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lundi, 25 mai 2020

annas katz ::: le chat d'anna

annas katz' (kleine Hommage an Ernst Jandl)

- Isabella Antweiler

le chat d'anna, petit hommage à Ernst Jandl (trad. G. Cingal)

 

annas katz' kratzt

le chat d'anna gratouille

annas katz' scharrt

le chat d'anna patouille

anna ratzt

anna roupille

anna: nana

anna : allons, allons

 

annas katz' knarzt

le chat d'anna couine 

annas katz' tatzt

le chat d'anna farfouine

anna schnarcht

anna ronflote

anna: lass katz' lass

anna : laisse-moi, le chat

 

annas katz' klagt

le chat pousse un chouinement

anna ahnt

anna a un pressentiment

annas katz' kackt

le chat d'anna a chié, vraiment

anna wacht

anna s'éveille

anna: aah

anna : haaan

 

absatz//

à la ligne //

       nachsatz:

post-scriptum :

(anna liebt otto)

(anna aime otto)

 

10:45 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 24 mai 2020

Herbstmanöver ::: Manœuvre d'automne

Herbstmanöver (Jutta Over)

Manœuvre d'automne (trad. G. Cingal)

 

leicht der Spinnen Taubenetztes zu bewundern

facile de s'émerveiller devant les filets tissés par les araignées

ihre Hungerstunden fließen zäher als die

dont les heures de jeûne filent plus lentement que ne se

Morgennebel schwinden

dissipent les brumes matinales

 

trifft der erste Feuerstrahl die Panzer klammer Käfer

la première salve contre les chars des scarabées engourdis

heißts noch einmal Freiflug übers Minenfeld

= synonyme d'un vol libre au-dessus du champ de mines

 

11:05 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 23 mai 2020

kuckuck ruft ein vogel laut ::: coucou, l'appel d'un oiseau

kuckuck ruft ein vogel laut (Christine Rainer)

coucou, l'appel d'un oiseau (trad. G. Cingal)

 

kuckuck ruft ein vogel laut

coucou l'appel d'un oiseau, sonore 

sehen kann ich ihn nicht

je ne le vois pas du tout

dann noch einmal leiser

puis le revoici plus doux

fernere rufe die gewandt

des appels lointains diffractés

durchs fenster schlüpfen

 par la fenêtre s'immiscent

ins ohr den kopf das innenauge

dans l'oreille la caboche l'œil intérieur

formt einen prächtigen kuckuck

se forme un coucou splendide 

schräg auf einer astgabel

en travers à la fourche d'un arbre

die flügel aufgeplustert legt er

plumes gonflées voilà il pond

der eine sie ist ein dickes ei

lui qui est elle un gros œuf

ins fremde knochennest meine

dans ce nid d'ossements mais il

hirnschale lässt es dort ungestört

ne touche pas à ma boîte crânienne

brüten wochenlang ist es still

ce n'est rien couver des semaines

nachts träume ich von wäldern

la nuit je rêve forêts

flügelschlägen käfern und rinde

battements d'ailes écorces scarabées

dann leises knacken splittern

puis ça craque en douceur se fendille

ich spür kleine trippelschritte

je perçois des trottinements

wie mich jemand gereift verlässt

comme si on me laisse mûrir

übers rechte außenohr

de mon oreille droite libre

schwingt er sich ins freie

il se balance dans le vide

eine feder bleibt zurück

il m'a laissé une plume

schwebt versonnen im morgenlicht

qui plane songeuse dans la lumière de l'aube

 

08:49 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 22 mai 2020

Hurrah, heil! ::: Viva, hourra !

Hurrah, heil! (Maria Janitschek, 1859-1927)

Viva, hourra ! (trad. G. Cingal)

 

    Rote Locken umflattern mein Angesicht,

    Des boucles rousses flottent autour de mon visage,

hüpfende Flammen.

des flammes bondissantes.

Hurrah, heil!

Viva, hourra !

 

Meine schlanken Hüften umgürtet ein Schleier;

Un voile ceint mes hanches minces :

wer ihn löst, erblindet.

qui le dénoue en perd la vue.

Hurrah, heil!

Viva, hourra !

 

Brennender Mohn und blaublumiges Giftkraut

Le coquelicot brûlant et l'aconit d'azur

sprießt unter meinen Fersen auf.

germent sous mes talons.

Hurrah, heil!

Viva, hourra !

 

Meine Lippen sind heiß wie der Schrei der Lust,

Mes lèvres brûlent comme un cri de désir,

süß wie weinende Sünde.

douces tels des péchés plaintifs.

Hurrah, heil!

Viva, hourra !

 

Feuer ist mein Hauch, mein Nein der Tod

Le feu est mon haleine, mon non signe la mort,

mein Ja die wiehernde Hölle.

mon oui c'est le diable et son train.

Hurrah, heil!

Viva, hourra !

 

Weißt du, weißt du, wer ich bin?

Sais-tu, sais-tu donc qui je suis ?

es rauchen die Wälder vor mir,

à mon approche les forêts crépitent

und die Himmel betrinken sich in meinem Laut:

et le ciel s'enivre en entendant ma clameur :

ich bin die Liebe!

je suis l'amour !

 

07:34 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 21 mai 2020

Schwüle ::: Temps d'orage

Schwüle (Hedwig Dransfeld)

Temps d'orage (trad. G. Cingal)

 

    Kein Ruf kann die Erde wecken,

    Aucun appel ne peut éveiller la terre,

Sie schläft im Totenreiche,

Elle dort au royaume des morts,

Sie schläft unter goldenen Decken

Sous des brocarts dorés elle dort

Wie eine Königsleiche.

Comme le cadavre d'un roi.

Im Wald die Gräser und Farren

Fougères, plantes, dans les bois,

Beben in letzter Pein,

Tremblent : c'est l'agonie ultime.

Sie müssen im Lichte erstarren,

Se figent dans le jour infime.

Sie tranken vom Todeswein.

Le vin des morts les désaltère.

 

In tausend Sonnenflüssen

En mille fleuves de soleil

Ergoß der Himmel Verderben,

Le ciel a déversé la dégénérescence,

Von tausend Sonnenküssen

Et mille baisers de soleil

Ein großes Welken und Sterben.

Ont tout décimé, tout flétri.

Im Gold verschmachten die Felder,

Dans cet or les champs agonisent,

Im Gold verzehrt sich die Luft ...

Dans cet or l'air se raréfie...

Und durch die träumenden Wälder

Et il se répand, de par les forêts endormies,

Ein schwerer Verwesungsduft.

Une forte odeur de pourri.

 

 

06:54 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 20 mai 2020

Schweigen ::: Le silence

Schweigen (Lisa Baumfeld, 1877-1897)

Le silence (trad. G. Cingal)

 

... Und rings das Schweigen ... tödlich schweres

... Et tout autour le silence... mortellement lourd

                              Schweigen,

silence,

Als wär' der stumme, blasse Lebensgeist

Comme si la vitalité, pâle et muette,

So straff geschwellt mit lauten Schmerzensworten,

gonflée à se rompre par des paroles blessantes,

Dass er daran erstickend würgt und schweigt.

en vient à s'étouffer, s'étrangler, à se taire.

Er ringt in mir nach Athem, keucht danach,

Haletante, essoufflée, elle lutte en moi

In einen gellen Schrei zu pressen all

afin de rassembler en un seul hurlement

Das stumpfe Elend ...

toute la grise misère...

                   Einen Schrei, der klirrend

Un cri, qui en retentissant,

Die Seelenfasern auseinandersprengt,

fasse éclater les fibres de l'âme,

Dass mir die blonde, traumumwehte Psyche

tant que mon esprit blond nimbé de rêveries

Verhauchend aufgeh'n darf im blauen All ...

puisse aller respirer au profond de l'azur...

... In kühler Kelche Duft sich wiegend,

... Bercé au sein du frais calice des parfums,

In leisem Wohlklang weich sich schmiegend,

blotti au chaud dans une calme harmonie

Endlich befreit ...!

Enfin libéré...!

 

06:31 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 19 mai 2020

Morphina ::: Morphine

Morphina (Francisca Stöcklin)

Morphine (traduction G. Cingal)

 

    Im Traume fand ich dich,

    En rêve je t'ai découverte,

Mädchen, in mondener Nacht

Jeune fille, par une nuit de lune,

Kamst du mir zögernd entgegen.

Tu es venue vers moi à contrecœur.

Auf deiner Stirne träumte ein Stern,

Sur ton front rêvait une étoile,

Deine kleinen Schritte klangen wie Glas,

Tes petits pas comptés tintaient comme du verre,

Um deinen Mund ein überweltliches Lächeln.

Un sourire d'outre-tombe autour de ta bouche.

Deine schmalen Schultern froren im Wind.

Tes épaules frêles gelaient dans la brise.

Ich umschlang dich, deinen eisigen Körper.

Et je t'ai enlacée, toi, et ton corps glacial.

Schwester! wie lange bist du gestorben...

Ma sœur, depuis combien de temps es-tu morte...

Wir sanken, wir fielen.

Et nous sommes tombées, et nous avons sombré. .

 

Mohn umblühte unser Sterben.

Autour de notre mort ont fleuri des pavots.

 

09:10 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 18 mai 2020

entfasst ::: démantibulé

entfasst (Sina Klein)

démantibulé (trad. G. Cingal)

 


schschsch / mach die stimmen drinnen still

ch-ch-ch-ch / fais taire les voix du dedans

sei diese walnussschale auf den wassern.

sois cette coquille de noix qu'emporte l'eau.

die nacht verlangt nicht viel,

la nuit n'exige pas grand chose

nur einlass in die spröde hülle.

que se glisser sous la couette sèche.

 

der fluss wiegt gegen mich

le fleuve pèse contre moi

als weicher körper, venusleib.

corps tendre, chair de vénus.

sie sucht den zeitvertreib und treibt

elle cherche un passe-temps et me bouscule

in mein gehölz, denn es ist willenlos –

le bosquet, car il est docile –

 

es: dient als floß nur nacht, dem mond

lui : ne sert de radeau que la nuit, sous la lune

und wabert trunken vom likör der sonne,

et chancelle le jour saoul de liqueur solaire,

– er grub mir falten in die tagesstirn

– il a creusé des rides dans mon front diurne

die übrig bleibt – hier auf den venuswassern,

qui seul me reste – ici sur les eaux de vénus

in ihren armen:   ausgehöhlt und still.

dans ses bras : vidée et silencieuse.

 

06:33 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 17 mai 2020

Traum : Rêve

Traum (Emmy Hennings)

Rêve (traduction G. Cingal)

 

    Ich bin so vielfach in den Nächten.

    Toutes les nuits je me fais si nombreuse

Ich steige aus den dunklen Schächten.

Et je sors des bouches d'aération :

Wie bunt entfaltet sich mein Anderssein.

Mon double s'épanouit bigarreuse. 

 

So selbstverloren in dem Grunde,

Totalement perdue dans la raison,

Nachtwache ich, bin Traumesrunde

Hors du sanctuaire je me nuitlève

Und Wunder aus dem Heiligenschrein.

Veilleuse-étonnement je fais rondederêve.

 

Und öffnen sich mir alle Pforten,

Toutes les portes s'ouvrent devant moi,

Bin ich nicht da, bin ich nicht dorten?

Ne suis-je pas ici, suis-je là-bas ?

Bin ich entstiegen einem Märchenbuch?

Suis-je donc sortie d'un conte de fées ?

 

Vielleicht geht ein Gedicht in ferne Weiten.

Un poème, qui sait, vogue dans les lointains.

Vielleicht verwehen meine Vielfachheiten,

Et qui sait si mes multiples moi s'évaporent,

Ein einsam flatternd, blasses Fahnentuch . . .

Un étendard pâle qui voltige aux nuées.

 

14:53 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 16 mai 2020

Der Dichter ::: Le poète

Der Dichter (Kathinka Zitz)

Le poète (trad. Guillaume Cingal)

 

    Nur dem Dichter ist das Loos geworden,

    C'est le sort du poète en ce bas monde ici

Über And're hoch sich zu erheben,

De s'élever au-dessus du commun vulgaire,

Denn er lebt ein Phantasieenleben,

Car en vivant sa vie toute d'imaginaire

Näher steht er an des Himmels Pforten.

