici, à gagner son pain parmi des inconnus.

Parmi des inconnus ? Les habitants de cette ville belge étaient-ils plus des étrangers, pour lui, que les autres habitants de cette terre populeuse, si on ne comptait pas l'homme et la femme qui étaient, à eux seuls, tout ce qu'il avait d'amis et de famille ? Parmi des inconnus ? Enfin, si la statue de Van Eyck avait pu quitter ce piédestal-là pour se promener dans les rues de la ville, ce buste animé n'aurait guère pu sembler plus esseulé que le jeune homme allant et venant à l'ombre des drapeaux inclinés en cet après-midi de juillet.

En cherchant à percer les ombres du passé, Eustace Thorburn voyait combien les images, si banales pour tant d'hommes, manquaient dans le tableau mystique que sa mémoire lui présentait. La mémoire, même en l'interrogeant au plus près, ne lui montrait — à travers la demi-conscience de l'enfance — pas même la trace vacillante d'un visage paternel. Il ne pouvait pas non plus, en passant à la loupe chaque moment de son enfance, se remémorer la moindre visite sur la tombe d'un père, la moindre mention, même accidentelle du nom d'un père, ou encore un objet, aussi banal soit-il, associé à l'existence d'un père, que ce fût un portrait, une épée, un livre, une montre, une mèche de cheveux. Il y avait eu une époque où il avait tenté d'interroger sa mère sur ce père disparu, mais cela faisait bien longtemps. Le temps était venu, trop tôt même dans sa vie, où une sagesse précoce l'avait retenu de poser des questions, et il avait appris à s'abstenir de mentionner jamais le nom d'un père, sujet de discussion à éviter par-dessus tout. À l'âge de vingt-trois ans, on ne lui avait jamais dit le nom de son père, ni ce qu'il faisait dans le monde. Au cours des dix dernières années, il était fréquemment resté éveillé dans le calme solennel de la nuit, à songer à ce père inconnu, et à se demander s'il était vivant ou mort. Il savait qu'il n'était pas fondé à porter ce nom, et qu'il avait tout autant le droit de s'appeler Guelph ou Plantagenet que Thorburn.

Pourtant, combien d'hommes sans enfants sur cette terre qui eussent été heureux de dire “mon fils” à Eustace Thorburn ! Combien de grands de ce monde, dont le nom puissant attendait un héritier, se seraient émerveillés d'une façon indescriptible s'ils avaient pu faire tinter le carillon et annoncer l'avènement de pareille progéniture ! Comme il est des fleurs rares, incomparables qui ornent des endroits inaccessibles où nulle main ne peut les cueillir, où nul œil ne peut se réjouir de leur beauté, il est, dans le monde, des êtres sans amis qui pourraient faire la joie des cœurs délaissés, et la fierté des foyers désolés. L'idée que “tout ne va pas droit dans ce monde”, chantée par le poète, imprègne toutes les relations sociales. À toutes les mélodies se mêlent, sur cette terre, les gémissements plaintifs du mode mineur ; ce n'est que progressivement que le voile se lèvera ; ce n'est que progressivement qu'on résoudra l'énigme mystique, et que les accords d'une harmonie parfaite retentiront à nos oreilles, sans être gâchés par de douloureux accents. 

Rarement visage plus noble aura levé les yeux vers la figure de cette statue que celui qui la contemplait rêveusement en ce jour. Le visage du jeune homme était, comme celui de la statue, plus beau par la noblesse de son expression que pour la régularité parfaite de ses traits. Dans le visage d'Eustace Thorburn, l'éclat intellectuel dépassait tant la beauté physique que ceux qui le voyaient pour la première fois étaient surtout impressionnés par la vivacité de sa mine, et pouvaient tout à fait prendre congé de lui sans rien savoir de la forme de son nez ou de sa bouche. Tâche bien ingrate que de devoir inventorier un tel visage : les yeux gris foncé qui paraissent noirs ; la bouche agile qui, à tel instant, semble figée dans l'expression d'un orgueil inflexible et d'une volonté indomptable, et qui affiche soudain un sourire tel qu'on l'imagine incapable d'exprimer autre chose que la tendresse masculine ou l'humour badin ; la chevelure châtain coiffée à la hâte et qui donne un aspect léonin à ce profil hautain ; le teint d'une beauté quasi féminine, qui se colore différemment au gré des élans ou des émotions... tout cela commence à donner quelque idée de la personnalité du jeune Anglais qui allait et venait sur la place déserte pendant la demi-heure où il lui était loisible de s'affranchir des tâches monotones de l'après-midi.

Cette demi-heure de répit n'était pas le seul privilège de M. Thorburn. Il disposait de deux heures par jour pour étudier, deux heures qu'il passait généralement à la bibliothèque municipale, car son ambition, en prenant une forme reconnaissable, avait fini par tracer les grandes lignes d'une carrière. Il était destiné à être homme de lettres. S'il eût été riche, il se serait enfermé dans sa bibliothèque pour y devenir poète. Mais comme il n'était rien d'autre qu'un jouvenceau sans nom et sans fortune, devant gagner son pain à la sueur de son front, il ne pouvait s'autoriser le luxe de faire des vers. Il voyait devant lui la vaste arène du labeur littéraire et n'avait d'autre choix que d'entrer en lice en forçant le passage, et de se battre pour tout emploi qui se trouverait vacant. Le destin pouvait bien faire de lui ce qu'il voulait : journaliste, romancier, dramaturge, gratte-papier ou petit plumitif. Il lui faudrait en user bien cruellement avec lui avant de parvenir à éteindre le feu de ses jeunes ambitions ou de courber le cimier avec lequel il était prêt à affronter le monde. Il avait fait le choix du métier d'homme de lettres surtout parce que c'était la seule vocation qui n'exigeait pas du novice qu'il eût des moyens, et un peu parce que son seul parent était un homme qui vivait de sa plume, et qui même eût pu prospérer et se distinguer par cette plume diserte, si du moins il l'avait voulu.

La demi-heure de répit touchait à présent à son terme, et, dans le lycée non loin de là, une cloche retentit encore et encore pour appeler les élèves pour leur cours du soir. Cet appel s'adressait aussi au maître : M. Thorburn traversa la place et emprunta la rue où se trouvait une des entrées du lycée. Il poussa une petite porte en bois qui s'ouvrait dans le grand portail, et passa sous la voûte de l'entrée ; mais avant d'aller dans sa classe, il s'arrêta pour examiner un casier destiné aux lettres adressées aux maîtres. Il ne manquait presque jamais de jeter un œil à ce casier, quoiqu'il eût fort peu de correspondants, et qu'il ne reçût guère qu'une lettre par quinzaine. Aujourd'hui il y avait une lettre. En la regardant, il sentit son cœur se glacer car l'enveloppe était ornée d'un liseré noir, et de la main de son oncle maternel, qui ne lui écrivait pour ainsi dire jamais. Sa mère était infirme depuis longtemps, et une telle lettre ne pouvait avoir qu'une seule — et néfaste — signification. Depuis des mois, il attendait avec impatience son congé, en août, de sorte qu'il pût se rendre en Angleterre et passer quelques semaines heureuses avec cette mère aimée... et voilà que ces congés arriveraient trop tard.

Il se rendit dans l'une des cours lugubres, une cour de gravier entourée de hauts murs blanchis à la chaux, et y lut sa lettre. Au fur et à mesure qu'il lisait, de grosses larmes coulaient et tombaient sur la feuille légère. Dix minutes plus tôt, en marchant de long en large au soleil et en se rappelant n'avoir que deux amis au monde, il s'était plaint de sa solitude. Il savait maintenant avoir perdu celle qu'il aimait le plus. La lettre lui annonçait la mort de sa mère :

« Mon pauvre garçon, lui écrivait son oncle, il ne sert à rien de te dépêcher pour rentrer. L'enterrement aura lieu demain et sera fini à l'heure où tu liras ces mots. J'ai vu ta mère quinze jours avant sa mort, et elle m'a dit ce qu'elle n'a jamais pu te dire — que la fin était très proche. Tout s'est précipité vers la fin, et je n'étais pas dans les parages à ce moment-là ; mais on me dit qu'elle est morte paisiblement et en bonne chrétienne. C'est de toi qu'elle a parlé à la toute fin. Mme Bane me dit qu'elle a fait grand cas de ta bonté et de ton dévouement. Elle a passé les deux derniers jours à prier, la chère âme innocente !... et moi, qui ai bien plus besoin qu'elle de cela, je n'arrive pas à m'y résoudre ne serait-ce qu'une demi-heure ! La pauvre ! Mme Bane pense que c'était pour toi qu'elle priait : elle répétait ton nom si souvent, parfois dans son sommeil, parfois allongée dans un état de langueur entre la veille et le sommeil. Mais elle n'a pas voulu qu'on t'allât quérir. “C'est mieux qu'il ne soit pas là, a-t-elle dit. Il savait, me semble-t-il, que ce jour viendrait bientôt.”

« Et maintenant, mon cher, essaie de faire face à ce chagrin en garçon courageux et sincère, ce que tu es. Je ne dis rien de mon propre sentiment, car il y a des choses que l'on entend de mauvaise grâce de la bouche de certaines personnes. Tu le sais, j'aimais ma sœur, quoique, Dieu m'en est témoin, je n'aie pas su à quel point jusqu'à hier, en voyant les stores baissés chez Mme Bane et en devinant ce qui s'était passé. Souviens-toi, Eustace, qu'aussi longtemps que je gagnerai un quignon de pain, j'en garderai un morceau pour le fils de ma sœur Célia ; j'ai beau ne pas être très fréquentable, je peux être un ami fidèle. Si tu es las de cette vieille ville belge et de sa torpeur, rentre en Angleterre. On s'assurera de te trouver quelque poste. Daniel est impossible, mais il a sa petite influence, même s'il daigne rarement s'en servir pour lui-même – il est trop médiocre pour oser brosser, de lui-même, un portrait flatteur –, il ne manquera pas d'y faire appel au bénéfice d'un neveu vertueux.

« Reviens, mon garçon... une sorte de mélancolie s'est emparée de moi, et j'ai besoin de voir le visage le plus intelligent que je connaisse dans ce monde, et le seul visage que j'aime. Reviens, même s'il te faut absolument retourner dans les salons blanchis à la chaux du Parthénée. Ta pauvre mère a laissé des lettres et des papiers qu'il serait bon que tu détruises. Ma main profane refuse de s'en approcher. »

Le jeune homme rangea vivement la lettre de son oncle près de sa poitrine, et arpenta lentement la cour de récréation, en méditant sur ce qu'il venait de perdre. Près de là, dans l'une des grandes salles de classe, ses élèves l'attendaient, tous étaient aussi surpris que consternés d'un tel retard de la part du plus ponctuel des maîtres. Peu de temps auparavant, ses larmes avaient coulé à torrents sur la lettre, mais à présent il avait les yeux secs. La souffrance sourde qui remplissait sa poitrine était plus un sentiment de désolation qu'une affliction douloureuse. Avant même de se rendre en Belgique, il savait, pour l'avoir vu, que sa mère quitterait bientôt cette terre turbulente, et le tribut le plus amer qu'il avait dû payer à la pauvreté, c'était de devoir être séparé d'elle. L'ombre de cette douleur prochaine avait longtemps obscurci l'horizon de sa jeune vie. La triste réalité l'avait frappé un peu plus tôt qu'il ne l'avait envisagé, voilà tout. Baissant la tête, il se résigna à faire face à ce malheur, mais ce à quoi il ne pouvait se résoudre, c'était la façon dont il avait dû endurer cette disparition. « Seule, dans un logement loué, avec pour tout compagnon et pour tout réconfort un dur labeur, mal payé...! Mère, ô ma mère, tu étais trop brillante pour un destin aussi triste ! »

Alors apparaissait devant les yeux du jeune homme une des images qui ne cessait de le hanter : l'image de ce que leur vie aurait pu être, à sa mère et lui, si la situation avait été différente. Il se voyait en fils bien-aimé et reconnu d'un homme bon et honorable ; il imaginait sa mère en épouse heureuse. Ah, comme tout eût été différent alors ! La maladie et la mort seraient advenues, peut-être, puisqu'il n'est point de barrière terrestre qui puisse tenir ces sombres visiteurs éloignés des familles heureuses. Ils seraient venus, ces hôtes redoutés, mais sans être perçus de la même façon...! Il se représentait deux lits de mort. Au pied d'un de ces deux lits se tenaient, à genoux, des enfants aimants, pleurant silencieusement une mère mourante, tandis qu'un mari en deuil réprimait toutes les marques extérieures de son affliction, de crainte d'importuner, au moment de quitter le monde, l'esprit dont il soutenait, de ses bras affectueux, le tabernacle terrestre. Et l'autre lit de mort... hélas, quel contraste affligeant entre ces deux tableaux ! Une femme seule dans une chambre miteuse, abandonnée et oubliée de tous, sauf de son fils, qui vivait loin d'elle. « Et pour ça, marmonna le jeune homme, pour ça comme pour le reste, nous devons le remercier, lui! » Son visage, qui jusqu'alors n'avait été assombri que par un découragement serein, s'assombrit soudain en disant ces mots. Ce n'était pas la première fois qu'il s'adressait ainsi, avec amertume, à un ennemi anonyme. Il s'était très souvent laissé aller à des pensées vengeresses contre cet ennemi inconnu à la méchanceté duquel il imputait tous ses malheurs ainsi que tous les chagrins cachés et les souffrances que sa mère avait endurées en silence. Il tenait un compte précis des torts subis par sa mère et par lui-même, et il plaçait en face, dans le balance, cette personne qu'il n'avait jamais vue et dont il ne découvrirait peut-être jamais le nom.