Il se tient plus près des portes du Paradis.

 

Sprach' der Gottheit tönt aus seinen Worten,

La langue divine s'exprime en ses écrits,

Genien der Wehmut ihn umschweben,

Autour de lui planent les esprits nostalgiques ;

Was der Himmel Schönes ihm gegeben,

Ce que le Ciel lui a donné de magnifique,

Haucht er aus in sehnenden Akkorden.

Il le murmure sur sa lyre, ardent, transi !

 

Seiner Lipp' entströmen sanfte Lieder,

De sa lèvre s'écoulent des chants débonnaires,

Alle seine Worte sind Gefühle

Et toutes ses paroles sont des sentiments

Die der Scherz und auch die Lust empfunden.

Qui expriment la joie ainsi que l'amertume.

 

Niedriges zieht nimmer ihn hernieder,

Jamais rien ne le ramène ici bas, sur terre :

Denn er wandelt frei zum schönen Ziele,

Seul le Beau lui importe, il erre librement,

Mit des Nachruhms schönem Kranz umwunden.

La tête couronnée de sa gloire posthume.

 

11:41 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 15 mai 2020

Betrunkene Nacht ::: Nuit d'ivresse

Betrunkene Nacht (Hertha Kräftner)

Nuit d'ivresse (trad. Guillaume Cingal)

 

    Der Gin schmeckt gleich um elf und drei,

    Le gin est goûtu à onze heures trois

das Soda nur wird schaler.

et la limonade n'en est que plus fade.

Wer will, der kann mich haben

Qui le désire peut m'obtenir

für einen alten Taler.

pour un sou et une œillade.

Mein Bräutigam, mein Bräutigam

Mon fiancé, mon fiancé

war einer von den sieben Raben,

était l'un des sept corbeaux qui

der flog am Haus vorbei,

a survolé la maison,

da war es zwölf vorbei,

et c'était juste après minuit,

mein Bräutigam, mein Bräutigam

mon fiancé, mon fiancé

tat einen dunklen Schrei

a lancé un cri sombre et sec

und wollte seinen süßen Schnabel

et voulait s'abreuver le bec

an meinem Herzen laben,

si doux en becquetant mon cœur,

da spießte ihn ein fremder Mann

un inconnu l'a embroché

auf eine Silbergabel.

sur une fourchette en argent.

Nun kann mich jeder haben

Maintenant le premier venu

für einen alten Taler.

peut m'obtenir pour quatre francs.

Das Herz, mein Freund,

Mais le cœur, mon ami,

ist aber nicht dabei

n'est pas inclus

bei diesem Preis,

dans le prix,

dem Herzen, Freund, wird kalt und heiß 

non, mon ami, ce cœur, s'il a froid, s'il a chaud,

nur bei den Zärtlichkeiten eines Raben.

ce n'est que d'être cajolé par un corbeau.

Darum auch haben

Et c'est pour ça, mon beau,

meine Freunde mich ertränkt . . .

mes amis m'ont noyée...

Versprecht, daß ihr das Glas Chartreuse verschenkt,

Jurez-le moi, cette chartreuse, c'était votre tournée,

in dem ich schwimme als ein gelbes Ei.

ce verre où pareille à un jaune d'œuf je nage.

 

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jeudi, 14 mai 2020

Die gelbe Schlange ::: Le serpent jaune

Die gelbe Schlange (Gertrud Kolmar)

Le serpent jaune (trad. Guillaume Cingal)

 

    Ich war ein Mädchen auch im Traum.

    Dans le rêve j'étais aussi une jeune fille.

 

Und meine Brüste lagen, helle Inseln,

Et mes seins gisaient, îles lumineuses,

Auf jeder eine kleine braune Stadt

Et sur chacun d'eux une petite ville sombre

Mit spitzem Turm

Avec un beffroi pointu

Und rot geheimer Ströme unterirdnem Rinseln.

Et rouges les ruissellements souterrains de fleuves cachés.

 

Wann werden weiße Quellen aus den Steinen brechen?

Quand des sources blanches sourdront-elles des pierres ?

 

Die Schlange zuckte

Le serpent avançait invisible

Ungesehn durch Kraut.

en se tortillant dans les plants de choux.

Ach, alle Moose, die sie grüßte,

Toutes les mousses qu'il salua

Verrotteten.

Pourrirent aussitôt.

Ihr Leib ließ eine Wüste.

Derrière lui son corps laissait un désert.

Baumgrün vergilbte vor der gelben Haut.

Vert tendre de jaunir devant sa tête jaune.

 

Die gelbe Schlange kam.

Le serpent jaune est arrivé.

Sie zog sich über Meer

Il a couvert la mer

Und sank in Grund,

Avant de s'enfoncer dans le sol

Wo seltsam bunt und schwer

Où d'un poids singulier, vives couleurs étranges,

Tierblumen an verfallnen Schiffen saugen

Des fleurs animales suçaient les navires naufragés

Mit zähnelosem Mund.

De leur bouche édentée.

 

Sie schlich

Il s'est immiscé

In meine roten Grottenflüsse ein.

Dans mes ruisseaux souterrains aux flots rouges.

Sie lächelte.

Il a souri.

Die kleine Stadt ward krank,

La petite ville est tombée malade

Zermürbte, wich.

Epuisée, affaiblie.

Ihr stolzer Wartturm sank

Sa fière tour de guet

Tief in ein Weiches ein.

S'est enfoncée profondément dans la terre molle.

 

Die Insel, einmal glücklich schön

L'île, jadis belle et fortunée,

Mit Hügelkuppe und mit sanfter Bucht

Avec sa collinette et sa baie si douce

Um vieler Wellen blitzendes Getön,

Au murmure éclatant au fil de tant de vagues,

Hing müd in See.

Tomba, lasse, dans la mer.

 

Wie überreife, halbvermulschte Frucht.

Comme des fruits trop mûrs à moitié remâchés.

 

12:05 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 13 mai 2020

Trauriger Tag ::: Jour triste

Trauriger Tag (Sarah Kirsch)

Jour triste (trad. Guillaume Cingal)

 

(Pour écouter aussi le poème)

 

    Ich bin ein Tiger im Regen

    Je suis un tigre sous la pluie

Wasser scheitelt mir das Fell

L'eau me raye le pelage

Tropfen tropfen in die Augen

Des gouttes dans les yeux dégouttent

 

Ich schlurfe langsam, schleudre die Pfoten

J'avance à pas feutrés, mes coussinets

Die Friedrichstraße entlang

Prennent leur essor sur la Friedrichstraße 

Und bin im Regen abgebrannt

Et la pluie me calcine

 

Ich hau mich durch Autos bei Rot

Je me faufile au feu rouge parmi les autos

Geh ins Café um Magenbitter

Vais au café m'envoie un picon bière

Freß die Kapelle und schaukle fort

Boulotte l'église repars en me dandinant

 

Ich brülle am Alex den Regen scharf

Pour appeler Alex dru je rauque la pluie

Das Hochhaus wird nass, verliert seinen Gürtel

Le building de s'imbiber en perd sa ceinture

(ich knurre: man tut was man kann)

(Moi je grogne, on fait ce qu'on peut)

 

Aber es regnet den siebten Tag

Mais le septième jour voici qu'il pleut encore

Da bin ich bös bis in die Wimpern

Et moi méchant jusqu'aux sourcils

 

Ich fauche mir die Straße leer

À force de feuler je fais fuir tout le monde

Und setz mich unter ehrliche Möwen

Et je m'installe avec de braves goélands

 

Die sehen alle nach links in die Spree

Qui regardent la Spree la tête vers la gauche

 

Und wenn ich gewaltiger Tiger heule

Et moi tigre puissant quand je rugis

Verstehn sie: ich meine es müsste hier

Comprenez bien : ce que je veux dire c'est qu'ici

Noch andere Tiger geben.

il devrait y avoir d'autres tigres.

 

 

16:30 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 12 mai 2020

Sag mir ein Wort ::: Dis-moi quelque chose

Sag mir ein Wort (Christine Lavant)

Dis-moi quelque chose (trad. Guillaume Cingal)

 

    Sag mir ein Wort, und ich stampfe dir

    Dis-moi quelque chose, et je te ferai sortir

aus dem Zement eine Blume heraus,

une fleur du ciment rien qu'en piétinant

denn ich bin mächtig geworden vor Schwäche

car la faiblesse et l'attente vaine

und vom sinnlosen Warten,

m'ont donné un surcroît de force,

magneten in allen Sinnen.

aimantée dans tous les sens du terme.

Sicher wirst du erscheinen müssen!

Sans doute il faudra que tu te montres !

Über dem Bahnhof zittert die Luft,

Au-dessus de la gare soufflent des bourrasques

und die Taubenschwärme erwarten

et les vols de pigeons attendent

den Einbruch der großen Freude.

l'avènement de la grande joie.

Das Licht hat sich sanft auf die Schienen gelegt,

La lumière s'est posée doucement sur les rails,

weg von den Haaren der Mädchen

loin des cheveux des jeunes filles,

und aus den Augen der Männer.

hors de portée des yeux des hommes.

Ich habe aufgehört zu weinen,

Et moi j'ai cessé de pleurer

aufgehört auch, auf das Wunder zu warten,

et j'ai cessé aussi d'attendre le miracle

denn eines ereignet sich immerwährend

car toujours un miracle advient pendant que moi

im Wachstum meiner Schwäche,

je sens s'accroître ma faiblesse,

die da steigt und steigt hoch über die Tauben hinauf

qui monte et s'envole plus haut que les pigeons,

und hinunter in schwarze Brunnen,

avant de redescendre au fond des puits sombres,

wo auch tagsüber noch sichtbar sind

où l'on voit tout le jour

die verheimlichten Sterne.

les étoiles cachées.

Dort unten wechselt nicht Tag und Nacht,

En effet, là en bas, jour et nuit se confondent,

dort unten begehrst du noch ununterbrochen

et là en bas tu convoites sans répit

die sanfte Blume meines Willens.

la douce fleur de ma volonté.

 

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lundi, 11 mai 2020

An einen Baum am Spalier ::: À un arbre en espalier

An einen Baum am Spalier (Sophie Mereau, 1770-1806)

 

À un arbre en espalier (trad. Guillaume Cingal)
 

    Armer Baum! - an deiner kalten Mauer

    Pauvre arbre, coincé contre cette paroi froide

fest gebunden, stehst du traurig da,

qui t’entrave, te voilà éploré, maussade,

fühlest kaum den Zephir, der mit süßem Schauer

sans sentir le zéphyr ni l’averse clémente

in den Blättern freier Bäume weilt

qui, berçant les feuilles des arbres moins captifs,

und bei deinen leicht vorübereilt.

ne touche tes rameaux qu’en des instants furtifs.

O! dein Anblick geht mir nah!

Ô, te voir seulement me saisit et m’enchante !

und die bilderreiche Phantasie

L’imagination aux infinis reflets

stellt mit ihrer flüchtigen Magie

en un tour de magie devant les yeux me met

eine menschliche Gestalt schnell vor mich hin,

vite, à la dérobée, comme une forme humaine

die, auf ewig von dem freien Sinn

qui, coupée pour toujours de la nature pleine

der Natur entfernt, ein fremder Drang

et de la liberté, contraint un feu torride

auch wie dich in steife Formen zwang.

à prendre, comme toi, des formes plus rigides.

 

 

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dimanche, 10 mai 2020

Winterwanderung ::: Errance hivernale

Winterwanderung (Thekla Lingen)

Errance hivernale (trad. G. Cingal)

 

    Verschneit der Weg,

    La sente enneigée

Vom Wind verweht. 

Par le vent effacée.

Wegweiser stehn und weisen,

Des écriteaux indiquent

Wo meine Strasse geht.

Où se trouve ma rue.

So still der Wald,

La forêt, sans un bruit,

In weissen Schleiern

Enveloppée de voiles blancs :

Still und kalt.

Silencieuse, engourdie.

Schneeflocken wehen durch die Luft –

Des flocons flottent dans le ciel :

Kein Menschenlaut,

Pas un son humain,

Kein Vogel ruft.