Cet ennemi anonyme, c'était son père.

 

 

 

Chapitre II.

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

 

 

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Aujourd'hui, pour la troisième journée de traduction, j'ai un peu innové, en usant des hashtags à la fois comme pense-bête (problèmes de lexique) et comme indication d'opération traductologique, mais aussi en commençant à illustrer, de loin en loin, au moyen d'images permettant de comprendre tel trajet ou tel détail de la topographie.

Dès demain, beaucoup moins de temps : ce sera une phrase par ci par là.

 

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dimanche, 01 avril 2018

DSF2 (#Braddon1868)

Chapitre 1 — Tout seul

    La statue de marbre de Herbert Van Eyck se détachait sur le ciel bleu et chaud en projetant une ombre oblique sur les drapeaux éclairés par le soleil. L'après-midi de juillet touchait à sa fin. Un soleil bas baignait d'une lumière dorée les canaux de Villebrumeuse et faisait un écrin de chaque fenêtre donnant sur le couchant. Les fenêtres qui donnent sur les rues tranquilles et les places solitaires de cette ville belge endormie ne sont pas comme tant d'autres. On ne verra pas, au sein de ces grands bâtiments anciens, l'œuvre d'un théoricien moderne de l'architecture ; on ne verra pas villa du dix-neuvième siècle pointer son museau sordide parmi ces splendeurs médiévales ; l'œil n'est pas blessé par des maisons mitoyennes en faux gothique, hideuses avec leurs briques multicolores. Vivre à Villebrumeuse, c'est vivre au seizième siècle. Un calme tranquille, comme venu du passé, imprègne les rues ombragées. Les arbres verts se reflètent dans les eaux tranquilles du canal lent qui se faufile à travers la ville, et au bord des eaux paisibles, d'agréables promenades à l'ombrage des tilleuls, et des bancs en bois qui accueillent les promeneurs soucieux de se reposer à la tombée du jour. Nonobstant sa quiétude solennelle, cette Villebrumeuse n'est pas une ville lugubre. Si elle ne fait plus partie des endroits où l'on s'affaire sur cette terre — si l'océan impétueux du progrès moderne a déserté ses rivages, ne laissant entre elle et lui que grèves et récifs — cette ville paisible n'a, au pire, pas changé, pendant que la marée bruyante poursuit sa course tumultueuse, de succès en échecs — ses entreprises florissantes et ses naufrages oubliés. La paix qui règne à Villebrumeuse est la tranquillité du sommeil, non le calme effrayant de la mort. Cette ville est empreinte d'une prospérité sautillante, d'une atmosphère aisée et apaisante pour qui a l'esprit fatigué par le tumulte du monde, mais la cohue, la confusion, le grabuge et la mêlée qui sont le propre du commerce moderne y sont inconnus des paisibles marchands, lesquels se contentent de satisfaire les simples besoins de leurs concitoyens de la plus simple des façons. Et pourtant, cette ville fut jadis un marché où l'Orient apportait ses marchandises les plus somptueuses : en ces temps anciens, ces vieilles places pittoresques résonnèrent des voix de tant de commerçants et eurent le lustre éclatant de tant de gens affairés en tenues chamarrées. 

Un jeune Anglais faisait les cent pas sur la large place que dominait, en y projetant son ombre lugubre, la statue du peintre. Il enseignait l'anglais et la mathématique dans un grand établissement public situé non loin, et se nommait Eustace Thorburn. Trois années durant, il avait assumé ses fonctions dans ce lycée de Villebrumeuse ; trois années durant, il avait fait son devoir, avec sérieux et modestie, et en donnant satisfaction à toutes les parties concernées. Toutefois, tel trait chez lui révélait l'enthousiaste, et tel autre le poète : on trouvait en lui bien des attributs dont tant de gens s'imaginent qu'ils valent attestation d'incapacité à s'occuper des basses tâches quotidiennes. Un esprit ardent et ambitieux luisait dans les yeux gris d'Eustace Thorburn, mais si l'épée flamboyante avait trouvé le fourreau bien terne pendant ces trois années de routine professorale et de monotonie villebrumeusienne, le jeune homme s'était montré patient et satisfait. Il y avait, à Villebrumeuse, une bibliothèque à laquelle le tuteur pouvait accéder librement, et il avait passé, dans les salles médiévales de cette institution, le plus clair de ses loisirs. Il avait eu grand plaisir à rêver ainsi, oisif, entouré de bons livres ; son métier de professeur, quoique laborieux et fastidieux par nature, était tolérable ; et il avait des tendresses cachées pour cette vieille ville pittoresque, ces canaux lents éclipsés par les arbres verts, les gens simples, les manières anciennes. Ainsi, s'il y eut des moments où l'esprit avide eût aimé à s'élever dans des régions d'une sublimité mieux marquée, le jeune tuteur n'avait point été trop infortuné que son destin l'eût amené ici, à gagner son pain parmi des inconnus.

Parmi des inconnus ? es habitants de cette ville belge étaient-ils plus des étrangers, pour lui, que les autres habitants de cette terre populeuse, si on ne comptait pas l'homme et la femme qui étaient, à eux seuls, tout ce qu'il avait d'amis et de famille ? Parmi des inconnus ? Enfin, si la statue de Van Eyck avait pu quitter ce piédestal-là pour se promener dans les rues de la ville, ce buste animé n'aurait guère pu sembler plus esseulé que le jeune homme allant et venant à l'ombre des drapeaux inclinés en cet après-midi de juillet.

En cherchant à percer les ombres du passé, Eustace Thorburn voyait combien les images, si banales pour tant d'hommes, manquaient dans le tableau mystique que sa mémoire lui présentait. La mémoire, même en l'interrogeant au plus près, ne lui montrait — à travers la demi-conscience de l'enfance — pas même la trace vacillante d'un visage paternel. Il ne pouvait pas non plus, en passant à la loupe chaque moment de son enfance, se remémorer la moindre visite sur la tombe d'un père, la moindre mention, même accidentelle du nom d'un père, ou encore un objet, aussi banal soit-il, associé à l'existence d'un père, que ce fût un portrait, une épée, un livre, une montre, une mèche de cheveux. Il y avait eu une époque où il avait tenté d'interroger sa mère sur ce père disparu, mais cela faisait bien longtemps. Le temps était venu, trop tôt même dans sa vie, où une sagesse précoce l'avait retenu de poser des questions, et il avait appris à s'abstenir de mentionner jamais le nom d'un père, sujet de discussion à éviter par-dessus tout. À l'âge de vingt-trois ans, on ne lui avait jamais dit le nom de son père, ni ce qu'il faisait dans le monde. Au cours des dix dernières années, il était fréquemment resté éveillé dans le calme solennel de la nuit, à songer à ce père inconnu, et à se demander s'il était vivant ou mort. Il savait qu'il n'était pas fondé à porter ce nom, et qu'il avait tout autant le droit de s'appeler Guelph ou Plantagenet que Thorburn.

Pourtant, combien d'hommes sans enfants sur cette terre qui eussent été heureux de dire “mon fils” à Eustace Thorburn ! Combien de grands de ce monde, dont le nom puissant attendait un héritier, se seraient émerveillés d'une façon indescriptible s'ils avaient pu faire tinter le carillon et annoncer l'avènement de pareille progéniture ! Comme il est des fleurs rares, incomparables qui ornent des endroits inaccessibles où nulle main ne peut les cueillir, où nul œil ne peut se réjouir de leur beauté, il est, dans le monde, des êtres sans amis qui pourraient faire la joie des cœurs délaissés, et la fierté des foyers désolés. L'idée que “tout ne va pas droit dans ce monde”, chantée par le poète, imprègne toutes les relations sociales. À toutes les mélodies se mêlent, sur cette terre, les gémissements plaintifs du mode mineur ; ce n'est que progressivement que le voile se lèvera ; ce n'est que progressivement qu'on résoudra l'énigme mystique, et que les accords d'une harmonie parfaite retentiront à nos oreilles, sans être gâchés par de douloureux accents. 

Rarement visage plus noble aura levé les yeux vers la figure de cette statue que celui qui la contemplait rêveusement en ce jour. Le visage du jeune homme était, comme celui de la statue, plus beau par la noblesse de son expression que pour la régularité parfaite de ses traits. Dans le visage d'Eustace Thorburn, l'éclat intellectuel dépassait tant la beauté physique que ceux qui le voyaient pour la première fois étaient surtout impressionnés par la vivacité de sa mine, et pouvaient tout à fait prendre congé de lui sans rien savoir de la forme de son nez ou de sa bouche. Tâche bien ingrate que de devoir inventorier un tel visage : les yeux gris foncé qui paraissent noirs ; la bouche agile qui, à tel instant, semble figée dans l'expression d'un orgueil inflexible et d'une volonté indomptable, et qui affiche soudain un sourire tel qu'on l'imagine incapable d'exprimer autre chose que la tendresse masculine ou l'humour badin ; la chevelure coiffée à la hâte et qui donne un aspect à ce profil ; le teint d'une beauté quasi féminine, qui se colore différemment au gré des élans ou des émotions... tout cela commence à donner quelque idée de la personnalité du jeune Anglais qui allait et venait sur la place déserte pendant la demi-heure où il lui était loisible de s'affranchir des tâches monotones de l'après-midi.

Cette demi-heure de répit n'était pas le seul privilège de M. Thorburn. Il disposait de deux heures par jour pour étudier, deux heures qu'il passait généralement à la bibliothèque municipale, car son ambition, en prenant une forme reconnaissable, avait fini par tracer les grandes lignes d'une carrière. Il était destiné à être homme de lettres. S'il eût été riche, il se serait enfermé dans sa bibliothèque pour y devenir poète. Mais comme il n'était rien d'autre qu'un jouvenceau sans nom et sans fortune, devant gagner son pain à la sueur de son front, il ne pouvait s'autoriser le luxe de faire des vers. Il voyait devant lui la vaste arène du labeur littéraire et n'avait d'autre choix que d'entrer en lice en forçant le passage, et de se battre pour tout emploi qui se trouverait vacant. Le destin pouvait bien faire de lui ce qu'il voulait : journaliste, romancier, dramaturge, gratte-papier ou petit plumitif. Il lui faudrait en user bien cruellement avec lui avant de parvenir à éteindre le feu de ses jeunes ambitions ou de courber le cimier avec lequel il était prêt à affronter le monde. Il avait fait le choix du métier d'homme de lettres surtout parce que c'était la seule vocation qui n'exigeait pas du novice qu'il eût des moyens, et un peu parce que son seul parent était un homme qui vivait de sa plume, et qui même eût pu prospérer et se distinguer par cette plume diserte, si du moins il l'avait voulu.