Et d'oiseaux, aucun appel.

Der Schnee webt mir ein weisses Kleid,

La neige me tisse une robe blanche,

Ich wandre still, ich wandre weit,

Je marche loin et en silence,

Mag keinen Weiser am Wege sehn,

Ah si je ne voyais plus le moindre écriteau...

Mag meine eigene Strasse gehn

Ah, si ma rue pouvait disparaître bientôt...

Im weissen Winterfrieden.

Dans la paix blanche de l'hiver.

 

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samedi, 09 mai 2020

Zwei Bäume ::: Deux arbres

Zwei Bäume (Luise von Plönnies)

Deux arbres (trad. G. Cingal)

 

    Zwei Bäume hab' ich einst im Wald gesehn,

    Un jour, dans la forêt, j’ai vu deux arbres

Die wollten sich einander nahe stehn.

Qui désiraient s’approcher l’un de l’autre.

Sie schau'n sich an voll Sehnsucht, möchten gern

D’une triste ardeur ils se regardaient,

Sich fest umschlingen; doch sie stehn zu fern, 

Désireux de l’étreinte, mais trop éloignés

Denn andrer Grund ist Jedem angewiesen,

Car chacun a reçu une place assignée

Darin des Lebens starke Wurzeln sprießen. 

Où poussent dru les racines de l’existence.

So neigt sich Jeder still zum Andern hin, 

Pourtant chacun vers l’autre se penche ;

Der Eine scheint den Andern anzuzieh'n,

Tel paraît attirer l’autre vers lui

Bis es zuletzt gelingt den schlanken Zweigen, 

Jusqu’à pouvoir enfin nouer ses maigres branches

Sich in den Kronen liebend zu erreichen. 

À la cime de l’autre, amour épanoui.

Wie sie die Aeste in einander flechten, 

Et comme ils ont tressé ensemble leurs rameaux

Sind sie beschirmt von liebevollen Mächten; 

Les voilà protégés par de tendres puissances.

In blauen Lüften, wo die Wolken jagen,

L’azur, où les nuées vont en troupeaux,

Da dürfen sie sich ihre Sehnsucht klagen. 

Peut entendre leur plainte et leur désespérance.

Sie dürfen Blüth' um Blüthe selig tauschen,

Ils entrefrôlent leurs bourgeons, si vivement,

An ihren Düften wonnig sich berauschen. 

Et s’enivrent de leurs parfums charmants.

Sie stehn, vom Licht des Abendroths umglüht, 

Là, sous les rougeoiements du crépuscule,

Gleich wie von tausend Rosen überblüht; 

Ils s’éclairent de l’éclat de milliers de roses ;

Verklärend weben aus der Himmelsferne

Du fond des cieux les astres éternels

Ihr heilig Licht darum die ew'gen Sterne.

Leur tissent une sainte lumière.

So möcht' ich mich mit dir zur Höhe schwingen,

C’est ainsi qu’avec toi je voudrais m’envoler

Mit tausend Liebesarmen dich umschlingen, 

Vers les cieux, et de mes mille bras t’enlacer,

Mit meines Herzens innigsten Gedanken 

Des pensées les plus cachées au-dedans

Dich unauflöslich fassen und umranken.

De mon cœur, te saisir, t’agripper fermement.

So möcht' ich deinem höchsten Leben lauschen,

C’est ainsi que je voudrais boire à ta vie même

So möcht' ich Seel' um Seele mit dir tauschen, 

Et échanger mon âme avec la tienne,

Hoch über'm düstern Nebelreich der Erden,

Par-delà les nuées sombres qui tout envoilent

Im Himmelblau mit dir vereinigt werden,

M’unir à toi enfin dans le ciel azurin,

Wo keines Menschen Augen auf uns sehn,

Où aucun œil humain ne nous atteint,

Wo nur die Sterne auf und niedergehn.

Où seule va et vient la course des étoiles.

 

 

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Liens :

 

 

 

 

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NdT :

Par ailleurs, je commente ou justifie rarement mes traductions, mais je veux ici indiquer que j'ai compensé l'absence de respect strict de la forme (distiques de rimes plates) par une alternance d'alexandrins et décasyllabes ainsi que par le recours ponctuel aux rimes croisées, ou, pour les 4 derniers vers, de façon assez appropriée je trouve, aux rimes embrassées.

 

10:33 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 08 mai 2020

Ich will dich erschlagen! ::: Je vais t'abattre !

Ich will dich erschlagen!  (Lisbeth Eisner)

Je vais t'abattre ! (trad. G. Cingal)

 

 

Ich will dich erschlagen!

    Je vais t'abattre !

Ich! Pentesilea!

Moi, Penthésilée !

Sie sprengt heran.

La voilà qui part à l'assaut.

 

 

Im Todessprung steigt

Dans cet assaut fatal bondit

hufblitzend ein Roß.

à perdre haleine un destrier.

Achilles schaudert: sein Geschoß

Achille frémit : son épée

färbt sich in heißem Herzblut.

de ce sang bouillonnant rougit.

Zwei nackte Arme,

Deux bras nus

ringgeschmückt,

décorés de bagues

fallen zur Seite –

retombent au sol :

Nie wieder reitet,

Plus jamais ne cavalera

nie wieder streitet

ni ne bataillera

Pentesilea.

Penthésilée.

 

 

Achilles barg sich in seinem Zelt

Achille s'enferma sous sa tente

drei Tage lang.

trois longs jours durant.

Sein Herz blieb ihm für immer krank.

Son cœur à tout jamais en demeura blessé.

So schlug den Helden

Ainsi l'a-t-elle abattu,

Pentesilea.

Ce héros, Penthésilée.

 

17:42 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 07 mai 2020

Unsere Welt ::: Notre monde

Unsere Welt (Helene von Engelhardt)

Notre monde (trad. G. Cingal)

 

    Wir fragen nicht nach Weltgetrieb',

    Non, nous ne réclamons pas l'agitation,

Nach bunter Lust und lautem Glück.

Ni plaisirs éclatants ni bonheurs bruyants.

Denn uns're Welt ist uns're Lieb',

Car notre monde, c'est notre amour :

Wir zieh'n uns still darein zurück.

C'est là que nous nous retirons, là, en-dedans.

 

Die Welt für uns in Nichts zerfällt

Pour nous le monde se désintègre et sombre,

Mit ihrem wirren Wechsellauf,

En coups de canons confus, dans le néant.

Und aus dem Nichts steigt eine Welt

Et de ce néant s'élève un nouveau monde

Voll Liebesseligkeit uns auf!

Tout de béatitude et d'amour débordant !

 

 

09:54 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 06 mai 2020

Abzählen der Regentropfenschnur ::: En comptant les tresses de gouttelettes

Abzählen der Regentropfenschnur (Hilde Domin)

En comptant les tresses de gouttelettes (trad. G. Cingal)

 

    Ich zähle die Regentropfen an den Zweigen,

    Je compte les gouttes de pluie sur les branches,

sie glänzen, aber sie fallen nicht,

elles brillent sans tomber,

schimmernde Schnüre von Tropfen

tresses scintillantes de gouttes

an den kahlen Zweigen.

sur les branches nues.

Die Wiese sieht mich an

La prairie me regarde

mit großen Augen aus Wasser.

avec ses grands yeux d'eau.

Die goldgrünen Weidenkätzchen

Les chatons du saule, d'un vert d'or,

haben ein triefendes Fell.

ont le poil dégoulinant.

Keine Biene besucht sie.

Autour, pas la moindre abeille.

Ich will sie einladen

Je veux les inviter

sich an meinem Ofen zu trocknen.

à se sécher près de mon poêle.

 

Ich sitze auf einem Berg

Assise en haut d'une montagne,

und habe alles,

j'ai tout ce qu'il faut,

das Dach und die Wände,

le toit et les murs

das Bett und den Tisch,

le lit et la table,

den heißen Regen im Badezimmer

la pluie brûlante dans la salle de bains

und den Ofen mit löwenfarbener Mähne,

et le poêle avec sa crinière de lion

der atmet wie ein Tier

qui ahane comme une bête

oder ein Mitmensch.

ou comme un compagnon.

Und die Postfrau

Et jusqu'à la factrice

die den Brief bringen würde

qui m'apporterait la lettre

auf meinen Berg.

au sommet de ma montagne.

 

Aber die Weidenkätzchen

Mais les chatons du saule

treten nicht ein

n'osent pas entrer

und der Brief kommt nicht,

et la lettre n'arrive pas,

denn die Regentropfen

car les gouttes de pluie

wollen sich nicht zählen lassen.

refusent de se laisser compter.

 

07:08 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 05 mai 2020

Ich wollte so gern ein Stern sein ::: J'aimerais tant être une étoile

Ich wollte so gern ein Stern sein (Zehra Çirak)

J'aimerais tant être une étoile (trad. G. Cingal)

 

    Seelenklimawandel

    Changement climatique de l'âme

Das Dasein ist ein Riesenrad

L'existence est une grande roue

Wir Menschen sind nur Zwerge

Nous, les humains, rien que des nains

Trotzdem geht der Mond

Et pourtant la lune

auf und ab

monte et descend

im Nehmen

au fil du temps

und die Sterne schauen

et les étoiles nous fixent

ab und zu

de bas en haut

mit halbblinden Augen

de leurs yeux à moitié aveugles

der sorg-

malgré leurs

losen Ohren wegen

oreilles négligentes

Manchmal sie blinken

Parfois elles clignent des yeux

und tönen

avec fracas comme si 

als ob sie lauthals Leben wären

elles prétendaient haut et fort être la vie même

Ach man möcht so gerne

Ah comme on aimerait que

der Sterne Wegen

la piste des étoiles

 nur

ne soit

ein lautlos Lichtlein sein

qu'un faible halo silencieux

 

08:05 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 04 mai 2020

Joseph Beuys ::: Joseph Beuys

Joseph Beuys (Eva Zeller)

Joseph Beuys (trad. G. Cingal)

 

    als er sich in den

    quand il s'est coupé

Finger schnitt

le doigt

hat er das

il a fait un

Messer verbunden

pansement au couteau

 

als er aus aller-

quand en clouant des objets

geringstem Material

totalement insignifiants

eine Kreuzigung nagelte

il a bricolé une crucifixion

ein Balken eine Latte

une poutre une planche

ein Kabel zum Schnüren

un câble pour ficeler ça

setzte er zwei

et voilà qu'il avait figuré

Rückenfiguren davor

deux personnages vus de dos

weiße Flaschen die

des fioles blanches contenant

Blutkonserven enthalten

du sang en conserve

 

Stellprobe für

un échantillon de lieu

fast so etwas

pour quelque chose comme

wie Erbarmen

de la pitié

 

 

08:17 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 03 mai 2020

ASSOZIATIONEN ::: ASSOCIATIONS

ASSOZIATIONEN (Ilse Blumenthal-Weiss)

ASSOCIATIONS (trad. G. Cingal)

 

Die STEINE reden.

Les PIERRES bavardent.

Der Laternenpfahl leistet

Le réverbère tient

Dem GALGEN Gesellschaft.

Compagnie à la POTENCE.

Zigarette und Tabak

La cigarette et son tabac

Lösen sich in ASCHE auf.

Se décomposent en CENDRE.

Fahnen aus RAUCH

Des drapeaux de FUMÉE

Verhängen den Himmel.

Cachent le ciel.

STERN um STERN martert

Tant d'ÉTOILES supplicient

Blick und Gewand.

Le regard et l'habit.

 

Man sagt im Schlaraffenland

On dit qu'au pays de cocagne

Ist der gelbe Fleck

La tache jaune

Unsichtbar.

Est invisible.

 

09:41 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 02 mai 2020

Nachts ::: Nocturne (Sophie Albrecht)

Nachts (Sophie Albrecht)

Nocturne (trad G. Cingal)
 

    Alles ruht - nur meine Seele

    Tout repose et seule mon âme

   Ist noch ihrem Kummer wach;

Veille, lourde de souci ;

Schmerzlicher, weil ichs verhehle,

Plus douloureusement, malgré moi, elle exhale

   Drückt sie ihr gepreßtes: Ach!