La demi-heure de répit touchait à présent à son terme, et, dans le lycée non loin de là, une cloche retentit encore et encore pour appeler les élèves pour leur cours du soir. Cet appel s'adressait aussi au maître : M. Thorburn traversa la place et emprunta la rue où se trouvait une des entrées du lycée. Il poussa une petite porte en bois qui s'ouvrait dans le grand portail, et passa sous la voûte de l'entrée ; mais avant d'aller dans sa classe, il s'arrêta pour examiner un casier destiné aux lettres adressées aux maîtres. Il ne manquait presque jamais de jeter un œil à ce casier, quoiqu'il eût fort peu de correspondants, et qu'il ne reçût guère qu'une lettre par quinzaine. Aujourd'hui il y avait une lettre. En la regardant, il sentit son cœur se glacer car l'enveloppe était ornée d'un liseré noir, et de la main de son oncle maternel, qui ne lui écrivait pour ainsi dire jamais. Sa mère était infirme depuis longtemps, et une telle lettre ne pouvait avoir qu'une seule — et néfaste — signification. Depuis des mois, il attendait avec impatience son congé, en août, de sorte qu'il pût se rendre en Angleterre et passer quelques semaines heureuses avec cette mère aimée... et voilà que ces congés arriveraient trop tard.

 

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Hier, 31 mars 2018, j'ai commencé à traduire, phrase après phrase, sur Twitter, un roman de Mary Elizabeth Braddon dont j'ignorais l'existence jusqu'alors et pour la seule raison qu'il a été publié il y a 150 ans : Dead-Sea Fruit.

Après chaque journée de traduction sur Twitter, je recopie ici la traduction en la retouchant éventuellement. Le labeur de ce matin (2 ou 3 heures avec pas mal d'interruptions) correspond à environ 75 tweets.

Peu de principes, mais :

  • je m'interdis de lire la suite et ne traduis que des phrases que je n'ai donc jamais lues
  • je reprends à chaque nouvelle journée la totalité du texte depuis le début du chapitre en cours (de sorte que le lecteur peut lire aujourd'hui la totalité du texte traduit jusqu'à présent du chapitre 1)
  • j'écris un petit texte comme celui-ci pour indiquer d'éventuelles informations complémentaires

19:42 Publié dans #Braddon1868 | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 31 mars 2018

DSF1 (#Braddon1868)

Chapitre 1 — Tout seul

    La statue de marbre de Herbert Van Eyck se détachait sur le ciel bleu et chaud en projetant une ombre oblique sur les drapeaux éclairés par le soleil. L'après-midi de juillet touchait à sa fin. Un soleil bas baignait d'une lumière dorée les canaux de Villebrumeuse et faisait un écrin de chaque fenêtre donnant sur le couchant. Les fenêtres qui donnent sur les rues tranquilles et les places solitaires de cette ville belge endormie ne sont pas comme tant d'autres. On ne verra pas, au sein de ces grands bâtiments anciens, l'œuvre d'un théoricien moderne de l'architecture ; on ne verra pas villa du dix-neuvième siècle pointer son museau sordide parmi ces splendeurs médiévales ; l'œil n'est pas blessé par des maisons mitoyennes en faux gothique, hideuses avec leurs briques multicolores. Vivre à Villebrumeuse, c'est vivre au seizième siècle. Un calme tranquille, comme venu du passé, imprègne les rues ombragées. Les arbres verts se reflètent dans les eaux tranquilles du canal lent qui se faufile à travers la ville, et au bord des eaux paisibles, d'agréables promenades à l'ombrage des tilleuls, et des bancs en bois qui accueillent les promeneurs soucieux de se reposer à la tombée du jour. Nonobstant sa quiétude solennelle, cette Villebrumeuse n'est pas une ville lugubre. Si elle ne fait plus partie des endroits où l'on s'affaire sur cette terre — si l'océan impétueux du progrès moderne a déserté ses rivages, ne laissant entre elle et lui que grèves et récifs — cette ville paisible n'a, au pire, pas changé, pendant que la marée bruyante poursuit sa course tumultueuse, de succès en échecs — ses entreprises florissantes et ses naufrages oubliés. La paix qui règne à Villebrumeuse est la tranquillité du sommeil, non le calme effrayant de la mort. Cette ville est empreinte d'une prospérité sautillante, d'une atmosphère aisée et apaisante pour qui a l'esprit fatigué par le tumulte du monde, mais la cohue, la confusion, le grabuge et la mêlée qui sont le propre du commerce moderne y sont inconnus des paisibles marchands, lesquels se contentent de satisfaire les simples besoins de leurs concitoyens de la plus simple des façons. Et pourtant, cette ville fut jadis un marché où l'Orient apportait ses marchandises les plus somptueuses : en ces temps anciens, ces vieilles places pittoresques résonnèrent des voix de tant de commerçants et eurent le lustre éclatant de tant de gens affairés en tenues chamarrées. 

Un jeune Anglais faisait les cent pas sur la large place que dominait, en y projetant son ombre lugubre, la statue du peintre. Il enseignait l'anglais et la mathématique dans un grand établissement public situé non loin, et se nommait Eustace Thorburn. Trois années durant, il avait assumé ses fonctions dans ce lycée de Villebrumeuse ; trois années durant, il avait fait son devoir, avec sérieux et modestie, et en donnant satisfaction à toutes les parties concernées. Toutefois, tel trait chez lui révélait l'enthousiaste, et tel autre le poète : on trouvait en lui bien des attributs dont tant de gens s'imaginent qu'ils valent attestation d'incapacité à s'occuper des basses tâches quotidiennes. Un esprit ardent et ambitieux luisait dans les yeux gris d'Eustace Thorburn, mais si l'épée flamboyante avait trouvé le fourreau bien terne pendant ces trois années de routine professorale et de monotonie villebrumeusienne, le jeune homme s'était montré patient et satisfait. Il y avait, à Villebrumeuse, une bibliothèque à laquelle le tuteur pouvait accéder librement, et il avait passé, dans les salles médiévales de cette institution, le plus clair de ses loisirs. Il avait eu grand plaisir à rêver ainsi, oisif, entouré de bons livres ; son métier de professeur, quoique laborieux et fastidieux par nature, était tolérable ; et il avait des tendresses cachées pour cette vieille ville pittoresque, ces canaux lents éclipsés par les arbres verts, les gens simples, les manières anciennes. Ainsi, s'il y eut des moments où l'esprit avide eût aimé à s'élever dans des régions d'une sublimité mieux marquée, le jeune tuteur n'avait point été trop infortuné que son destin l'eût amené ici, à gagner son pain parmi des inconnus.
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dsf.PNGJ'ai commencé aujourd'hui, sur Twitter, phrase à phrase, la traduction d'un roman de Mary Elizabeth Braddon publié il y a 150 ans, en 1868 donc, roman que je découvre au fur et à mesure que je le traduis. Je ne l'ai pas lu, et le lis en le traduisant. Normalement, on ne doit pas faire ça. On verra bien. Voici le début du roman, tel qu'il a été traduit, tweet après tweet, ce matin et un tout petit peu en milieu d'après-midi.

Le roman s'intitule Dead-Sea Fruit.

Le projet de traduction linéaire sur Twitter se nomme #Braddon1868.

Il peut y avoir — il y a — il y aura — des différences entre les tweets (première mouture) et la reprise au rythme d'un billet par journée de traduction.

 

19:18 Publié dans #Braddon1868 | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 25 janvier 2018

Le Goglu des prés

Texte anglais : Edna St. Vincent Millay

(Collected Poems, pp. 211-2)

 

Le Goglu

 

Oiseau noir qui files

Sous le ciel chargé de pluie,

Comme ton aile doit être détrempée !

Lisse et froide de pluie, ta petite tête, ô combien.

 

Ô, toi, goglu !

Toi qui chantes, pépies, dans le verger frappé

Par la chaleur d'été, et accuses le nuage lourd de pluie,

Un petit oiseau comme hébété,

Un oiseau qui a un secret.

 

Seul le goglu sur la fleur

De rhubarbe chargée de pluie

Connaît mon cœur...

Lui à qui le malheur n'a pas un mot audible à dire

Dans le vacarme de l'été.

La pluie ne nous a rien appris. Les sabots du bétail, le chat dans le gazon,

Ne nous ont rien appris.

 

Le faucon immobile au-dessus des collines

Dans le ciel pur, 

Posé là comme une planète noircie,

Ne nous a rien appris : le voir soudain replier ses ailes et tomber

En piqué ne nous a rien appris du tout.

Dans l'ombre du faucon nous remplumons nos nids.

 

Goglu, toi et moi, fou céleste et fou terrestre,

À pépier sous la pluie !

 

Plus jamais je ne serai triste.

Plus jamais je ne serai triste.

 

Ah, toi l'oiseau tendre, absurde,

Bien-aimé et dépenaillé !

 

Traduction, © Guillaume Cingal, 24 et 25 janvier 2018.

Poème traduit d'abord en version vidéo improvisée ici et .

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jeudi, 16 mars 2017

Au ciel : Nimrod : In the sky

AU CIEL

IN THE SKY

Je tiens en haute estime ce fils de chien

I hold in high esteem that son of a dog

qui me fait aboyer dans la cité solaire

who makes me bark in Sun City

 

malheur à cette bouche mienne

woe to this mouth of mine

qui aboie

that barks

 

malheur à cette bouche mienne

woe to this mouth of mine

qui fait honneur aux aboyeurs

that honours those who bark

 

je me suis découvert grandiloquent

I have found myself to be bombastic

sous des ponts grands foutraques

under bridges big & shambolic

 

je cherchais à dire

I was trying to voice

la course vers l'avenir

the rush towards the future

 

lorsque le banian s'élève

when the banyan rises up

à la verticale de l'azur

along the vertical lines of heavens

 

______________________________________________________

Ce poème en six distiques, qui ouvre l'anthologie personnelle de Nimrod que publie Gallimard ce mois-ci, a donné lieu à une traduction improvisée avant la version (un peu) peaufinée ci-dessus.

_____________________________

16:05 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 04 février 2017

Planted Ground :: Red Shuttleworth

    Ce poème, j'en ai improvisé une première ébauche à une heure de l'après-midi, sur un échafaudage. En voici une version plus travaillée, bien que plusieurs éléments restent frustrants (notamment le titre).

 

Planted Ground

Plantations

Grotesque turn of tractor

Grotesque tour de roues, un tracteur...

and a leg is gone:

et voilà une jambe d'embarquée :

someone else's fact.

réalité de quelqu'un d'autre.

Wood cloud... a radio song

Nuages en bois... à la radio, une chanson

featuring high platform heels,

où il est question de talons hauts à plateforme *

love gone to muscatel-sobs.

et d'un chagrin d'amour avec des larmes moscatel.

For you it's morning...

Pour toi, c'est le matin...

dryland wheat fields

champs de blé sur des

at every blacktop

terres non irriguées

curve-’n-swerve...

à chaque virage d'asphalte...

graveyard rows

les sillons d'un cimetière.

 

(Red Shuttleworth)

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 * Vers changé suite aux remarques de VS ci-dessous. J'avoue ne pas avoir vérifié cela, et avoir ignoré jusqu'à aujourd'hui qu'on pouvait dire “chaussures à plateforme”. Plutôt que chaussures à plateforme, qui semble désigner des chaussures plus ordinaires, j'ai donc préféré talons hauts à plateforme, qui me semble correspondre. (Mais bordel que c'est laid !)

14:54 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (2)

lundi, 30 janvier 2017

I Am A Road (Mark Baumer) ▓ Je suis une route (chapitre 5)

[traduction en cours du chapitre 5 de I Am A Road de Mark Baumer]

[sur Mark Baumer : ici et ]

 

    Je me suis éveillé au pied d'une colline et j'ai passé vingt minutes à observer un oiseau. Je pense que j'attendais de voir si je pouvais apprendre à me faire pousser des plumes. Tous les matins, j'avais besoin que mon corps réapprenne à marcher. Je me sentais plus fragile qu'un bébé né depuis huit heures. Au sommet de la colline j'ai cru voir quelqu'un qui me tenait un cadeau, mais en m'approchant je me suis aperçu que cette personne n'était qu'une haute plante adossée au mur d'une bâtisse grise. Une bonne partie de la bâtisse avait fondu. Mon corps a avalé le paysage, et le paysage a avalé mon corps. Des pensées s'échappaient des pores de ma peau et s'écoulaient dans la terre. Un panneau m'a signalé que la ville la plus proche était à huit miles. Un autre panneau m'a signalé que rien n'existe sauf dieu. Toutes les voitures ont déferlé comme si je n'étais pas là. Il y avait plus meules de foin dans les champs que d'habitants sur terre.

 

I woke up at the bottom of a hill and watched a bird for twenty minutes. I think I was waiting to see if I could learn to grow feathers. Every morning was a process of teaching my body how to walk again. I felt more fragile than a eight-hour-old baby. At the top of the hill I thought I saw someone holding out a present for me but when I got near this person I realized they were a piece of tall grass leaning against the side of a gray building. A significant portion of the building had melted. My body absorbed the landscape and the landscape absorbed my body. Thoughts dripped through the pores in my skin and leaked back into the soil. One sign told me I was eight miles from the next town. Another sign said nothing existed except god. Every passing car ignored me. The bales of hay in the fields outnumbered the number of people on earth.

 

[Pour acheter I Am A Road]

15:42 Publié dans Darts on a slate, Pong-ping | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 29 janvier 2017

Tentative de traduction de “GOD IS A SHOCK-JOCK” (Cynthia Atkins)

Cynthia Atkins a écrit le poème qui suit dans le cadre d'un concours de poésie organisé par le New York Times autour du thème de Donald Trump (Donald Trump Poetry Contest).

En dépit de quelques difficultés, liées notamment à la structure métrique, j'en propose un premier essai de traduction, en expliquant d'emblée le choix du titre : shock-jock (littéralement, un amortisseur) est un jeu de mots à partir de la tactique militaire développée lors de la guerre de 2003 en Irak — shock and awe, ce qui se traduit généralement de manière plutôt calquée par “choc & effroi”, et que j'ai préféré étoffer, au vers 8, en « tactique de la peur panique ».

Il va de soi que je suis preneur de toutes remarques, éclaircissements, signalements de faux-sens etc.

 

GOD IS A SHOCK-JOCK

À DIEU D'AMORTIR LES MORTELS

 

You shroud us in fur-lined collars,

Tu nous enlinceules de cols en fourrure,

disco heels and pistons to swag down

de talons aiguille pour descendre en pavanant

long runways, as if belted-up to tease out

de longues pistes, comme caparaçonnées pour

our fears. Have you let us scroll from

calmer nos angoisses. Nous laisses-tu défiler

the weeds to this fabric of faux grass,

sur ce tapis cousu d’herbes factices

now cast green with a President’s face?—

dont le vert revêt à présent le visage d’un Président ?

Mother nature’s ink can melt a snowball

Dame Nature, de son encre, peut faire fondre la neige

In Hell! Awe n’ shock are the wave of

en Enfer ! la tactique de la peur panique

the furniture. You’re feeding this fire,

gagne jusqu’aux meubles. Ce feu, tu le nourris

with televisions, flags draping coffins,

de téléviseurs, de drapeaux couvrant les cercueils,

even our delirium. Patriotic, like a kid with

et même de notre hystérie. Patriote, comme un gamin,

a pocketful of tomatoes, beaten to a pulp,

des tomates dans la poche, battu comme plâtre

by a bully that is the whole town.

par un petit tyran – ce tyran, c’est la ville entière.

Your shoelaces pull us closer into

Tes lacets nous tirent chaque jour davantage

the earth. We are sardonic with dust

vers la terre. La poussière et la honte nous ont

and shame. We are only disposable

rendu sardoniques. Que sommes-nous sinon de l’argent

income. Turn the dial and we’re all Ego,

disponible. Compose le numéro, tout n’est qu’Égo,

dead-ringer of vertebrae in the shape

contrefaçon de vertèbres épousant la forme

of a lonely room. Stout clocks are raffling

d’une chambre solitaire. Nos noms résonnent à la

off our names—Hands caught in rush hour

loterie des carillons, les aiguilles prises dans le

of clouds. Meanwhile, the stars

trafic des nuages, pendant que les étoiles

offer the take-away, ”Love is a drug“—

nous offrent la bectance (“l’amour est une drogue”)

for which we were startled

qui nous a fait sursauter, d’un bréchet,

by a wish-bone, a brink, a bullet, a blink

d’une margelle, d’une bastos, d’un regard jeté

at a canvas of Brueghel rooftops—

sur cette toile de toitures breughéliennes—

A table set with a conspiracy of flowers.

Une table avec, en son centre, des fleurs en plein complot.

 

.

19:08 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 28 janvier 2017

Notre langue sent l'ail

Untung-untung

    28 janvier 2016

Je m'apprête, pour le cours d'introduction aux opérations de traductologie à partir des traductions à imaginer/inventer de 20 titres de chansons françaises, à ressusciter, par le biais de l'intertextualité et en raison de la présence au sein du corpus de Notre amour boit la tasse de Louane, le tube de 1986, Notre amour sent l'ail de Zahia. Tiens, vais même proposer le refrain de celle-là en traduction improvisée.

 

28 janvier 2017

Cette année, je n'ai pas eu à enseigner de cours de traduction, sinon j'aurais remis à l'honneur l'idée d'improviser dix à quinze minutes par cours sur des supports que je n'ai pas non plus préparés. (C'est d'ailleurs, indirectement, cette petite idée nouvelle des cours de thème de L3 qui m'a conduit à me lancer dans la série des traductions sans filet.)

Pour ce qui est du refrain de Notre amour sent l'ail, je me rappelle en effet que les étudiants et moi avions réussi à bricoler quelque chose. Le plus compliqué avait été en fait de leur expliquer les injures françaises : lajoie, péquenot ou banane leur étaient incompréhensibles.

Sur ce même point (la langue française comme source de difficultés pour les étudiants français), encore un bel exemple dans un cours de première année (à partir du § 77 de Common Sense) : dans les deux groupes de T.D., la question a fini par surgir — Sir, what does sycophant mean ? — Ma réponse, facétieuse : “well, it's the same word in French, sycophante, but if I give you the English equivalent flatterer you'll be happier...” (Un des étudiants m'a dit avoir trouvé “flagorneur”, qui ne l'aidait pas non plus. Preuve des limites du dictionnaire bilingue à qui ne maîtrise guère sa langue.)

Pour bien montrer qu'on en revient toujours aux chansons dites “populaires” afin de poser des mines en matière de syntaxe et de lexique, ce mot de sycophante a appelé la diffusion, en fin de cours, de Ride 'em, cowboy,  chanson de Sparks que je n'ai toujours pas traduite. Pourtant, si je veux continuer à affirmer que rien n'est intraduisible, voici un test de taille.

09:26 Publié dans Aujourd'hier, Darts on a slate, Untung-untung | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 21 janvier 2017

Neige ▓ Snow (Ludovic Janvier)

( Ludovic Janvier est mort le 20 janvier 2016. Le 23 janvier, je publiais une brève traduction en hommage. En voici une deuxième. )

 

    Neige dehors neige dedans

    Snow outside snow inside

neige lente sur les frissons

snow flowing slow on shivers

neige noire à crever les yeux

snow so black it could pluck out your eyes

pas un humain qui vous réponde

not a single human being answering

il doit leur neiger sur la voix

snow falling on their voices

est-ce que tout le monde est mort

has everybody died

est-ce que je suis le dernier vivant

am I the last one alive

enfoui sous quelques flocons de rien

buried under flakes of nothingness

(posant le rien tout autour je veux dire)

(spreading nothingness all around I mean)

corrompu jusqu’à l’os par le deuil et le froid

corrupted to the bone by mourning and cold

car il neige à n’en plus finir

because it is snowing endlessly

de plein fouet sur le chagrin

headlong against the grief

comme autrefois doucement sans pardon

gently like before but without forgiveness

neige légère à serrer le cœur

snow so light yet making your heart miss a beat

neige lourde à tuer le temps

snow so heavy it could kill time

c’est bien l’éternité comme prévu

this is eternity indeed as expected

qui précipite exactement sur moi

falling down precisely on my head

c’est tout simple il ne fallait pas naître

it’s so plain you shouldn’t have been born

14:09 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 18 janvier 2017

“avale le texte”

    avale le texte *

    swallow the text

mâche la nomination

chew the naming process

retire-toi derrière le chiffre de la fatigue

pull back and hide behind the figure of weariness

et si tu reviens à Istanbul : ôte l'anneau noir que tu perdis

and should you come back to Istanbul — take out the ring that you lost

par aucune force aimer s'est attaché à mes mains

very softly loving got tied up to my hands

 

* Rodrigue Marques de Souza. Istanbul, embrasements. Fissile, 2015, p. 84

08:19 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 17 décembre 2016

Igel und Agel (C. Morgenstern)

    À la demande de l'excellente traductrice Sika Fakambi, je propose une traduction d'un poème de Christian Morgenstern. Je suis persuadé que l'œuvre de Morgenstern est l'une des grands oubliées de la poésie européenne du vingtième siècle, hors Allemagne en tout cas. Mais également persuadé de mon incompétence — je ne suis décidément pas germaniste.

J'ai privilégié la francisation des onomatopées et des jeux de langue. C'est un parti pris, qui vaut ce qu'il vaut...

 

                 Igel und Agel                                             Erickson & le hérisson

Ein Igel saß auf einem Stein

                                                                   Un hérisson sur un rocher
und blies auf einem Stachel sein.

                                                                   Dans un de ses piquants se mit à souffler.
          Schalmeiala, schalmeialü!

                                                                              Lalalmaïlou lalalmaïli !
    Da kam sein Feinslieb Agel

                                                                   Là, son chérinou, Erickson 
   und tat ihm schnigel schnagel

                                                                   Lui fait de gentils papouillons
zu seinen Melodein.

                                                                   En suivant le son.
     Schnigula schnagula

                                                                              Chatoulaïli, chatoulaîla
          schnaguleia lü!

                                                                               chatoulalaïtou !

 

Das Tier verblies sein Flötenhemd...

                                                                     L'animal souffla sur son veston clarinette
„Wie siehst Du aus so furchtbar fremd!?“

                                                             « Pourquoi cet air si dur, étrange, chérinette ? »
Schalmeiala, schalmeialü –.

                                                                           Lalalmaïlou lalalmaïli !
     Feins Agel ging zum Nachbar, ach!

                                                                   Son Erickson chéri alla voir le voisin !
     Den Igel aber hat der Bach

                                                                   Mais hélas la rivière a emporté au loin
zum Weiher fortgeschwemmt.

                                                                   Le hérisson jusqu'à l'étang.
          Wigula wagula

                                                                          Gligloulaïli glougloulaïla
           waguleia wü

                                                                          glougloulaïlitou glou
               tü tü ..

                                                                                   laï lou ...

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vendredi, 09 décembre 2016

Sonnet 44 (Edmund Spenser)

    Ce matin, ma cinquante-huitième traduction improvisée a enfin touché à quelque chose que j'évitais soigneusement depuis mars : la traduction de formes contraintes. C'est l'achat hier, pour trois euros, du minuscule volume VIII des œuvres d'Edmund Spenser paru à Édinbourg en 1778 qui, me faisant découvrir les 88 sonnets de ce poète que j'admire (mais n'avais guère pratiqué récemment), m'a poussé à sauter le pas.

J'ai donc jeté mon dévolu sur le sonnet XLIV.

 

En effet, l'exercice est rude : c'est à peine si, en dix minutes, j'ai pu défricher le sens de ce poème et en proposer un premier brouillon. Trouvant l'exercice particulièrement frustrant, j'ai tout de même voulu ensuite tenter une traduction en vers et en alexandrins. Je ne suis que très partiellement satisfait, car la structure du sonnet spensérien (j'en parle dans la vidéo : abab/bcbc/cdcd/ee) n'est conservée chez moi qu'à condition d'accepter que les rimes en -able et -arpe assonent entre elles.

 

Quand en Grèce jadis les grands nobles illustres

Entêtés et fiers entre eux se disputaient

Oublieux de la Toison d'Or et de ses lustres,

Orphée, de sa harpe, mit fin à leurs forfaits.

Cependant, la guerre sans fin, impitoyable,

Qui de moi contre moi en moi-même se fait

— Tandis que ma puissance y faiblit, lamentable —

Rien ne peut l'apaiser, nul sens ne la soumet.