Son soupir tenu, comme un cri.

 

Schwüle liegt auf meinem Herzen,

Mon cœur est lourd de sombres nuages,

  Schwerer Ahndung bange Last -

Suffoque sous le poids de noirs pressentiments :

Nie verschwinden diese Schmerzen,

Toujours de ces douleurs je subis les outrages —

   Nur im Grabe wohnet Rast -

Dans la tombe : là est la trêve, seulement !

 

Gott! mein Gott! o gieb mir Stille,

Mon Dieu, donne-moi le repos !

   Sprich zu meinem Geiste: Ruh!

Ordonne à mon esprit de fuir le tourment.

Bey dir ist des Friedens Fülle,

Près de toi pleinement on se trouve dispos —

   Wink mir süßen Schlummer zu.

D'un geste accorde-moi de dormir doucement.

 

 

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vendredi, 01 mai 2020

Weisse Pause ::: Pause blanche (Elke Erb)

Weisse Pause (Elke Erb)

Pause blanche (trad. G. Cingal)

    Als ich in das blühende Bäumchen sah,

    Pendant que je regardais l’arbuste en fleur

stand sein Tausendweiß still und starrte,

son infinie blancheur immobile me fixait,

als prange es vor dem Himmel,

comme si dans le ciel il se balançait,

starr und fremd hielt die Stille,

le silence durait, étrange, obstiné,

und nachher, oben im Zimmer,

et ce n’est qu’après, dans la chambre à l’étage

habe ich mich erinnert,

que je me suis rappelée

wie ich selbst im Kindesalter

comment lorsque j’étais enfant

auf dem Land aus der Küche starrte

de la cuisine à la campagne je fixais

exzessiv in das Schneien

obstinément la neige tomber

und Schneien. Ein wenig Droge.

et tomber. Un peu comme une drogue.

Ein Reiz. Er zehrt und dauert.

Une fascination. Qui mine et n’a de cesse.

Ein unverwandtes Schauen

Un regard implacable

zurück in das nicht Traute.

qui fixe ce dont il se méfie.

Freiheit gleich Fremde gleich Tausend,

La liberté comme l’étranger comme la multitude

denn da starrte ja alles,

car alors tout me fixait de ce regard fixe :

Steinrücken, Apfelrund, Graslauf.

pierres retournées, rondeur des pommes, herbes folles.

Jedoch gewann sich das Auge

Cependant, l’œil a su s’emparer de

das Hausige des Hauses...

ce qui, de la maison, faisait la quintessence...

 

______________________________

 

En ce premier jour de mai si particulier, sans défilé ni manifestation, à dix jours de la fin (définitive ?) du confinement, je commence une nouvelle série de traductions de poètes ou d'autrices germanophones. Le projet est de tenter de traduire un texte à chaque jour de mai, et d'une écrivaine différente chaque jour. Je le rappelle, je suis piètre germaniste et j'essaie surtout, par ce biais, de me contraindre à pratiquer un peu mon allemand si rouillé. Toutes critiques constructives sont les bienvenues.

Ici, il s'agit d'un poème en distiques non rimés, et j'ai tenté d'en rendre le caractère étrange, obstiné et volontiers bancal au moyen de vers principalement impairs : 11, 13, 7 et 9. Les deux distiques “pairs” (8/12 et 10/12) correspondent aux moments de maîtrise (distiques 4 et 9). Je suis assez content des vers à structure ternaire et impairs (4/5/6 pour le vers 14 et 5/5/3 pour le vers 16).

Tout cela est un peu arbitraire, mais m'a permis d'avoir un cadre autre que celui des rimes, et du sens (qui m'a en partie échappé, cela se remarque sans doute).

 

11:07 Publié dans Germaniques de mai | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 30 avril 2020

Sommernacht ::: Nuit d'été

Sommernacht (Johanna Wolff)

Nuit d’été (trad G. Cingal)

 


    Klee und Nachtviolen duften

   Du trèfle et des giroflées le parfum puissant

süß bedrängend durch das Dunkel.

s’exhale finement de par l’obscurité.

O wie lieb ich diese Düfte

Ô comme j’aime ces senteurs

und wie lieb ich diese Nacht!

et comme j’aime cette nuit !


Und mein Ruder gleitet leise

Et ma rame lentement glisse

durch die Wellen mondumflimmert.

par l’onde aux reflets de la lune.

O wie lieb ich diese Wellen

Ô comme j’aime cette onde

und wie lieb ich diesen Glanz!

et comme j’aime cet éclat !


Wenn aus dunkelblauen Tiefen

Quand, venu des profondeurs bleutées,

mit den Lüften, mit den Düften

avec ces parfums et ces vents coulis,

ein Vergessen und Verlieren

un sentiment de perte et d’oubli

mich umdämmert weich und sacht

m’enlace doucement et délicatement,

und mein Nachen lautlos gleitet

mon esquif glisse sans bruit

durch die Nacht.

et s’enfonce dans la nuit.

 

08:11 Publié dans Johanna Wolff | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 29 avril 2020

Das ist die Zeit ::: Voici le moment

Das ist die Zeit (Johanna Wolff)

Voici le moment (trad. G. Cingal)

 

    Wenn der Wald im Nebel steht,

    Quand la forêt, embrumée, blêmit,

wenn der Wind mit müdem Streichen

quand le vent, mollement,

durch verschlafne Föhren weht,

souffle sur les pins endormis,

ringsum will der Tag verbleichen:

le jour se lève et veut arracher les pigments :

das ist die Stunde, das ist die Zeit,

voici l’heure et le moment

wann die Einsamkeit

où la solitude

aufs Wandern geht.

se fait vagabonde.



Wenn der Wald im Bluste bebt,

Quand la forêt tremble sous les rafales

Maienwind mit scheuem Schweigen

et que le vent de mai, timidement,

um die jungen Knospen webt

tisse autour des bourgeons sa toile,

und die Säfte drängend steigen:

quand la sève monte ardemment :

das ist die Stunde, das ist die Zeit,

voici l’heure et le moment

wann die Sehnsucht schreit

où la mélancolie éclate,

und Liebe zur Liebe strebt.

où l’amour aspire à l’amour.

Wenn der Wald im Reife blinkt,

Quand la forêt scintille sous le givre,

Sonnenlicht mit hartem Scheinen

que le soleil de ses rayons ardents

durch kristallne Zweige klingt,

fait tinter les ramures cristallines,

dir im Auge friert das Weinen:

que les pleurs dans ton œil glacés se figent :

das ist die Stunde, das ist die Zeit,

voici l’heure et le moment

<>die das Herzeleid

où les tourments

zur Ruhe bringt.

t’apportent le repos.

 

08:19 Publié dans Johanna Wolff | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 28 avril 2020

Du bist der Klang ::: Tu es le son

Du bist der Klang (Johanna Wolff)

Tu es le son (trad. G. Cingal)

 

    Sing ich ein Lied, du bist der Klang,

    Si je chante, le son, c'est toi —

auf den gestimmt mein ganzes Leben.

Le son auquel s'accorde ma vie entière.

Frag nicht was dein in dem Gesang,

Ne me demande pas ta place dans mon chant,

wo alles dein,

tu y es tout entier,

mein ganzes Sein, das mühsam rang,

mon être tout entier s'épuisant à chanter

um Wohllaut dir zu geben.

pour te donner le la.

 

Und bin ich reich, du bist mein Gut,

Et si je suis riche, tu es mon bien ;

und bin ich still, bist du mein Frieden.

si je suis calme, c'est toi qui m'apaises.

Du bist der Schrein, darinnen ruht

Tu es le sanctuaire où repose

die Seele mein.

mon âme.

Die Seele mein ist gut und ruht

Mon âme est bonne ; elle repose

im Himmel schon hienieden.

au ciel déjà le ciel ici-bas.

 

08:52 Publié dans Johanna Wolff | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 26 avril 2020

Und rinnt mein Leid ::: Ma souffrance s'écoule

Und rinnt mein Leid (Johanna Wolff)

Ma souffrance s'écoule (trad G. Cingal)

 

    Und rinnt mein Leid durch perlende Lieder

Ma souffrance s'écoule en chansons chatoyantes

ganz sacht,

sans fracas

es kommt das Leben und lockt sie wieder

la vie pour les attirer se fait caressante

und lacht!

et rit aux éclats !

 

Und dunkeln Tränen den Glanz meiner Lieder

Des pleurs viennent ternir mes chansons éclatantes

zur Nacht,

la nuit,

wie leuchtende Vögel aufflattern sie wieder

comme oiseaux leur envol aux plumes rutilantes

mit Macht!

est sans répit !

 

Und sind mit Singen und Klingen erst wieder

Toujours la lyre ou le tambour les réenfante

erwacht,

au temps qui va,

die Tränen geben dem Klang meiner Lieder

mais ce sont les pleurs qui leur donnent, si brillantes,

die Pracht!

leur éclat !

 

 

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mercredi, 08 avril 2020

Wie es war ::: Passé – comment

Wie es war (Johanna Wolff)

Passé – comment (trad. G. Cingal)

 

    Du und ich, wir beide wissen,

    Toi et moi, nous le savons,

was man einmal hat umfangen,

ce qui jadis nous a saisis

wird man immerdar vermissen

nous manquera à tout jamais,

und mit Tränen auf den Wangen

et les joues baignées de larmes

immer träumen, wie es war -

nous rêvons toujours du passé – comment –

über hundert Jahr.

qui a duré au moins cent ans.

 

Du und ich, wir beide wissen,

Toi et moi, nous le savons,

was uns band, kann nicht verblassen,

ce qui nous unissait ne peut pas disparaître,

goldne Fäden, die zerrissen,

des fils dorés qui, même déchirés,

können nicht vom Leuchten lassen,

ne cessent pas d'étinceler

leuchten über hundert Jahr -

et brillent pour au moins cent ans :

wie es war.

ce passé – qui brillait – comment.

 

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mardi, 07 avril 2020

Mein Brüderchen hab ich erschlagen ::: Ô, mon pauvre frangin…

Mein Brüderchen hab ich erschlagen (Johanna Wolff)

Ô, mon pauvre frangin… (trad. G. Cingal)

 

    Mein Brüderchen hab ich erschlagen,

    Ô, mon pauvre frangin, je l’ai assassiné,

das war wohl schlimmer Dank.

action de grâces funeste.

Nun höre ichs wimmern und klagen,

Maintenant je l’entends gémir, se lamenter

wie Totengesang.

comme une oraison funèbre.

 

Meine Laute höre ich beben

Mon luth, je l’entends frissonner

mit irrem Kling und Klang,

et le son qui en sort est de pure folie,

geisternde Lieder umschweben

les voix des spectres font tourner

mich jahrelang.

virer mon moi à l’infini.

 

Die Laute, die mußte sterben,

Il fallait bien que meure ce luth, certes,

sie wußt von uns beiden zu viel.

car il en savait trop sur lui et moi.

Mag ich nun selber verderben -

Comme j’aimerais courir à ma perte :

kein Weg - kein Ziel!

pas d’issue, pas de voie !

 

 

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lundi, 06 avril 2020

Dir sang ich meine Lieder! ::: Pour toi j’ai chanté mes chansons

Dir sang ich meine Lieder! (Johanna Wolff)

 

    Dir sang ich meine Lieder!

    Pour toi j’ai chanté mes chansons,

Du und ich, du und ich

toi et moi, toi et moi

wandern zusammen diesen Weg

ensemble arpenter ce chemin

weltenlang nicht wieder.

en tous sens, cela ne se reproduira pas.

 

Mein Herz hatt sich gegeben

Mon cœur s’est livré à toi

in deine Hand, in deine Hand,

et placé dans ta main, dans ta main,

das war wohl wert ein Leben.

ce cœur qui valait une vie.

 

Nun steht mein Licht ganz tief gebrannt

Mon flambeau désormais est calciné,

und zittert hin und wieder

sa lumière vacille au vent,

im kalten Wind - den deine Hand

au vent froid dont ta main a fait

zum Sturm entfacht.

une tempête.