Mais que je prenne en main, désaccordée, ma harpe,

Je ne fais qu'aggraver le fiel des ennemis,

Raviver les douleurs, faire qu'enfin s'écharpe

En feux nouveaux mon moi contre moi insoumis.

Et plus je cherche entre eux à instaurer la paix,

Plus leur méchanceté de mordre se repaît.

 

(Traduction Guillaume Cingal)

 

Mise à jour de 18 h. Décidément peu satisfait de la traduction des rimes liant entre elles le deuxième et le troisième quatrains (et qui repose déjà sur une adaptation hasardeuse du schéma abab/bcbc/cdcd/ee en abab/cbcb/cdcd/ee), j'ai repris la traduction et viens de constater, du même coup, que le dernier mot du vers 7 que, dans l'édition de 1778, j'avais lu — en raison de mon manque de familiarité des caractères d'imprimerie anciens — waried (et interprété comme wearied, cf vidéo supra), est en fait warréd, donc le participe passé du verbe war avec diérèse (indiquée par l'accent aigu).

Je propose donc la nouvelle version ci-après :

 

Quand en Grèce jadis les grands nobles illustres

Entêtés et fiers entre eux se disputaient

Oublieux de la Toison d'Or et de ses lustres,

Orphée, de sa harpe, mit fin à leurs forfaits.

Là, la guerre sans fin, intestine et cruelle,

Qui de moi contre moi en moi-même se fait

— Tandis que mes passions faiblissent en querelle —

Rien ne peut l'apaiser, nul sens ne la soumet.

Mais que je prenne, désaccordée, ma harpe, elle

Ne sait rien qu'aggraver le fiel des ennemis,

Raviver les douleurs et remettre sur selle

En âpre lutte moi contre moi insoumis.

Et plus je cherche entre eux à instaurer la paix,

Plus leur méchanceté redoublant se repaît.

 

(Traduction Guillaume Cingal)

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dimanche, 27 novembre 2016

Chanson douce —

Les voisins se sont réunis en bas de l’immeuble. Il y a surtout des femmes. C’est bientôt l’heure d’aller chercher les enfants à l’école. Elles regardent l’ambulance, les yeux gonflés de larmes. Elles pleurent et elles veulent savoir. Elles se mettent sur la pointe des pieds. Essaient de distinguer ce qui se passe derrière le cordon de police, à l’intérieur de l’ambulance qui démarre toutes sirènes hurlantes. Elles se murmurent des informations à l’oreille. Déjà, la rumeur court. Il est arrivé malheur aux enfants.

C’est un bel immeuble de la rue d’Hauteville, dans le dixième arrondissement. Un immeuble où les voisins s’adressent, sans se connaître, des bonjours chaleureux. L’appartement des Massé se trouve au cinquième étage. C’est le plus petit appartement de la résidence. Paul et Myriam ont fait monter une cloison au milieu du salon à la naissance de leur second enfant. Ils dorment dans une pièce exiguë, entre la cuisine et la fenêtre qui donne sur la rue. Myriam aime les meubles chinés et les tapis berbères. Au mur, elle a accroché des estampes japonaises.

Leïla Slimani. Chanson douce (2016).

 

The neighbours have gathered at the bottom of the building. Mostly women. It'll soon be time to pick up the children from school. They watch the ambulance with tear-laden eyes. They are crying and they want to know. They stand on tiptoe. Trying to make out what is going on the other side of the police lines, in the ambulance which pulls away with its sirens blaring. They whisper shards of information into each other's ears. Already, rumour has it that something bad has happened to the kids.

It's a nice building on the rue d'Hauteville, in the 10th arrondissement in Paris. A building where all neighbours exchange hearty greetings without knowing each other. The flat where the Massé live is on the fifth floor. It's the smallest flat in the block. When their second child was born, Paul and Myriam put up a partition in [across] the living-room. They sleep in a narrow room stuck between the kitchen and the window that looks out onto the street. Myriam likes furniture gleaned from antique markets and Berber rugs. She has hung Japanese prints on the wall.

Translation © Guillaume Cingal

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mardi, 08 novembre 2016

Zelda est entre quatre murs blancs... (Marie Cosnay)

    Avant de se lancer dans la traduction, on trouve que ce texte fait penser à Michaux, et en le traduisant ça devient du Beckett. Ou pas.

 

 

Zelda is confined within four white walls. An unknown place, to remain unknown. Tea in a bowl, and a few biscuits. Zelda’s eyes cannot get used to dimensions again. No matter (or memory). Such a void has no name, no plunge, no end. The frail light only begs to fade, I am mistaken about the light (Zelda), there are flat areas outside (the desert plains), blows from the inside, bumps pushing and wanting out, wanting to meet something, possibly that voice from a while ago, I am removing the blindfold, note the tea and biscuits. Wanting to throw up, the body can’t find the spot where to stop. Nothing stops but the matter drifts away in greyish plains where combat boots and horses’ hooves lift clouds of dust, no image, brown dust, all of it in your throat and in your pores and in the sky, no image.

 

Zelda est entre quatre murs blancs. Les lieux sont inconnus, le resteront. Un bol de thé et quelques biscuits secs. Les yeux de Zelda ne se réhabituent pas aux volumes. Pas de matière (ni de mémoire). Un vide pareil n’a ni nom ni chute ni fin. La lumière fragile ne demande qu’à s’éteindre, je fais une erreur de lumière (Zelda), il y a les aplats dehors (plaines désertiques), les coups de dedans, chocs, qui poussent pour sortir, rencontrer quelque chose, la voix de tout à l’heure, je vous enlève le bandeau, mention du thé et des biscuits. Cette envie de vomir, le corps ne trouve pas où s’arrêter. Rien ne cesse mais la matière dérive dans des plaines grisâtres où rangers et sabots soulèvent la poussière, sans image, poussière brune, le tout dans la gorge et les pores et le ciel, sans image.

Marie Cosnay. Cordelia la Guerre. Éditions de l’Ogre, 2015, p. 181

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vendredi, 07 octobre 2016

Enfance de l'art

Untung-untung

    7 octobre 2014

The air was so pleasant, our nest so cozy, and our parents provided us such a plentiful diet of nice worms and bugs, that like other thoughtless babies who have nothing to do but eat, sleep, and grow, we had no interest in things outside and did not dream there was such a thing as vexation or sorrow or crime in this beautiful world.

 

7 octobre 2016

Et si je traduisais aussi ce curieux livre de 1899, découvert il y a deux ans, Dickey Downy. The Autobiography of a Bird de Virginia Sharpe Patterson ? Dans le domaine public, il ne pose déjà pas de problèmes de droits...

L'air était doux, notre nid douillet, et nos parents nous régalaient d'une telle quantité de vers et d'insectes délicieux que, semblables aux autres bébés insouciants qui n'ont rien d'autre à faire que de manger, dormir et grandir, ce qui se passait dehors ne nous intéressait pas, et nous n'avions pas même idée qu'il pût y avoir, en ce monde si beau, des choses comme la douleur, le crime ou la méchanceté.

09:17 Publié dans Darts on a slate, Droit de cité, Untung-untung | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 23 janvier 2016

Détour ░ Bypath

 

Moi né faux nègre et vécu sosie           I at birth a false nigger with a life looking like

de quelqu'un toujours à venir              someone always in the making

si j'ai ma chance de mourir vrai           if I stand a chance of dying in truth

elle passe par le détour                     it's with the bypath

de ces phrases restées fidèles              of these sentences still faithful

à leur histoire d'enfant tout seul           to their history that of a lonesome child

guettant l'écho pour savoir s'il existe      looking out for the echo to know if there is one

 

 

Ludovic Janvier est mort il y a trois jours, le 20 janvier 2016.

Le poème ci-dessus se trouve dans son recueil Entre jour et sommeil (Seghers, 1992, p. 101). Traduction inédite © Guillaume Cingal

 

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mardi, 26 mai 2015

Ben Okri ··· The Forgotten Odysseus

THE FORGOTTEN ODYSSEUS

Ulysse retrouvé

 

Odysseus never finds the same woman

Ulysse — la femme qu’il trouve n’est pas celle

He left behind. He lost her in the songs

Qu’il avait quittée. Il l’a perdue dans les chants

Of the bird-like sirens, under the belly

Des sirènes oiseaux, sous le ventre

Of the sheep, in the one-eyed sleep

Des brebis, dans le sommeil borgne

Of Polyphemus, and the dreams of Calypso.

De Polyphème, et dans les rêves de Calypso.

 

When he finds her again, woven into

Quand il la retrouve, tissée, inséparable

The hallucinations of his dangerous

Des périlleuses hallucinations ponctuant

Homecoming, the old dog, as much travelled

Son retour, le vieux chien, qui autant que son maître

In dreams as its master, remembers when

A arpenté les rêves, se rappelle

Time was new, without the war love started.

Le temps neuf, avant la guerre d’amour.

 

Penelope, veiled and hiding from lusting

Pénélope, voilée, cherchant à échapper

Suitors, remembers a man less old, less

Aux prétendants ardents, se rappelle un homme

Wily, less haunted by the endless seas,

Moins vieux, moins roué, moins hanté par les mers infinies

The alien suns and pullulating wars:

Par les soleils d’ailleurs et les guerres sans nombre.

 

A man unknown for whom Ithaca is not

Un inconnu, pour qui Ithaque n’est pas

Homecoming, but the first broken journey

Retour chez soi, mais le premier voyage

Towards a forgotten way of dying.

En pointillés vers un mourir oublié.

 

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vendredi, 20 février 2015

À la cyprine, 21

à Marie

for Marie

 

Dans quelle fange étions-nous

In what muck were we

dans quelle tourbe où la nuit

in what turf where the night

était blanche comme l’argile

was white like the raw

la plus crue ? la lucarne était

est clay?  the skylight was

notre lune

our moon

 

 

Texte français : Eugène Savitzkaya. À la cyprine. Minuit, 2015, p. 21

Texte anglais : G. Cingal, 2015.

10:14 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 17 février 2015

À la cyprine, 15

Quand le gynécée

When the gynaeceum

devient une maison

becomes a house

les figues tombent des arbres

the figs fall from the trees

dans le gosier du bouc

into the throat of the billy goat

et les mâchoires perdent leurs dents

and the jaws lose their teeth

au mortier est le pilon

the pestle is in the mortar

axe de la roue triangulaire

an axle to to the triangle wheel

trois feuilles, trois doigts

three leaves, three fingers

trois nuits

three nights

trépas à passer comme

throttled you die like you’d cross

un col

a pass

 

 

Texte français : Eugène Savitzkaya. À la cyprine. Minuit, 2015, p. 15

Texte anglais : G. Cingal, 2015.

09:01 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 15 février 2015

À la cyprine, 25

Poème des trois petits cochons

A poem on the three little pigs

l'un n'avait qu'une bite, l'autre

one had only one dick, the other

n'avait qu'un téton et le troisième

had only one nipple and the third one

une magnifique fente, les trois étaient

a splendid slit, and those three

mal heureux comme les pierres

were as miserable as stones

pourtant seules jouisseuses en ce monde

and yet stones are the only revelers in this world

était-ce un verrat était-ce une truie

was it a boar was it a sow

était-ce un ange porcin ?

was it a hoggish angel?

firent en sorte que tout s'aboucha, s'imbriqua

they ensured that everything interlocked, fitted together,

s'emboîta, s'en donna, s'adonna, sabota, samedi

slotted and slutted together, sat in and turned away, oh Saturday

quand tout apparut.

which is when everything appeared.

 

 

Texte français : Eugène Savitzkaya. À la cyprine. Minuit, 2015, p. 25

Texte anglais : G. Cingal, 2015.

 

Note sur la traduction : La contrainte principale que j'ai retenue pour la traduction de la série de verbes des vers 9 et 10 est d'aboutir à une allitération qui rende “logique”, au moins dans la structure énumérative, l'apparition de samedi/Saturday. D'où “sat in and turned away”, qu n'a pas de lien sémantique fort avec « s'adonna, sabota ». Le plus grand regret est d'avoir dû laisser de côté une traduction idiomatique possible de saboter qui eût merveilleusement convenu ici : make a pig's ear of something.