Ich gab dir Lieb und Lieder,

Je t’ai donné mon amour et mon chant,

was hast du aus mir gemacht!

et ma vie par toi s’est défaite !

 

09:48 Publié dans Johanna Wolff | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 05 avril 2020

Da sang eine graue Nachtigall ::: Un rossignol gris chantait

Da sang eine graue Nachtigall (Johanna Wolff)

 

Un rossignol gris chantait (trad G. Cingal)

 



    Da sang eine graue Nachtigall

    Un rossignol gris chantait

von Sonne und blauendem Flieder,

aux lilas bleus et au soleil resplendissant :

sang mit so süßem schwerem Laut

il chantait d’une voix tendre autant que sonore

als wie ein Bräutigam der Braut

tout comme un amoureux à celle qu’il adore,

allerschönste Lieder.

susurre les plus sublimes de tous les chants.



Grabt unter blühendem Busch ein Grab,

Dans l’ombre du lilas en fleur, sombre, une tombe :

ich misse ihr zärtliches Singen;

elle me manque tant, sa chanson gaie et folle.

wenn sie nicht singt, dann ist sie tot,

si je ne l’entends plus, c’est donc qu’elle a péri

sollt eine Krone rosenrot

on doit déposer une couronne fleurie

der kleinen Nachtigall bringen.

rouge et rose pour la petite rossignole.

 

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vendredi, 03 avril 2020

Das bissel Leben ::: La vie rabougrie

Das bissel Leben (Johanna Wolff)

La vie rabougrie (trad. G. Cingal)

 

    Warum man’s immer weiter trägt,

    Pourquoi continue-t-on à le porter

warum man’s nicht zerbricht, zerschlägt,

sans le briser, sans le détruire,

es hat ja so wenig zu geben,

Ce rien qui ne peut rien nous donner :

das Leben - das bissel Leben.

la vie, cette vie rabougrie.

 

Man hält den Strick schon in der Hand,

Déjà on tient la corde, et on la serre,

und wirft ihn wieder in den Sand

avant de la laisser tomber par terre

und meint es ginge noch eben -

en se disant qu'on peut continuer un peu

das Leben - das bissel Leben.

la vie, cette vie rabougrie.

 

Es hat uns allesamt genarrt,

Elle nous a tous rendus fous,

am Ende wird man eingescharrt,

Et à la fin on finira au fond du trou :

so läßt man’s verblassen, verschweben -

on la laisse flotter, elle s'évanouit –

das Leben - das bissel Leben.

la vie, cette vie rabougrie.

 

Lacht’s dir hier unten Morgenrot,

La santé, le soleil et le pain : si

Gesundheit, Sonne und dein Brot,

tout cela au beau matin te sourit,

dann hat es sein Bestes gegeben

tu ne peux rien attendre de mieux

das Leben - das bissel Leben.

de la vie, cette vie rabougrie.

 

Vielleicht hebt’s jenseits wieder an,

Peut-être qu’au-delà c’est un commencement,

so irgendwie und wo und wann:

n’importe comment, partout et de tout temps :

Alles Weiden, Wachsen und Weben -

tissus, cultures et prairies –

ein bissel ewiges Leben!

et pour l’éternité une vie rabougrie !

 

 

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jeudi, 02 avril 2020

Nicht zerbrechen ::: Qui plie mais ne rompt pas...

Nicht zerbrechen (Johanna Wolff)

Qui plie mais mais ne rompt pas... (trad. G. Cingal)

 

    Wie sind der Schmerzen so viel

Quel excès de douleurs,

und der unerträglichen

et comme vivre fait

Lasten des Daseins!

peser des fardeaux insupportables !

Binsen gleich

Pareils à des joncs,

schwanken die Menschen unter der Wucht

les hommes ploient sous le poids

des Lebens,

de la vie

das ihnen zu schwer wird.

qui les écrase toujours davantage.

 

Nur nicht zerbrechen!

Mais il ne faut pas rompre !

Ohne Knick und Schaden

Garder vierge d'accrocs

bewahren

et de meurtrissures

die Lichtseele,

l'âme légère,

die unsterbliche!

l'âme immortelle !

 

Daß Same der Überwindung

Afin que la graine de l'opiniâtreté

sich weiter baue

continue de se fortifier

in junggrüne,

dans le vert de l'espérance

hoffende Weltgründe.

pour y fonder un monde neuf.

 

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mercredi, 01 avril 2020

Alt werden ::: Vieillir

Alt werden (Johanna Wolff)

Vieillir (trad. G. Cingal)


    Alt werden heißt sich bescheiden,

    Vieillir : se contenter de peu ;

alt werden heißt einsam sein -

vieillir, c'est se sentir seul...

sie hingen dir einst an der Schürze

jadis accrochés à vos basques

und ließen dich dann allein.

ils ont fini par vous abandonner.

Sie tanzten dir auf dem Schoße,

Eux qui sautaient sur vos genoux,

jetzt treten sie dir aufs Herz -

à présent vous piétinent le cœur :

alt werden heißt sich bescheiden,

vieillir, c'est se contenter de peu,

ein Lächeln ohne Schmerz.

un sourire sans douleur.

 

Alt werden heißt still verzichten,

Vieillir, c'est abdiquer tranquillement

wenn Jungsein zu Jungsein hält,

quand les jeunes restent entre eux : ils ont grandi

sie wuchsen, entwuchsen dem Neste

au point d'être trop grands pour le nid

und flogen fort in die Welt.

et se sont envolés pour parcourir le monde.

Sie atmen mit purpurnen Lippen,

Ils respirent de leurs lèvres bien rouges,

die Augen so blink und so blank -

les yeux brillants et bouillants :

alt werden heißt still verzichten,

vieillir, c'est abdiquer tranquillement

nicht warten auf Menschendank.

et sans attendre aucun remerciement.

 

Alt werden heißt Leben, Sterben

Vieillir, c'est vivre et mourir

und fröhliches Auferstehn,

avant l'heureuse résurrection,

heißt segnen, wenn neue Geschlechter

et c'est bénir les nouvelles générations

auf Wegen von heute gehn.

qui marchent sur les chemins d'aujourd'hui.

Fern Wiegengesänge und Märchen,

Contes, berceuses sont bien loin,

die Zeiten stehen nicht still -

les temps ne s'arrêtent jamais :

alt werden heißt leben und sterben,

vieillir, c'est vivre et puis mourir,

wie Gott es will.

là est de Dieu la volonté.

 

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jeudi, 26 mars 2020

Cynthia Atkins — Social Distancing ::: Distanciation sociale

Cynthia Atkins — Social Distancing

(anthologie publiée par Vox Populi, éd. Michael Simms)

Distanciation sociale

My ex-brother-in-law died this week

Mon ex-beau-frère est mort cette semaine

in the middle of a Tsunami pandemic, this illness

en plein cœur d’une pandémie tsunami, ce virus

of global might.  And at this moment, when

de force planétaire. Pile au moment où

the world is shutting down of each last concert

le monde clôt la porte aux concerts

and diner— I’m remembering that it was he

et aux restaus, je me rappelle que c’est lui

that taught me about Jazz. At 15, my friends

qui m’a initiée au jazz. J’avais quinze ans, mes potes

listening to Peter Frampton, as I inhaled

écoutaient Peter Frampton, et moi, dans mes poumons

Miles Davis, Stanley Turrentine, Coltrane’s

soufflaient les longues voyelles sonores de Coltrane,

long vowels of sound.  Today, the news is bleak, 

Miles Davis et Stanley Turrentine. Triste nouvelle,

and it’s not too far-fetched to imagine 

et il n’est pas exclu que nous respirerons

all of us breathing with masks on.  We will not be

bientôt un masque sur la figure. Nous ne porterons

getting dressed for weddings or funerals

plus de longtemps nos plus beaux habits pour

any time soon—all markers of life—be damned.

enterrements ou noces, ces jalons de nos vies—au diable !

Nocturnes in the moon light, where people

Des nocturnes au clair de lune : les gens

are singing Acappella out their windows.

chantent a cappella à leurs fenêtres.

Stitch by stitch, we pick up where

Petit à petit, nous reprenons le fil

we left off.  Now file this under

où nous l’avions laissé. Qu’importe si la veine

biblical or epic---Our daily rituals

est épique ou biblique : nos rituels quotidiens

parted like an ocean. Invisible venom 

se sont ouverts en deux comme la mer. Venin invisible

in the snake’s jaw--now, human laws keep us

sous les crochets du serpent : force de loi nous empêche

six inches apart, keep us from touch.

de nous toucher et nous tient à six pouces.

Awash in all our natures, this will be 

À nous baigner en nous-mêmes nous saurons

the portent of who we really are.  A new normal—

enfin qui nous sommes. Voici la norme à présent :

comedians without laughter, jazz without

des comédiens mais aucun rire, du jazz sans

smoky rooms, burying my ex-brother-in law 

salles enfumées—les obsèques de mon ex-beau-frère :

with a prayer and lethal hands.

une prière, et des mains qui portent la mort.

 

(traduction Guillaume Cingal)

17:32 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 03 février 2020

Imtiaz Dharker : Eggplant : Aubergine

Eggplant

Aubergine

Impossible to hold,

Impossible à tenir,

you have to cradle it,

il te faut la bercer

let it slide against your cheek.

et la laisser glisser, là, tout contre ta joue.

 

If this could speak,

Si elle pouvait parler,

this eggplant,

elle, cette aubergine,

it would have the voice

elle aurait la voix d'un

of a plump child-god,

petit dieu grassouillet,

purple-blue and sleek

bleu garance et et tout lisse

with happiness,

de bonheur,

full of milk,

replet, repu de lait,

ready to sleep.

et prêt à s'endormir.

 

 

Imtiaz Dharker (1994) — Traduction française : Guillaume Cingal

Poème lu ici.

 

16:50 Publié dans Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 29 mai 2019

Der Seher / Le guetteur

    Der Seher

    Le guetteur

sieht

voit

die schwarze Fahne

le drapeau noir

auf halbmast

en berne

 

Das Haus ist gestorben

Tout dans la maison a péri

die Straße begraben

la rue est ensevelie

die Stadt war

la ville était

eine wahre Erfindung

une vraie découverte

 

Der Seher

Le guetteur

sieht

voit

Moos

de la mousse

 

 

06:58 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 28 mai 2019

Antennen / Antennes

    Manchen Antennen

    Je me fie

vertrau ich

à pas mal d'antennes

 

Mondfinger

Le doigt de la lune

auf meiner Haut

sur ma tête

 

Mit den Fingerspitzen

De la pointe du doigt

drück ich die Nacht

je place la nuit

an die Sterne

près des étoiles

 

um mich von ihrem

afin de me libérer

Magnet zu befreien

de son attraction

 

Zu welchem

À quelle mauvaise

Unstern

étoile suis-je

gerissen

arrachée

06:40 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 27 mai 2019

Meine Tochter / Ma fille

    Meine Tochter zürnt mir

    Ma fille est fâchée contre moi

weil ich ihr nicht schenke

car je ne lui offre pas

was sie sich wünscht

ce qu'elle voudrait avoir

Mond und Sterne

la lune et les étoiles

 

Ich biete ihr Sonnenstrahlen an

Je lui offre les rayons du soleil

nein sagt sie

non dit-elle

die Sonne mag ich nicht

je n'aime pas le soleil

ich kann ihr nicht ins Auge sehn

je ne peux pas le regarder dans les yeux

 

Ich erzähle ihr das Märchen

Je lui raconte l'histoire

von Dornröschen

de Ronce-Rose

Gib mir

Donne-moi

den Prinzen

le prince

er soll mich heiraten

il doit m'épouser

befiehlt sie

elle l'ordonne

 

Warte ein Weilchen

Attends un petit instant

antworte ich

lui réponds-je

inzwischen erzähl ich dir Märchen

en attendant je vais te raconter

aus tausendundeiner Nacht

des contes des Mille et Une Nuits

 

Dies ist die erste Nacht

Voici la première nuit

 

06:29 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 26 mai 2019

Magnolienbaum /Magnolia

    So schön

    Jamais tu n'avais

warst du noch nie

été aussi beau

Magnolienbaum

magnolia

 

Ja

Oui

ich sag es dir

je te le dis

jedes Jahr

chaque année

 

Du wiederholst dich

Tu te renouvelles

in mir

en moi

06:26 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 25 mai 2019

Zeichen I / Signes I

    Wir erkennen dich

    Nous te reconnaissons

 

an der Schrift des

à l'écriture

Himmelsbuchstaben

de l'alphabet du ciel

Regenbogen

l'arc-en-ciel

 

am Feuerstrich des Meteors

au trait de feu de la météore

 

an deiner heimlichen Hand

à ta main furtive

die den Zeiger zückt

qui dégaine son aiguille

gegen das Schmetterlingsherz

contre le coeur de papillon

gegen unser Herz

contre notre coeur

 

erkennen wir dich

nous te reconnaissons

 

06:20 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 24 mai 2019

Sag ja / Dis oui

    In uns

    En nous

fließt das Blut

coule le sang

unsrer Zeit

de notre époque

 

Wir kaufen

Nous achetons

die Wahrheit

la vérité

mit Silberlingen

à renforts de deniers

 

Sag ja

Dis oui

auch der Tod

la mort aussi

ist dein Bruder

est ton frère

 

In einer Sekunde

En une seconde

nimmt dich

l'éternité

die Ewigkeit

t'embarque

mit in ihr Reich

dans son empire

 

_____________________________

NdT : Comme en anglais (et ce problème se pose notamment pour traduire les grands poètes romantiques), la mort, en allemand, est masculine. J'ai choisi, pour cette traduction, de maintenir en français la demi-incohérence qui en découle, plus fidèle au moins à l'image.

06:12 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 23 mai 2019

Verlust III / Perdre III

    Die Stille hat eine

    Le silence parle

schrille Stimme

d'une voix stridente

 

Mit leerem Schnabel

Le bec vide

kommt die Taube

s'en revient la colombe

 

Wer hat

Qui a intercepté

dit Botschaft aufgegangen

la bonne nouvelle

 

06:06 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 22 mai 2019

Brücken / Ponts

    Verleugne nicht

    Ne renie pas

den Hahnenschrei

le chant du coq

 

Er schlägt

Son cri fait

eine Brücke zur Sonne

d'un pont le soleil

 

Sie schlägt

Le soleil fait

eine Brücke zu dir

un pont de toi

 

06:01 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 21 mai 2019

Nichts bleibt wie es ist / Rien ne reste tel quel

    Ich träume mich satt

    En rêves je me repais

an Geschichten

d'histoires

und Geheimnissen

de secrets

 

Unendlicher Kreis aus Sternen

Cercle infini d'étoiles

ich frage sie

je leur demande

nach Ursprung Sinn und Ziel

l'origine le sens le but

sie schweigen mich weg

par leur silence elles me chassent

 

Den Orten die ich besuche

Les lieux que je visite

gebe ich neue Namen

je leur donne de nouveaux noms

nach den Wundern

en m'inspirant des enchantements

die sie mir offenbaren

qu'ils me dévoilent

 

Nichts bleibt wie es ist

Rien ne reste tel quel

es verwandelt sich

ça se et me

und mich

transforme

 

06:09 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 20 mai 2019

Nie / Jamais

    Nie

    Jamais

werde ich

je n'égalerai

die Drossel erreichen

la grive

 

nie mit drei Lauten

jamais je ne saurai

umzugehn wissen

moduler sur trois notes

als wären sie

comme si c'était

alles

tout

08:17 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 19 mai 2019

Rilke

    Holt ihn wieder zurück

        Qu'il ressuscite encore

jenen

    celui

der mit Göttern sprach

    qui parlait avec les dieux

wie mit seinesgleichen

    comme avec ses semblables

 

Ekstatisch

    En extase

elegisch

    élégiaque

heiter

    enjoué

atmete er

    il insufflait

das Leben

    la vie

und seine

    et ses

Wandlungen

    métamorphoses

ins Gedicht

    dans le poème

 

09:23 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 18 mai 2019

Dreizehn Knospen / Treize bourgeons

    Dreizehn Knospen

       Treize bourgeons

das Zimmer blüht

   La chambre est en fleurs

 

Mit Silberaugen

   De ses yeux argentés

sieht die Nacht

   la nuit voit

durchs Fenster

   par la fenêtre

 

Ruft ein Vogel oder

   Est-ce un oiseau qui appelle

meine innere Stimme?

   ou ma voix intérieure ?

 

Die Freundin kam

   L'amie est venue

und brachte mir

   et m'a apporté

das Universum

   l'univers

 

Es atmet

   Il respire

in meiner Hand

   dans ma main

 

Die Knospen öffnen sich

   Les bourgeons s'ouvrent

Es blüht mein Traum

   Mon rêve est en fleurs

 

05:36 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 17 mai 2019

Vergiß II / Oublie II

    Vergiß die

    Oublie la

poetische Wahrheit

vérité poétique

Es gibt nur

Seule existe

die Wirklichkeit

la réalité

sagen die Klugen

disent les savants

 

Vergiß die Wirklichkeit

Oublie la réalité

Es gibt nur die

Seule existe la

poetische Wahrheit

vérité poétique

sagen die Träumer

disent ceux qui rêvent

der wahren Wirklichkeit

de la réalité vraie

 

17:37 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 16 mai 2019

Das Märchen vom goldnen Buch / Le conte du livre d'or

    Mit goldnen Deckeln

        Avec sa couverture d'or

das Buch

    le livre

hat seine Blätter verloren

    a perdu ses feuilles

 

Der Wald wuchs in den

    La forêt poussait dans les

Blättern

    feuilles

im Wald

    dans la forêt

lebte das Eichhorn

    vivait l'écureuil

ritt auf einer Wolke

    qui chevaucha un nuage

fiel in den Regen

    tomba dans la pluie

der fällt

    qui tombe

 

So sind die

    Et c'est ainsi que les

Blätter

    feuilles

ertrunken

    se sont noyées

 

06:02 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 15 mai 2019

März I / Mars I

    Ich bin ein Kind

    Je suis un enfant

 

Schneemänner

des bonshommes de neige

Windfurien

le vent et ses furies 

Speere aus Eis

des épées de glace

 

Ich bin ein Kind

Je suis un enfant

und spiele

et je joue

März

mars

mit Kinderschatten

et ses ombres d'enfants

 

im mutterlosen

dans le pays

Land

sans mères

 

09:46 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 14 mai 2019

Der Baum / L'arbre

    Aus seinen Wurzeln

     Depuis ses racines

wächst er

il croît

dem Himmel zu

jusqu'à toucher le ciel

 

Ringe 

Des anneaux

umschlingen sein Herz

lui enlacent le cœur

erzählen seine Jahre

racontent ses années

 

Vögel verstehen

Les oiseaux comprennent

seine Laubsprache

le langage de son feuillage

 

Wer ihn fällt

Celui qui l'abat

erkennt sein Alter

découvre son âge

nicht

mais pas

seine Jugend

sa jeunesse

 

06:31 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 13 mai 2019

Der Brunnen III / Le puits III

    Ich komme zurück

    Je m'en reviens

zum Brunnen

 au puits

 

noch hängt an der Kette

 à la chaîne pend encore

der Eimer

 le seau

 

Ich tauche ihn

 Je le plonge

in die Tiefe

 dans les profondeurs

hole ihn hoch

 puis le remonte

 

trinke Erinnerung

 je bois un souvenir

über den Himmel

 penchée

gebeugt

 au-dessus du ciel

 

 

13:55 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 12 mai 2019

Der goldne Berg / La montagne dorée

    Der goldne Berg

    La montagne dorée

im Gedächtnis

dans ta mémoire

strahlt

étincelle

 

Sein Gipfelgruß

Son salut depuis le sommet

umarmt das Tal

étreint la vallée

 

Öffne deine Fenster

Ouvre la fenêtre

laß die Sonne herein

laisse entrer le soleil

 

Wirf deine Masken

Jette tes masques

ins Feuer

dans le feu

empfange das Licht

accueille la lumière

 

07:02 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 11 mai 2019

Der Himmel II / Le ciel II

    Meine Mutter

        Ma mère m'a

schenkte mir die Erde

    offert la terre

 

und hat mir

    et m'a

den Himmel vermacht

    légué le ciel

der mir die Mutter

    que la mère m'a

gab 

    donné

und nahm

    puis repris

 

07:58 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 10 mai 2019

Der Seher / Le guetteur

    Der Seher

    Le guetteur

sieht

aperçoit

die schwarze Fahne

le drapeau noir

auf halbmast

en berne

 

Das Haus ist gestorben

La maison est morte

die Straße begraben

la rue ensevelie

die Stadt war

la ville était

eine wahre Erfindung

une vraie trouvaille

 

Der Seher

Le guetteur

sieht

aperçoit

Moos

de la mousse

 

 

07:49 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 09 mai 2019

Heimat II / Patrie II

Du schwimmst

    Tu nages

auf dem Meer 

sur la mer

der Unendlichkeit

de l'infini

 

 

Glückt es dir

Si tu as la chance

eine Küste zu erreichen

d'atteindre une côte

wird ein Stückchen Erde

un lopin de terre

deine Heimat

devient ta patrie

 

09:59 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 08 mai 2019

Briefe II / Lettre II

    Jeden Tag

    Chaque jour

kommt der Briefträger

le facteur passe

und bringt mir ein Stückchen Welt

et m'apporte un morceau d'univers

 

Viele Unbekannte

Tant d'inconnus

erzählen mir

me racontent

ihre Geschichten

leurs histoires

schenken mir

m'offrent

Freundschaft und Liebe

leur amitié et leur amour

 

 

Ihre Worte umarmen

Leurs paroles étreignent

meine Worte

mes paroles

 

07:37 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 07 mai 2019

Baum / Arbre

    Ich bin ein Baum

    Je suis un arbre

voller Vögel

   couvert d'oiseaux

trinke ihren Gesang

   je bois leur chant

 

Aus den Wurzeln

   Depuis les racines

wächst mein Schicksal

   monte ma destinée

Schmerz und Sprache

   la souffrance et la parole

ins Staunen

   devenues enchantement

 

07:39 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 06 mai 2019

Ballspieler / Joueur de ballon

    Gefühl des Abstands

    Sens de la distance

Angriff und Schwung

attaque et course d'appel

Jedes Vielleicht

Au moment du tir il

wägt er im Wurf

soupèse chaque hypothèse

 

Wenn der Ball kommt

Quand le ballon

aus der Sonne —

descend du soleil —

das Licht ist ein Spiel

la lumière est un jeu

roter Bälle

de ballons rouges

 

Unter allen Sonnenbällen

De tous ces ballons du soleil

den festen

la main

fängt die magnetische

magnétique attrape le

Hand auf

seul ballon solide

 

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dimanche, 05 mai 2019

Entfernt / Eloignée

    Ich bin weit entfernt

    Je suis très éloignée

von mir

de moi-même

 

Komme mir

Viens au-devant

selber entgegen

de moi-même

und erwarte mich

et attends-moi

 

Die Erwartung bleibt

L'attente demeure

hinter mir zurück

en arrière de moi

 

15:19 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 04 mai 2019

Dulcinea / Dulcinée

    Wo

    Où

schläft mein Ritter

dort mon chevalier

 

Ich Dulcinea

Moi, Dulcinée,

Kuhmagd

qui suis vachère,

dien ihm im Stall

je le sers à l'étable

 

Spanische Königstochter

princesse espagnole

vor der Gerburt

de par ma naissance

 

Das weiß

Cela, il le sait,

Don Quichotte

Don Quichotte

beweist es den Mühlen

il le démontre aux moulins

die mich verspotten

qui se gaussent de moi

 

Viele Tode gestorben

De tant de morts pour moi

für mich

il est mort

 

Melk ich die Zeit

Je trais le temps

schwimmt

son visage

sein Gesicht

flotte

im weißen Spiegel

dans le miroir blanc,

verjüngt

rajeuni

 

Ich melke

Je trais

für Spanien

pour l'Espagne

für dich

pour toi

 

Die Toten werden nicht alt

Les morts ne vieillissent pas

 

06:34 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 03 mai 2019

Der Tag / Le jour

    Der Tag ist ein Berg

    Le jour est une montagne

Du mußt ihn täglich besteigen

Chaque jour tu dois l'escalader

Lawinengeröll

éboulis d'avalanches

Taugras Wipfel die

herbe-rosée & cimes qui

den Himmel im

tiennent le ciel

Gleichgewicht halten

en équilibre

 

08:03 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 02 mai 2019

Don Quichotte II

    Ich Dulcinea

    Moi, Dulcinée

warte auf meinen Ritter

j'attends mon chevalier

der zarten Gedanken

aux douces pensées

 

Einst kam er

Autrefois il est venu

auf einem Flügelroß

sur un cheval ailé

und ritt mit mir

et nous avons cavalé

zu den Sternen

jusqu'aux étoiles

 

Wir fielen

Nous sommes tombés

er starb

il est mort

 

Ich liege in einer Wüste

Me voici étendue dans un désert

ohne Oase

sans la moindre oasis

 

warte auf meinen

j'attends mon

auferstandenen Ritter

chevalier ressuscité

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mercredi, 01 mai 2019

Regenwörter / Mots de pluie

    Regenwörter

    Des mots de pluie

überfluten mich

m'inondent

 

Von Tropfen aufgesogen

Gorgée de gouttes

in die Wolken geschwemmt

flottée sur les nuages

ich regne

je pleus

in den offenen

et j'atterris dans la

Scharlachmund

bouche ouverte écarlate

des Mohns

du coquelicot

 

________________________________________

 

Ce poème, comme les autres que je traduirai en mai, est extrait du recueil Die Sonne fällt (1984, Fischer Verlag, 2001, p. 123).