11:17 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (1)

jeudi, 12 février 2015

À la cyprine, 93

De profundis

a De profundis

pour les tyrans et les ogresses

for tyrants and ogresses

les rois et les reines

for kings and queens

car malignité

as spite

tous deux partagent

is shared by both

ivres de vie

in their thirst for life

ainsi que de beauté

and for beauty

Frédégonde voulut trancher

Fredegund would indeed slice

la gorge de sa fille

her daughter's throat

et faire tomber sa tête

and have her head fall down

dans le coffre à joyaux

into the jewel casket

 

 

Texte français : Eugène Savitzkaya. À la cyprine. Minuit, 2015, p. 93

Texte anglais : G. Cingal, 2015.

10:17 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 11 février 2015

À la cyprine, 40

    Il manque un doigt

    There’s a finger missing

à ton alliance, ma mère

where your wedding ring is, my mother

mais derrière la haie

but behind the hedge

les mains s’unirent dans la mort

the hands were wed in death

comme s’unit la nuit au jour

like night is wed to day

le sang au cœur, courez !

like blood is wed to the heart — oh run!

vous n’avez plus de poids

you are now weightless

soyez dans le prunier assis

make your seat in the plum tree

aux meilleures branches

choose the best branches

petite mère et petit père

little mother little father

qui ensemble ramèrent

ye who paddled together

 

 

Texte français : Eugène Savitzkaya. À la cyprine. Minuit, 2015, p. 40

Texte anglais : G. Cingal, 2015.

08:44 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 10 février 2015

À la cyprine, 79

 

Onze mille vierges

Eleven thousand virgins

déferlent

swarm

sur mon front

against my forehead

onze mile mains

eleven thousand hands

battent le lait

whip the milk

à  la lumière

in the light

de la lune croissante

of the moon waxing

aux vignes de la vierge

with the vines of the virgin

vive vierge sur le pré

creepy Virgin on the field

ovule olive

the ovum a crushed

écrasée

olive

 

 

 

Texte français : Eugène Savitzkaya. À la cyprine. Minuit, 2015, p. 79

Texte anglais : G. Cingal, 2015.

18:37 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 04 avril 2013

a season in hell (version française)

 

une saison en enfer un printemps paradisiaque – le cerveau éclaté par des foutaises

aucune raison (seul dans ta coquille) de désirer la belle Gervaise.

Rien de pire qu’un poème d’amour (comment peut-on écrire un truc

pareil ? La seule pensée suffit à ce qu’on) se transforme en

statue de sel... « Oprah, les opéras, fini pour moi » — c’est le bel canto qui te guide

si tu n’y prends garde (au compte-gouttes), si tu joues les blasés (une pour la route !),

ou si tu es poète. Laisse donc Gervaise se limer la fraise !

 

Un nouvel essai d'autotraduction. Le poème anglais original, écrit et publié hier, se trouve ICI.

Cherchant des synonymes de se masturber, j'ai constaté qu'il en existait fort peu pour la masturbation féminine — je vous suggère toutefois le Wiktionnaire ou le forum Yahoo, assez savoureux.

10:21 Publié dans Darts on a slate, Self-Be/Portrayal | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 25 mars 2013

Brief an den alten Dichter (version française)

n'écris pas de sonnets – méfie-toi

des sestines – ne va pas

je t'en prie succomber au plaisir

puéril de pondre une série de haïku –

évite surtout de mettre au

goût du jour les ballades lyriques

(bordel de bleu, on est en 2013) –

laisse tomber ton amour des limericks –

et arrête de te complaire

dans ces contrepets que tu oses

nommer poèmes en prose – jette

au panier rondeaux et odes –

et surtout – je te jure

ce n'est pas un conseil facile –

écris pour un vrai lecteur pas

pour ces bribes guillemetées


    Ce poème est une vraie première. Hier, dimanche, à sept heures du matin, j'ai composé un poème en anglais pour le nouveau recueil en cours, et, le relisant, recomptant, révisant, j'ai aussitôt eu envie de le traduire en français, ce que j'ai fait en quelques minutes. Les 16 vers ci-dessus sont donc ma première auto-traduction. Comme j'ai envie, depuis quelque temps, de traduire en plusieurs langues mes Douzains d'aise, voire d'autres textes plus anciens de ce carnétoile, ce n'est probablement pas la première.

09:25 Publié dans Aujourd'hier, Darts on a slate, MAS, Self-Be/Portrayal | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 17 mars 2013

Zébu (J.-J. Rabearivelo), traduction anglaise

Traduction Guillaume Cingal


ZEBU

 

Stooping like the cities of Imerina

in full view on the hills

or carved directly on the rocks –

hunchbacked like the gables

which the moon sculpts on the ground,

here comes the vigorous bull

purple like the colour of his blood.

 

He has drunk at the edge of rivers,

grazed on cacti and lilacs –

here he kneels in front of cassava

still heavy with earth's perfume,

and in front of balls of rice

that stink of sun and shade.

 

Evening has dug everywhere with its spade,

and there is no more horizon.

The bull sees a desert spreading

to the borders of the night.

His horns are like a crescent

rising upwards.

 

Desert, o desert,

desert in front of the vigorous bull

who, wandering, got lost with nightfall

into the realm of silence,

what is it you're conjuring up in your half-sleep ?

Is it the likes of his that have no hump

and are red like the dirt

which flies up under their hooves,

they who are the masters of uninhabited lands ?

Or is it his forefathers, fattened by peasants

who walked them to town, adorned with ripe oranges,

to have them slaughtered in honour of the King ?

 

He leaps and lows,

he who shall die without glory,

then, meanwhile, he gets back to sleep

and looks like a hump of the ground.

 

 

 

 

« Zébu », le poème original de l'immense poète Jean-Joseph Rabearivelo, mort à 36 ans, Malgache mäiakovskien, se trouve aux pages 96-97 de la belle anthologie publiée dans la collection “Orphée-La Différence” (Traduit de la nuit, 1990, choix et présentation par Gonzague Raynaud).

Petite webliographie :

 

23:32 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 14 mars 2013

2013 — Neige vierge

Faudet 1.jpg

 

 

    Ton cri a

effrayé les oiseaux,

S'envolant des

arbres dépouillés,

Que l'haleine de

l'hiver a mis à nu.

 

 

Des petits nuages

de buée parlée,

S'échappent des lèvres

d'amoureux perdus,

S'évanouissent entièrement.

 

Genoux gracieux

de froid deviennent bleus,

Dans des draps glacés

d'un blanc étincelant,

Dans un lit

où tombe la neige

tachée de sang.

21:12 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 11 novembre 2012

Tulips – Orientale, I [32]

ORIENTALE

I

 

je t'ai parlé

d'un sourire et tu n'as pas

répondu

ta bouche est pareille à

un accord de musique pourpre

Viens par ici

Ô toi,la vie n'est-elle un sourire?

 

je t'ai parlé avec

un chant et tu

n'as pas écouté

tes yeux sont comme un vase

de silence divin

Viens par ici

Ô toi, la vie n'est-elle un chant?

 

je t'ai

parlé du fond de l'âme et

tu ne t'es pas étonnée

ton âme est pareille à un songe enfermé

dans de blancs parfums

   Viens par ici

Ô toi,la vie n'est-elle amour?

 

Je te parle

avec une épée

et tu te tais

ton sein est comme un tombeau

plus tendre que les fleurs

Viens par ici

Ô toi,l'amour n'est-il la mort?

 

**************

Texte original ici et .

22:02 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 10 novembre 2012

New Poems, 6 [468]

Question:te

souvient-il de quoi que ce

soit d'aussi ennuyeux qu'un anglais

Réponse:de

 

::::::/::::::

09:20 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 09 novembre 2012

73 Poems, 48 [820]

l,e;s:g;r,i;v:e;s

 

se

taisent main-

tenant

 

.dans cette

 

nonintégra

-li-

té argentée

 

rê(est)ve

 

u

ne la

d

 

e lune

09:29 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 08 novembre 2012

1x1 [One Times One], X [550]

 

un homme politique est un trou du cul sur

tous se sont assis oui sauf un homme bien sûr

 

04:40 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 07 novembre 2012

New Poems, 16 [478]

In memoriam André B. (1925-2012)

 

gaffe gaffe gaffe

car car car

est égal à(transparence ou

 

science doit

appâter les lois avec des

étoiles pour attraper des télescopes

 

)pourquoi.

Être c'est

la patience est patiente est(patiemment

 

tous les yeux de ceux dont les

mains écoutent seuls les pêcheurs sont

empêchés par les cathédrales

 

!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

! Texte or. : here or there * !

 

(* -> le dernier)

01:10 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 06 novembre 2012

New Poems, 15 [477]

la sécu-

rité économique" est une excu-

se bien cu-

 

rieuse

(furieuse

 

ment en vogue chez les me

rcenaires me

ndiants)pour me

 

ttre le char à cul

devant les noeuds

 

!!!!!!!!!!!!!!!!

Texte original ici ou .

22:25 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 05 novembre 2012

Dial Papers, XVI [982]

devant ta maison je

 

me suis arrêté un instant sous la

pluie,sous le Printemps.

À la fenêtre

rien d'autre que tes mains

 

magnifiquement,

il n'y avait

 

(et l'oiseau vert perché prudemment en haut

d'un geste

me connaissait.)

 

®®®®®®®®®®®®®®®®®®

Texte original ici ®.

Là aussi --- et l'écocritique.


Note pour plus tard : la difficulté qu'il y a à traduire l'adverbe beautifully en anglais. Cela pourrait faire l'objet d'une étude assez complexe, sur corpus.

Note sur ceci : failli traduire le dernier vers « m'a reconnu », c'était plus fort. Mais le texte de Cummings est beaucoup plus ambigu que cela, donc l'imparfait, moins « beau », paraît plus juste. I dearly hope someone will prove me wrong.

15:55 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 04 novembre 2012

Tulips – Amores, I [41]

 

ta frêle voix

Me parvint bondissante sur la ligne

et soudain je me sentis

chanceler

Sous les cris les cahots de fleurs joyeuses

menues sautillantes des flammes à talons hauts

faisaient des courtoisies devant mes yeux

ou scintillant se penchant vers moi

Levèrent les yeux

leur visage adorable et impertinent

je sentis partout sur moi leurs mains ondoyantes

entourbillonné je me retrouvai projeté dans une danse délicieuse

là-haut

Là-haut

en compagnie des majestueuses

pâles étoiles et de la Facétieuse

lune

ma douce

Quelle folie me saisit combien je pleurai en entendant

par-dessus le bruit du temps

par-dessus les marées et la mort

doucement

Bondissante

ta voix

 

//////````↓↓↓↓↓↓

Texte original ::: ici. Et aussi yonder encore. (pas vrai-ment)

22:33 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 03 novembre 2012

is 5, IV, vii [291]

 

le sentiment vient en premier

donc qui prend garde

à la syntaxe des choses

ne t'embrassera jamais vraiment;

 

se comporter vraiment comme un idiot

tandis que le Printemps s'impose au monde

 

mon sang approuve cela,

et les baisers font une destinée meilleure

que la sagesse

ma dame je le jure sur toutes les fleurs.               Ne pleure pas

—le geste le plus fort de mon cerveau est moins

qu'un seul battement de tes paupières,qui dit

 

que nous sommes faits l'un pour l'autre:alors

ris,en te reposant dans mes bras

car la vie n'est pas un paragraphe

 

Et la mort me semble-t-il n'est pas une parenthèse

 

~║~║~║~║~║~║

Texte original ici ~║ ici ~║ici ~║~║lààà ~║~

21:25 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 02 novembre 2012

is 5, XXIV [251]

mon oncle

Daniel a combattu lors de la

guerre civile dans la fanfare et il sait jouer

diaboliquement du triangle)mon

 

oncle Frank n'a très longtemps rien fait d'autre

que de faire voler des cerfs-volants et

lorsque le

fil(ou autre chose)se rompt mon oncle Frank fond

en larmes. Mon oncle Tom

 

tricote a un crâne de poupon celluloïd(mais

 

mon oncle Ed

dont tout

du cou aux pieds est mort

 

sur Brattle Street un chiot

castré le traîne en laisse

 

ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ ƕ 

 