Il n'y a aucun marqueur de genre dans le poème, et l'instance qui dit "je" n'est pas forcément identique à la poète. Toutefois, je choisis le féminin, car traduire au masculin "par défaut" me semble fort peu satisfaisant également. Je n'ai jamais lu de traductions françaises d'Ausländer, donc j'ignore comment procèdent les autres.

"je pleus" : faut-il conjuguer le verbe pleuvoir comme émouvoir (j'émeus) ou comme pouvoir (je peux) ?

 

EDIT du 2 mai : suite aux explications et conseils de Lionel-Edouard Martin, j'ai changé mes vers 3 et 4 ; je n'ai pas osé suivre toutes les émendations de mon éminent collègue, mais qu'il soit ici remercié.

 

06:49 Publié dans Rose Ausländer | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 20 avril 2018

DSF15 (#Braddon1868)

Chapitre III. [version intégrale]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

Chapitre I.

Chapitre II.

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre. C'était une histoire tellement banale, et si facile à reconstituer : la belle fille de province, fragile et pauvre, qui se laisse arracher à sa petite famille sous la promesse d'une mariage clandestin, une union qui n'est jamais célébrée, et dont l'officialisation n'avait jamais été prévue, puis un bref intervalle de bonheur, comme en rêve, l'escapade à midi dans un nouveau jardin d'Éden, et ce fatal serpent, le Remords, toujours tapi sous les fleurs ; enfin, l'épilogue abrupt sur lequel s'achève ce rêve enfiévré de bonheur : amertume et noir désespoir ! Voilà quel petit roman sans originalité Eustace Thorburn retrouvait dans le paquet de lettres signées de cette initiale, H., histoire si cruelle, si humiliante que le jeune homme laissa choir sa tête recrue de fatigue parmi les papiers amoncelés pour y pleurer à chaudes larmes.

Il s'était plus ou moins remis de cet accès de chagrin et s'occupait à ranger les lettres lorsque la porte s'ouvrit ; un homme entra. L'homme avait dans les quarante-cinq ans, et d'une figure à ne pas passer inaperçu. Il avait été beau, cela ne faisait aucun doute, mais la fleur de sa jeunesse avait fané dans un environnement malsain, et les brises glaciales d'un automne précoce l'avaient flétri quand il eût dû encore resplendir de toute la gloire d'un flamboyant été. Il avait un nez cramoisi, et des yeux noirs également incandescents ; ses cheveux noirs étaient plus longs que ne le permettait la mode de l'époque. Ces mèches noires désordonnées étaient parsemées de fils d'argent, et sa moustache noire avait de ces reflets pourpre qui trahissent la main de l'apothicaire. C'était un homme grand et robuste, d'allure imposante ; et quoique les grâces habituelles de l'homme moderne lui fissent défaut, il avait quelque chose de racé, un style bien à lui. En ce jour, il portait le deuil, et ses manières avaient une douceur inaccoutumée. C'était Daniel Mayfield, un homme dont le génie avait bien servi les autres, mais été de peu de secours pour lui-même, un homme qui contemplait le visage de son pire ennemi à chaque fois qu'il regardait dans un miroir.

Oui, M. Mayfield ne s'était pas fait d'autre ennemi que lui-même. Il était aimé de tous. C'était lui, le vrai bohémien, l'Arabe typique arpentant le grand désert londonien. L'argent, comme de l'eau, lui filait entre les doigts. Il avait eu plus de réussite, et travaillé davantage que des hommes dont le labeur s'était traduit en terres et demeures, chevaux et calèches, fins linges brodés et porcelaines de Sèvres. Les gens qui le connaissaient passaient leur temps à calculer ses revenus et à se demander ce qu'il en faisait. Dépensait-il tout au jeu ou dans des spéculations boursières ? Ces quinze cents livres de revenu annuel, les buvait-il dans les tavernes ? Daniel lui-même eût été dans l'impossibilité de répondre. Cette énigme mystérieuse l'intriguait autant que les autres. Il n'avait jamais compris où passait son argent. L'argent filait, d'une manière ou d'une autre ; voilà tout. DauvarLWkAAP7vo.jpgSon ami Jack lui empruntait quelques livres sterling, et puis un soir, aux cartes, la chance n'était pas du côté du pauvre Dan, puis on donnait un dîner à Greenwich pour fêter l'anniversaire de Tom, et puis il s'enviait d'une édition ancienne fort rare du Diable boiteux, de grand format, que vendait le libraire Willis & Sotheran's, et puis il y avait des périodes passagères de disette, pendant lesquelles Dan devait faire appel à un usurier fort aimable, qui ne lui faisait, in fine, payer son charitable service qu'à un taux de 150%. Ainsi filait l'argent. Daniel était la dernière personne au monde à se soucier de la façon dont l'argent disparaissait. Quand il se trouvait désargenté, il demandait qu'on lui apportât du papier, de l'encre et une plume afin de se remettre à flot.

Désormais son génie téméraire avait un peu pâli. La férocité des yeux noirs était atténuée par un air de continuelle tristesse, et la démarche arrogante du bohémien avait laissé la place à une figure et à un maintien inhabituellement calmes. Il demeura quelque temps sur le seuil à regarder son neveu. Le jeune homme leva les yeux brusquement et étira les mains.

— Cher oncle Dan ! s'écria-t-il en saisissant les mains que lui tendait son visiteur.

Il ne reçut, pour toute marque de compassion de la part de son oncle, qu'une pression énergique de ses doigts robustes. Les deux hommes se comprenaient trop bien pour avoir besoin de se répandre en paroles.

Daniel fixa le bureau avec sa planchette relevée.

— Alors, dit-il doucement, tu as examiné les papiers de ta mère... As-tu découvert quelque chose ?

— Plus qu'il n'est nécessaire, et pas la moitié, malgré tout, de ce que je dois savoir. Cela viendra. Oncle Dan, je ne t'ai jamais posé de questions. Je n'en trouvais pas la force. Mais maintenant... maintenant qu'elle n'est plus...

— Je te comprends, mon garçon. J'en sais moi-même assez peu, car je n'ai jamais trouvé la force de l'interroger (que Dieu la bénisse !), mais tu as le droit de savoir ce peu de choses, et si tu es en mesure de nouer les fils de l'histoire avec ce que tu as trouvé là-dedans...

En disant ces mots, Daniel lui montrait le bureau.

— Je comprends ce qui s'est passé ; ce que je veux savoir, c'est le nom de cet homme ! s'emporta Eustace.

— Cela fait vingt ans que je désire le savoir.

— Alors tu ne peux rien me dire ?

— Je peux t'en dire fort peu. Quand je suis parti de chez moi pour effectuer un stage dans un cabinet d'avocats londoniens, j'ai laissé derrière moi la plus belle et la plus lumineuse de toutes les créatures dont jamais frère ait pu se dire fier. Tu le sais, Eustace, nous étions les deux seuls enfants d'un couple de commerçants prospères dans une petite ville d'eaux. Nous habitions une maison de briques carrée qui donnait sur la mer. Mon père tenait une bibliothèque ambulante avec salon de lecture, et ma mère faisait dans la chapellerie. À eux deux ils avaient un revenu tout à fait confortable. Bayham était une petite ville endormie, loin du tumulte du monde ; un commerçant qui réussit à s'y établir finit par y bénéficier d'un bon petit monopole. Je sais que nous avions du bien et qu'à notre façon nous étions des gens importants. Ma sœur était, de Bayham, la plus belle fille. Elle a fané si vite, elle est devenue une telle épave qu'il t'est difficile d'imaginer quelle beauté c'était alors. Elle avait honte que sa beauté lui valût autant d'attention, et ses timidités d'enfant la rendaient plus charmante encore. Un grand échalas empoté de dix-huit ans ne sait guère ce qu'est la beauté, mais je savais que ma sœur était adorable ; je l'aimais et je l'admirais. Je me rappelle que je n'arrêtais pas de vanter ses mérites auprès des autres clercs, et qu'à force de dénigrer leurs sœurs du haut de mon ignorance j'avais fini par me rendre insupportable. J'étais si fier de notre petite Cely.

Il s'arrêta de parler, se couvrit les yeux de ses mains pendant quelques minutes, cependant qu'Eustace attendait impatiemment.

— Pour aller à l'essentiel, poursuivit-il, mon père a fini par m'écrire une lettre, au ton très perturbé, aux formulations presque incohérentes, afin de me dire que la maison était sens dessus dessous, et que je devais rentrer sur-le-champ. Bien sûr, je pensai d'abord à des problèmes d'ordre pécuniaire (je gage que la nature a fait de nous des êtres mesquins) et, me figurant que le commerce était ruiné, j'ai songé, rongé par le remords, à tout l'argent que j'avais coûté à mon père, et à la façon dont, depuis toujours, j'avais été un bien piètre fils. En rentrant à Bayham, j'ai découvert qu'une chose plus grave que le manque d'argent avait frappé d'affliction notre famille. Celia avait disparu en laissant une lettre dans laquelle elle disait à mon père qu'elle partait se marier ; il y avait des raisons de tenir secrets quelque temps le mariage et le nom même de son époux ; mais il avait promis de la ramener à Bayham dès qu'il serait libre de révéler son nom et son rang. Bien entendu, nous savions ce qu'il fallait comprendre par là ; mon père et moi partîmes en quête de notre pauvre fille dupée, le cœur frappé d'un désespoir aussi noir que si nous étions partis la chercher au royaume de .

— Et vous avez échoué...?

— Oui, mon garçon, nous avons ignoblement échoué. En ce temps-là, il n'y avait ni télégraphe ni détectives privés ; et après avoir suivi plusieurs fausses pistes, et dépensé pas mal d'argent, nous sommes rentrés à Bayham, mon père avec dix ans de plus pour tribut de ses peines. Il mourut trois ans plus tard, et ma mère ne tarda pas à le suivre, car c'était un de ces couples de l'ancien temps, qui s'accrochent l'un à l'autre si passionnément leur vie durant qu'il leur faut bien descendre ensemble à la tombe. Ils moururent, et la pauvre fille, à qui ils avaient pardonné dès la minute où ils avaient appris son offense, ne put soulager leurs derniers instants. Ils étaient morts depuis plus d'un an lorsque je vis un visage de femme me frôler dans la partie la plus animée du Strand. Je poursuivis mon chemin en ressentant au fond de mon cœur une étrange et subite douleur, avant de rebrousser chemin et de me lancer à la poursuite de cette femme, car je savais que j'avais vu ma sœur.

Il y eut une nouvelle pause, durant laquelle on n'entendit que la respiration haletante d'Eustace, et un long soupir, poussé par Daniel.