13:47 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 01 novembre 2012

95 Poems, 8 [680]

dominic a

 

une poupée attachée

au radiateur de son

ZOOM DOOM

 

camionàglaceboischarbon un

 

triste petit

pantin

qui avait été enterré

 

la tête en bas dans un tonneau de cendres

 

alors bien sûr dominic

l'a ramené chez

lui

 

& mme dominic lui a lavé sa douce

 

et sale

figure & a réparé

son pantalon déchiré criard(tout comme

 

si lui c'était vraiment elle et qu'

 

elle

en revanche)& donc

c'est comme

 

ça que dominic a une poupée

 

& de temps à autre mon

génial

ami dominic depaola

 

me serre vigoureusement dans ses bras

 

il sait

que je sens

combien

 

nous & mondes

 

sommes

moins vivants

que les poupées & le

 

rêve

 

~~~~~~~~~~~~~~~~~

Texte original ici et pas forcément ailleurs.

07:30 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 31 octobre 2012

New Poems, III [465]

For Corinne B., on this her birthday.

 

un ballon de foot aux sourcils blancs le

3

ème chef ou je sais plus quoi ne doit pas être

 

de service incoerrant crache côté proue

dan

s l'immensité(sur jadis celui qui

 

sauvagement par un m. rose une verte

mme

attrapé ouvrant lança-t-il horriblement smith

 

cornucopieusement des quoi non identifiables

d

e ce qu'absorbé trop vertigineusement à la

 

========================

05:55 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 30 octobre 2012

1x1 One Times One, XXVIII [568]

 

qu'il vente pleuve

sam a fait

de son meilleur

jusqu'à finir sous terre

 

:sam était un homme

 

aussi solide qu'un pont

aussi coriace qu'un ours

plus preste qu'une belette

comment qu'on peut

 

(soleil ou qu'il neige)

 

finir comme ça

pareils les rois

dont on cause livres

c'est un engoulevent

 

qui chante sur lui

 

cœur gros comme ça

le monde pas carré

où le diable a sa place

comme ses anges

 

parfaitement

 

ce qui est préférable

ce qu'il vaut mieux pas

ce qui est dégordi

dégordi dégordi

 

(personne ne le saura)

 

sam était un homme

qui a souri à plein sourire

fait son boulot

fini son trou.

 

Repose-toi

 

*************************

Texte original ici et .

12:51 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 29 octobre 2012

73 Poems, 9 [781]

 

le présent est un navire

 

dont le capitaine suis-je

sort du sommeil vire

 

vogue vers les songes

 

¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨¨

Le quatrain original ici ou .

09:28 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 28 octobre 2012

73 Poems, 3 [775]

chercheur de vérité

 

ne suis aucun sentier

tous les sentiers mènent là

 

où se trouve la

 

vérité

 

/: ######## :/

Texte original ici, , ailleurs et puis .

09:24 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 27 octobre 2012

73 Poems, 59 [831]

qui est cette

grac

ieuse

mademoiselle

 

le d

e son

être lu

min

      eux

une très(un

 

si un

  murm

ure un où

une cach

ette)timide

 

métap

ho

   re

?la lune

 

 ◄◄◄↕►►►

Les vers 4 et 19 sont en français dans le texte. 

11:27 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 26 octobre 2012

95 Poems, 6 [678]

 

esprit colossal

(& à qui ne fait jamais

rien peur)toi que j'adore

lilliputienne créature

 

à l'allègre ego(&

à l'alter malicieux

tendrement moucherollant)

ange de bouffonnerie

 

bienvenu en tous lieux

(mais surtout bien chez soi

en de neigeux nulle part

dont l'hiver son silence)

 

donne-moi un trillionième

de ta curiosité

de ton humble gaieté

ton courage vivantissime

 

 

¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡¡

Le texte original se trouve ici, - ou encore ailleurs.

Voici un poème que l'on ne comprend pas du tout de la même manière, selon que, lisant phoebeing au vers 7, l'on considère (sait?) que phoebe est le nom d'un oiseau américain (la moucherolle phébi), ou selon que l'on pense qu'il s'agit du prénom. J'ai pris le parti d'en faire un poème plus clairement ornithologique que l'original. (Encore que... plus clairement ? moucherollant est-il ornithologiquement transparent ? j'en doute...)

Toujours est-il que cela fait désormais bientôt 4 semaines que je traduis (au moins) 1 poème d'e.e.cummings par jour, et le chantier commence à avoir de l'allure.

 

Je dédie, très respectueusement, la traduction de ce poème à Mme Fabienne Raphoz, éminente poètesse d'oiseaux & directrice de la collection Biophilia aux éditions Corti.

 

04:00 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 25 octobre 2012

New Poems, I [463]

 

de

la brume

la

car

 

trè

 

es

se le

doig

 

s len

 

changent

les quoi

en

qui

 

tes

 

rendent

les

gens

de

 

 ::::::::······:::::::

Texte original ici.

12:28 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 24 octobre 2012

Tulips – Portraits, XXI [90]

Buffalo Bill

a trépassé

  lui qui galopait

  sur un étalon argenté doux comme

  l'écume

et qui cassait undeuxtroisquatrecinq pigeonsd'argilecommesiderienn'était

    Seigneur

 

c'était un bel homme

     et je veux savoir si

ce beau gars aux yeux bleus est à votre goût

Monsieur la Mort

 

::::::::::::::::::::::::::::::::

Texte original ici, & yonder.

08:44 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 23 octobre 2012

Tulips & Chimneys – Sonnets Actualities, XXIII [176]

vois ce iota de lune orange et convulsif

juché sur ce fragment de soirée argenté

 

Nous prendrons le chemin de la forêt – nul désaveu

de toi,blanche cité aux flèches doucement défiantes.

Prendrons par la rune déserte tremblotante

d'une route gravée dans l'atmosphère vif.

 

Silence violent,des champs miraculeux

 

s'enflent d'infinitésimale orientité

...(ce sont les Noirs,ma chérie et cetera,

qui vivent sous les pierres.) N'aie crainte

 

nous dépasserons la laideur banale

d'un cimetière minutieux que traverse une route phénoménale

et où tous sont morts sans doute ni feinte.

 

Alors très lentement tu m'embrasseras

 

sharksharksharksharksharksharksharksharksharkshark

Texte original ICI, ici, ici et ici.

21:11 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 22 octobre 2012

Tulips & Chimneys – Portraits, XVII [86]

 

tenez l'autre

jour je franchissais certain

portail,          la pluie

tombait(selon son habitude

 

printanière)

des cordes

d'argent glissant du tonnerre

ensoleillé dans la fraîcheur

 

comme si les fleurs de dieu

sonnaient des cloches

d'or              j'ai levé les

yeux

 

et

je me suis dit             Mort

et toucheras-Tu de tes

doigts ouvragés peut-être

 

l'existence couleur trémière dont

les yeux de violette observent du matin

au soir la rue

invariablement             la toujours

 

vieille dame toujours assise à sa

mignonne fenêtre comme

un souvenir

partagé

 

en douceur     à son portail sourient

toujours les fleurs

élues du souvenir

 

}}}{}}}}{{{{{}{{{

Texte anglais ici, et ici aussi.

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dimanche, 21 octobre 2012

Tulips & Chimneys – Portraits, XIX [88]

la rose

meurt les

lèvres d'un vieillard assassinent

 

les pétales

se taisent

énigmatiquement

un cortège funèbre invisible avance

visages prosaïques et habits,en pleurs

Le symbole de la rose

 

immobile

les ailes et les pieds en

deuil

s'élève

 

contre les marges abruptes du chant

une douceur d'étalon              ,les

 

lèvres d'un vieillard assassinent

 

les pétales

 

)))))))))))))))((((((((((

Texte original ici et  et là aussi.

Par ailleurs, c'est la première fois, en trois semaines de traduction effrénée et quotidienne, que je tombe, sans l'avoir jamais cherché, sur une traduction du poème en cours de publication. Voici donc la traduction du très respecté Thierry Gillyboeuf, qui est mauvaise (rythme non respecté, plusieurs contresens, non-respect des enchaînements syntaxiques). Le traducteur n'a même pas compris le poème... Confirmation qu'il y a un vrai travail à faire.

16:10 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 20 octobre 2012

is 5, IV, xiii [297]

Personne n’arbore une fleur

 

jaune à sa boutonnière

c’est le genre plein de manières

un type aussi jeune que vieux

 

lorsque l’automne arrive en douce,

le genre à se tourner les pouces

à descendre fissa les boulevards

 

sans manteau sans chapeau

 

—(et je ne sais pas ce que ce damoiseau

y trouve de plaisant je ne sais pas ce qu’il fabrique)

 

et pourquoi(au fond de sa malle,

sous des cols crasseux)il y a

quelques

(ou

étaient-ce des années)minutes j’ai trouvé,qui me

 

fixait,une petite rose jaune,morte

 

---------------------------------

Texte original ici, , ou chanté.

14:52 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 19 octobre 2012

95 Poems, 5 [677]

insensé bleu geai)

démon riantcri

ant sur mon passage

ton mépris des facilement

 

ta haine des timides

et aversion pour les(bien fades

réguliers bienséants

& commodes)non-mondes

 

voleur escroc cynique

(fragment de paradis

nageflottantàladérive)

lousticanaille

 

rustaud rugissant &

voltaire vivace

ô toi anarchiste splendide

(je te salue

 

-------------////--------------

Texte original ici, ici ou .

16:49 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 18 octobre 2012

95 Poems, 38 [710]

s.er:elève;cerés,idud'ho,mm:e

 

e

ffondr

é

 

.e:nple;inso,le;il:

 

«ah

onmlafépaah

moi»

 

murmur.etilàsoimême

 

 

xxxxxxxx----xxxxxxxx

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mercredi, 17 octobre 2012

95 Poems, 34 [706]

ADHUC SUB JUDICE LIS

 

lorsque mack a frappé phyllis sur son gros groin

 

frank se l'est dégommé d'un bon gros coup de poing

mais tous les autres (semble-t-il)

 

pensaient que linda ressemblait à bill

 

 

¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤

Texte original ici ou ici.

10:00 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 16 octobre 2012

No Thanks, 18 [401]

ces deux petits

michetons ont eu un petit peu les jetons

pile au milieu d'un lit lit

lit)lorsque chacun d'eux se courtisèrent

ça vraiment les contrarièrent)et

lorsque donc ce dont ils avortèrent

ce qui était mort mort mort)

 

sur quoi marie

pas mal marrie n'est pas

morte

(on peut dire qu'elle inexactement a trépassé et vaguement

est repassée pile où

la chair    harripile où montparnasse

déboule    sur raspail).

 

Mais il se changea en bonne

fée!une bonne

fée!une

bonne

fée!!!

mais elle se changea en bon-nefée(et

ça a l'air de faire de l'effet

 

 

¿¿¿????¿¿¿¿¿¿????¿¿¿

434-946560b664.jpgNotule : pour la troisième strophe, je n'ai pas trouvé de traduction convenable de fair-y. En effet, E.E. Cummings joue ici sur plusieurs tableaux, de sorte que la contrainte est multiple :

1) il faut un nom commun qui puisse rendre compte du sens littéral (magie) et du sens figuré (homosexualité)

2) un nom qui puisse se découper en une première partie autonome (fair=beau) et en une deuxième partie (y, le suffixe)

3) un mot qui rime avec les mots de la strophe précédente (mary/contrary/heiry)

Pour le sens figuré, je m'en suis très approximativement sorti en traduisant par « michetons » le little pair des vers 1-2. Pour le découpage, j'ai traduit fairy par bonne fée, ce qui autorise une lecture polysémique du vers 15 (« il se changea en bonne »). Pour la rime, échec complet.

Pour les autres difficultés du poème (incohérence syntaxique de la première strophe, jeu de mots sur gooseflesh aux vers 13-14, rimes et rimes internes), je ne suis pas trop mécontent de mes choix. Je serai (futur de l'indicatif) curieux de voir comment s'en sont sortis mes prédécesseurs.

 

15:56 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

“A world ploughed...” (Nicolas Pesquès, Juliau J10)

A world ploughed with every beast, then patched back up again

opening out onto blatancy

as with words

 

at the same time yellow and absent

 

 

the negative turns around without going through the eyes

thus vanishes the colour when it's said and done

 

it's as if what is going on nearby

could never be heard

but, deeply linked, so visible

it brought about confusion, and drilling

 

 

 

 

Un monde creusé à chaque bête, puis rapiécé

débouchant sur du visible

comme avec des mots


c'est jaune et absent ensemble

 

 

la négation rebrousse chemin sans passer par les yeux

ainsi disparaît la couleur quand c'est dit

 

c'est comme si ce qui se passait à côté

ne pouvait jamais être entendu

mais, profondément lié, tellement apparent

causait égarement, et forages

 

Nicolas Pesquès. La face nord de Juliau huit, neuf, dix. André Dimanche, 2011, p. 87

14:51 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 15 octobre 2012

95 Poems, 58 [730]

un sombre jour un parfait inconnu

m'a battu comme à plâtre mort —

 

j'ai eu du mal à pardonner :

lui moi-(il s'avéra)-même

 

—désormais ce rival et moi sommes

d'éternels amis chacun de l'autre

 

 

>>>>>>>>>><<<<<<<<<<>>>>>>>>>><<<<<<<<<<

Texte original ici, ici (with others) --- ou encore .

22:05 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 14 octobre 2012

WW (ViVa), XLVI [356]

j'ai rencontré un homme sous la lune

ce dimanche.

à sa façon pour ne

rien dire il

a souri(mais

près du col crasseux de sa

 

veste j'ai vu collées maladroitement deux oreilles

sur

ce visage de la peau en

boîte des yeux pareils

à des outils neufs)

 

d'où j'ai supputé que lui aussi était monté en haut du pincio

pour goûter rome au crépuscule;mais aussi appuyées à la

paroi ses blanches franches étroi

tes mains aux doigts pleins de supputations

 

adorablement restaient-sans-bouger

,tels des enfants morts

(s'il avait joué du violon j'aurais

 

dansé:c'est pour cela

que quelque chose en moi le faisait penser à nous deux)

 

pendant que s'étendait lentement sur la ville Personne

 

 

¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤¤

Texte anglais ici. Pas ailleurs ? Dame.

 

21:55 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

Chimneys – Sonnets, XI [125]

dieu de moi qui (oui dieu a pris de) prends pitié

par la plume légère et sexuelle élancée

de ton dirai-je ton corps?suis persécuté

oui dans un crachin jazzeux geignant à moitié

 

dont la parfois jeunesse arquée raide engloutit

en se lovant à lui tout l’aigu de ma hanche;

ou,spasme ta chair de garçon craquante étanche

ma cime en des climats fermes frêles glacés,

 

(souffle court lèvres effilées avalanche)môme

 

femme-larron de l’habile marlou-voyou

corps esclaffé à la poitrine sage à demi-esquissée

chair zézayante prompte à enfiler la complainte engraissée

:Je Veux Une Poupée,

                                        pieds agiles menus dont les pas comme

furtifs fendent la toison du saxophoneux biniou.

 

 

···...···...···...···......···...···...···...······

Texte original ici, ici ou . Ou ailleurs.

Aujourd'hui, deux semaines après le lancement du projet tout eec ?, je tente une première traduction de sonnet. Il y a de nombreux sonnets dans l'oeuvre de Cummings, souvent avec des variations très complexes autour de la forme. Ici, il était impératif de conserver le schéma aba'a a'ccb deffde. Outre quelques libertés lexicales (brogue est difficile à rendre), j'ai choisi, pour ne devoir renoncer à aucun des mots (tous pondérables), de passer, entre le vers 9 et le vers 10, de l'alexandrin au vers de 16 syllabes, puis de clore sur un vers de 14 syllabes (mètre aimé de Jaccottet ou Réda, ce qui, je l'admets, ne suffit pas à justifier sa résurgence ici).

15:15 Publié dans J'Aurai Zig-Zagué, Knobs & thorns, tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 13 octobre 2012

Etcetera – Love Poems, VIII [921]

 

 

Lune-dans-les-Arbres,

Le vieux canoë t’attend.

Tu le sais, il n’a pas peur du noir

Et il a attrapé tout seul bien des étoiles.

 

Cette même tente attend ton retour,

Lune-dans-les-Arbres.

T’en souvient-il, l’odeur douce d’épicéa

À l’aurore que peuplaient tant de passereaux ?

 

Dans les oreilles de mes jours

Résonne le tonnerre de fleuves aboutis ;

Dans les narines de mes nuits

Un parfum de cimes à tout jamais perdues.

 

 

 

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Texte original disponible ici, ou encore yonder paraît-il.

Pas la moindre idée sur le contexte, ou l'intertexte, de ce poème.

13:10 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 12 octobre 2012

One Times One, XXX [570]

 

Bonjour ainsi parle un miroir

chambrière qui dit Qui est-ce

et(sans ouïr un quoi)se presse

de dire Au plaisir de me voir

 

un rayon de soleil jamais ça ne se fixe

 

Bang voilà tout le sens d’un flingue

un homme qui veut dire Non

et(voyant quelque oui)se confond

en souriant Monsieur Machin

 

une vraie guerre non jamais ça ne se gagne




 ****************

Texte original ici, ici ou encore ici (lu par eec himself).

 

 

 

15:20 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 11 octobre 2012

Impressions VII (Tulips and Chimneys) [65]

 

 

j’observais la façon dont

dans la besace informe

de la nuit le grignotement

d’une étoile in-

 

fin

-i-

tés

-i

-mal-

ement dévore

 

l’obscurité l’é

-toile affamée

qui

f

 

-in

ir-

a p

ar gober

l’appât de l’

aube et par sombrer d’un

 

hoquet

 

dans l’éternité.  quand au-dessus de ma tête

soudain une étoile

filante

Expl    os

                (e

                    en un terne vagissement

comme celui d’un réveil)

 

—/–––— —/–––— —/–––—

V.O. ici, ou ici (avec traduction portugaise), ou encore ici.

—/–––—

21:22 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 10 octobre 2012

50 Poems, 22 [508]

nom de nom

 

pro

pro

 

non d'un non

 

rome

rome

 

nonnes deux nonnes

 

pr  o  me

nons

 

-nous avec le diable

 

m

ent inconnuageux pri

 

ntemps

 

 

 

 

Texte original visible (avec de Drowning by colours (Cummings XII)bons yeux) ici.

J'avais, dans la salle d'attente de l'école de musique de Tours-Nord, mon exemplaire des Complete Poems, des fiches bristol et un stylo tricolore.

10:10 Publié dans tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 09 octobre 2012

Dial Papers, XV [980-1]

 

comme un homme qui(après avoir écrit

tard dans la nuit)voit sa lumière

réduite au silence.

 

                                  il va à sa fenêtre

                                  un moment il

                                                           contemple

                                  de la grande ville fatale

 

l’énorme ressuscité taciturne

                                                  Corps

                                                  (et

 

voit

      au-dessus des entre les toits

 

                                                           les rues soulevées

                                                           qui non-

 

                                                           parlent.

                                                           -elles

 

                                                                       et il ne

parle pas.)Peut-être toutefois

en tirant sur une éventuelle.cigarette

il est désolé

éploré.et il se répète calme

-ment

            des mots singuliers brefs & morts

 

Et il s’endort malheureux longiligne.

 

                                                                 —tel,ma

                                                                  dame est

                                                                                  votre amant

 

lorsqu’un peu il ferme les yeux

en pensant « cette nuit je n’étais dans son lit ».et la Lumière

 

L’im-

mense

extraordinaire          Lumière        ,Elle

 

survole prestement le peut-être monde(survole

le peut-être Aujourd'hui & les belles de jour.survole

 

Tout un chacun — & moi?)

 

des noms

 

                 & des violettes    !

 

                                                 des navires,                        des pays

 

 

—/—/—/—/—/—/—/—/—/

Eléments de laboratoire.

Tout d'abord, sacrifier à la tradition === texte original ici seulement (il s'agit d'un poème non publié enr ecueil, peu connu, peu repris par les internautes).

Ensuite : je me surprends à traduire assez rapidement, avec ces petites cartes bristol, directement sur les genoux, en lisant dans le cabriolet ou sur le canapé. Autre point : le plus fastidieux est de respecter la typographie, et surtout les espaces retraits et alinéas. Or, ayant de prime abord mis cette traduction-ci en forme dans un document Word, je crois constater que Haut&Fort a conservé les espaces et interlignes, ainsi qu'alinéas etc. (Les éventuels lecteurs peuvent-ils vérifier cela ? ça doit être plutôt instable, en fonction des navigateurs.)

Dix jours pour un premier bilan. 10ème poème traduit. À ce rythme-là, trois années de travail suffiraient. Mais ne rêvons pas, rythme impossible à tenir, enthousiasme des débuts (butant déjà sur le désintérêt du l'inexistence d'un lectorat). Lors de la saisie dans Word des griffonnages bristoliens, je pensais qu'une mise en forme colorée insisterait sur l'aspect re-créatif de ces traductions, dispenserait de commentaires, de justifications, notes de bas de page. Les couleurs traceraient les lignes d'interprétation de la rendition. Pour ce poème-ci, il y aurait beaucoup à dire, et dans l'immédiat seulement ceci : pour la première fois, j'ai modifié un peu la typographie, faisant basculer l'esperluette du dernier vers de chaque partie (vers 24 et 39) à l'avant-dernier vers de chacune (rythme => changement => symétrie).

Mes majeures préoccupations : littéralité lexicale & conservation scrupuleuse des rythmes.

22:22 Publié dans Darts on a slate, tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (2)

is 5, I, vi [233]

Raoul a une môme

                                   môme

                                                môme,

                                                             Raoul

a une môme et poussur

elle sait bien remuyer son boule

 

quand tu la vois bouger

                                          bouger

                                                        bouger,

                                                                       quand

tu la vois guincher

un coup t’aimrais bien être à la place de Raoul.

 

Oh si ce genre de môme

                                            môme

                                                           môme,

                                                                        oh

si ce genre de môme ve-

nait tous les jours vous tripoter l’guillôme

 

parle toujours de tes Sal-

                                            Sal-

                                                   Sal-,

                                                           parle

toujours de tes Salo-

més mais aboule la poule de Raoul.

 

 

————————————————

Texte original ici, ici, ici, ou encore ici (lied de Vincent Persichetti, très mal chanté malheureusement).

————

cummings.jpg

e.e. cummings en 1926

09:17 Publié dans Brille de mille yeux, Darts on a slate, tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 08 octobre 2012

95 Poems, 56 [728]

chez-soi cela signifie que

quand le toit

certainement fuit c'

est notre(chez-soi

 

cela signifie si une lune

ou un peut-être

soleil resplendit ce sont

nos aussi mon

 

trésor)mais qu'un im-

probablement

nonmonde s'écrase

en 1

 

nonillion(& donc)depetitsriens

chacun(embras-

sons nous)c'est cela

chez-soi

 

 

 

Texte original ici.

Epuisé, ce soir, vraiment fourbu, je pensais renoncer. Puis j'ai choisi à la va-vite ce poème que je ne comprends pas, et que j'ai traduit à la va-vite. Voici peut-être le premier véritable échec (ce qui, sur 8 essais de traduction, n'est pas un mauvais ratio — à condition que les 7 autres soient au moins des demi-réussites).

21:25 Publié dans Darts on a slate, tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 07 octobre 2012

& - AND (Portraits, VII) — [202]

qui sait si la lune

est un ballon,lâché d'une cité fringante

dans le ciel—rempli d'êtres ravissants?

(et si toi et moi nous

 

y montions,s'ils

me prenaient te prenaient à bord de ce ballon,

eh bien

nous irions toujours plus haut avec ces êtres ravissants

 

plus haut que les maisons les clochers les nuages:

voguerions

de plus en plus loin jusqu'à une

cité fringante où personne n'est jamais allé,où

 

c'est

         toujours le

                            Printemps)et tout le monde

est amoureux les fleurs cueillent les fleurs

 

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----------------

Version griffonnée vendredi. Puis beaucoup de cogitations (keen city, pretty people, parenthèses, surtout l'énoncé final flowers pick themselves)...

D'où cet encore-brouillon.

Mais le texte original : ici ou ici ou encore ici (chanté).

22:03 Publié dans Darts on a slate, tout e.e.c ? | Lien permanent | Commentaires (0)