— Eh bien, mon garçon, elle vivait à Londres depuis plus de trois ans, cachée dans cette même immense jungle qui m'abritait, et pas une fois la Providence ne m'avait placé sur son chemin. Elle avait mené la vie qui est celle de tant d'autres créatures solitaires à Londres, en vivotant, tantôt grâce à telle besogne, tantôt grâce à telle autre. Je la raccompagnai chez elle ; nous rassemblâmes ses quelques menus biens, nous les emportâmes dans un fiacre, avec toi... et tu connais la suite. Elle a vécu avec moi jusqu'à ce que tu atteignes l'âge où les mauvaises influences sont à craindre : alors, elle prit quelque excuse pour s'en aller ; la pauvre âme, elle avait peur que ce débauché de Daniel ne contaminât son petit agneau. Pendant tout le temps où nous vécûmes ensemble, je me retins de l'interroger. J'étais persuadé qu'elle finirait par se confier à moi, et, espérant cela, j'attendais patiemment. Une fois, elle m'apprit qu'elle s'était rendue par deux fois à Bayham : la première, quand ses parents étaient encore en vie ; elle avait attendu et guetté, dissimulée par l'obscurité hivernale, jusqu'à parvenir à les apercevoir tous deux ; la seconde, quand ils reposaient déjà dans le cimetière paroissial. Elle ne m'a jamais rien dit d'autre. Un jour, je lui ai demandé si elle me dirait le nom de ton père. Mais elle m'a regardé d'un visage aussi triste qu'effrayé, la pauvre enfant, et m'a dit que non, elle ne pourrait jamais me dire cela ; il n'était pas en Angleterre... il était, à ce qu'elle croyait savoir, à l'autre bout de la terre. C'est la seule tentative que j'aie jamais faite pour deviner le secret de ta naissance.

— Mais les lettres, les lettres de cet homme, regorgent d'allusions à un mariage. Crois-tu qu'il n'y a pas eu de mariage ?

— Pas de mariage. Je suis catégorique.

Eustace eut un râle. Longtemps, il s'était douté de cela ; mais son amertume grandissait à entendre ses doutes confirmés par quelqu'un d'autre, de sorte qu'il demanda :

— Tu as une bonne raison de dire cela, Oncle Dan ?

— Eustace, j'ai la conviction absolue que si ma sœur avait pu revenir à Bayham, elle l'aurait fait. Sa peine a dû être bien amère pour qu'elle reste éloignée de ses parents.

e9e5244edd79e6fa71734781745d3a0c.jpgLe jeune homme ne répondit rien à son oncle. Il alla à la fenêtre et se mit à observer le spectacle lugubre de la rue, où l'inévitable joueur d'orgue, qui, avec sa manivelle à musique, a toujours l'air de mouliner nos peines, égrénait ses ritournelles à sa place habituelle. Pour le commun des mortels, sa mélodie était un air d'Éthiopie, mais, par la suite, Eustace ne devait jamais, en entendant cet air, oublier ces instants malheureux, ni l'histoire infortunée de sa mère.

Il s'en retourna près de son oncle. Que le Ciel le prenne en pitié, il n'était pas jusqu'à la loi qui ne lui déniât ce lien, et s'il pouvait dire de cet homme que c'était son oncle, c'était pure courtoisie. S'éloignant de la fenêtre, il se jeta contre la poitrine de son oncle, l'honnête Daniel, et fondit en larmes.

— Emmène-moi sur la tombe de ma mère.

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mardi, 17 avril 2018

DSF14 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre. C'était une histoire tellement banale, et si facile à reconstituer : la belle fille de province, fragile et pauvre, qui se laisse arracher à sa petite famille sous la promesse d'une mariage clandestin, une union qui n'est jamais célébrée, et dont l'officialisation n'avait jamais été prévue, puis un bref intervalle de bonheur, comme en rêve, l'escapade à midi dans un nouveau jardin d'Éden, et ce fatal serpent, le Remords, toujours tapi sous les fleurs ; enfin, l'épilogue abrupt sur lequel s'achève ce rêve enfiévré de bonheur : amertume et noir désespoir ! Voilà quel petit roman sans originalité Eustace Thorburn retrouvait dans le paquet de lettres signées de cette initiale, H., histoire si cruelle, si humiliante que le jeune homme laissa choir sa tête recrue de fatigue parmi les papiers amoncelés pour y pleurer à chaudes larmes.

Il s'était plus ou moins remis de cet accès de chagrin et s'occupait à ranger les lettres lorsque la porte s'ouvrit ; un homme entra. L'homme avait dans les quarante-cinq ans, et d'une figure à ne pas passer inaperçu. Il avait été beau, cela ne faisait aucun doute, mais la fleur de sa jeunesse avait fané dans un environnement malsain, et les brises glaciales d'un automne précoce l'avaient flétri quand il eût dû encore resplendir de toute la gloire d'un flamboyant été. Il avait un nez cramoisi, et des yeux noirs également incandescents ; ses cheveux noirs étaient plus longs que ne le permettait la mode de l'époque. Ces mèches noires désordonnées étaient parsemées de fils d'argent, et sa moustache noire avait de ces reflets pourpre qui trahissent la main de l'apothicaire. C'était un homme grand et robuste, d'allure imposante ; et quoique les grâces habituelles de l'homme moderne lui fissent défaut, il avait quelque chose de racé, un style bien à lui. En ce jour, il portait le deuil, et ses manières avaient une douceur inaccoutumée. C'était Daniel Mayfield, un homme dont le génie avait bien servi les autres, mais été de peu de secours pour lui-même, un homme qui contemplait le visage de son pire ennemi à chaque fois qu'il regardait dans un miroir.

Oui, M. Mayfield ne s'était pas fait d'autre ennemi que lui-même. Il était aimé de tous. C'était lui, le vrai bohémien, l'Arabe typique arpentant le grand désert londonien. L'argent, comme de l'eau, lui filait entre les doigts. Il avait eu plus de réussite, et travaillé davantage que des hommes dont le labeur s'était traduit en terres et demeures, chevaux et calèches, fins linges brodés et porcelaines de Sèvres. Les gens qui le connaissaient passaient leur temps à calculer ses revenus et à se demander ce qu'il en faisait. Dépensait-il tout au jeu ou dans des spéculations boursières ? Ces quinze cents livres de revenu annuel, les buvait-il dans les tavernes ? Daniel lui-même eût été dans l'impossibilité de répondre. Cette énigme mystérieuse l'intriguait autant que les autres. Il n'avait jamais compris où passait son argent. L'argent filait, d'une manière ou d'une autre ; voilà tout. DauvarLWkAAP7vo.jpgSon ami Jack lui empruntait quelques livres sterling, et puis un soir, aux cartes, la chance n'était pas du côté du pauvre Dan, puis on donnait un dîner à Greenwich pour fêter l'anniversaire de Tom, et puis il s'enviait d'une édition ancienne fort rare du Diable boiteux, de grand format, que vendait le libraire Willis & Sotheran's, et puis il y avait des périodes passagères de disette, pendant lesquelles Dan devait faire appel à un usurier fort aimable, qui ne lui faisait, in fine, payer son charitable service qu'à un taux de 150%. Ainsi filait l'argent. Daniel était la dernière personne au monde à se soucier de la façon dont l'argent disparaissait. Quand il se trouvait désargenté, il demandait qu'on lui apportât du papier, de l'encre et une plume afin de se remettre à flot.

Désormais son génie téméraire avait un peu pâli. La férocité des yeux noirs était atténuée par un air de continuelle tristesse, et la démarche arrogante du bohémien avait laissé la place à une figure et à un maintien inhabituellement calmes. Il demeura quelque temps sur le seuil à regarder son neveu. Le jeune homme leva les yeux brusquement et étira les mains.

— Cher oncle Dan ! s'écria-t-il en saisissant les mains que lui tendait son visiteur.

Il ne reçut, pour toute marque de compassion de la part de son oncle, qu'une pression énergique de ses doigts robustes. Les deux hommes se comprenaient trop bien pour avoir besoin de se répandre en paroles.

Daniel fixa le bureau avec sa planchette relevée.

— Alors, dit-il doucement, tu as examiné les papiers de ta mère... As-tu découvert quelque chose ?

— Plus qu'il n'est nécessaire, et pas la moitié, malgré tout, de ce que je dois savoir. Cela viendra. Oncle Dan, je ne t'ai jamais posé de questions. Je n'en trouvais pas la force. Mais maintenant... maintenant qu'elle n'est plus...

— Je te comprends, mon garçon. J'en sais moi-même assez peu, car je n'ai jamais trouvé la force de l'interroger (que Dieu la bénisse !), mais tu as le droit de savoir ce peu de choses, et si tu es en mesure de nouer les fils de l'histoire avec ce que tu as trouvé là-dedans...

En disant ces mots, Daniel lui montrait le bureau.

— Je comprends ce qui s'est passé ; ce que je veux savoir, c'est le nom de cet homme ! s'emporta Eustace.

— Cela fait vingt ans que je désire le savoir.

— Alors tu ne peux rien me dire ?

— Je peux t'en dire fort peu. Quand je suis parti de chez moi pour effectuer un stage dans un cabinet d'avocats londoniens, j'ai laissé derrière moi la plus belle et la plus lumineuse de toutes les créatures dont jamais frère ait pu se dire fier. Tu le sais, Eustace, nous étions les deux seuls enfants d'un couple de commerçants prospères dans une petite ville d'eaux. Nous habitions une maison de briques carrée qui donnait sur la mer. Mon père tenait une bibliothèque ambulante avec salon de lecture, et ma mère faisait dans la chapellerie. À eux deux ils avaient un revenu tout à fait confortable. Bayham était une petite ville endormie, loin du tumulte du monde ; un commerçant qui réussit à s'y établir finit par y bénéficier d'un bon petit monopole. Je sais que nous avions du bien et qu'à notre façon nous étions des gens importants. Ma sœur était, de Bayham, la plus belle fille. Elle a fané si vite, elle est devenue une telle épave qu'il t'est difficile d'imaginer quelle beauté c'était alors. Elle avait honte que sa beauté lui valût autant d'attention, et ses timidités d'enfant la rendaient plus charmante encore. Un grand échalas empoté de dix-huit ans ne sait guère ce qu'est la beauté, mais je savais que ma sœur était adorable ; je l'aimais et je l'admirais. Je me rappelle que je n'arrêtais pas de vanter ses mérites auprès des autres clercs, et qu'à force de dénigrer leurs sœurs du haut de mon ignorance j'avais fini par me rendre insupportable. J'étais si fier de notre petite Cely.

Il s'arrêta de parler, se couvrit les yeux de ses mains pendant quelques minutes, cependant qu'Eustace attendait impatiemment.

— Pour aller à l'essentiel, poursuivit-il, mon père a fini par m'écrire une lettre, au ton très perturbé, aux formulations presque incohérentes, afin de me dire que la maison était sens dessus dessous, et que je devais rentrer sur-le-champ. Bien sûr, je pensai d'abord à des problèmes d'ordre pécuniaire (je gage que la nature a fait de nous des êtres mesquins) et, me figurant que le commerce était ruiné, j'ai songé, rongé par le remords, à tout l'argent que j'avais coûté à mon père, et à la façon dont, depuis toujours, j'avais été un bien piètre fils. En rentrant à Bayham, j'ai découvert qu'une chose plus grave que le manque d'argent avait frappé d'affliction notre famille. Celia avait disparu en laissant une lettre dans laquelle elle disait à mon père qu'elle partait se marier ; il y avait des raisons de tenir secrets quelque temps le mariage et le nom même de son époux ; mais il avait promis de la ramener à Bayham dès qu'il serait libre de révéler son nom et son rang. Bien entendu, nous savions ce qu'il fallait comprendre par là ; mon père et moi partîmes en quête de notre pauvre fille dupée, le cœur frappé d'un désespoir aussi noir que si nous étions partis la chercher au royaume de .

— Et vous avez échoué...?

— Oui, mon garçon, nous avons ignoblement échoué. En ce temps-là, il n'y avait ni télégraphe ni détectives privés ; et après avoir suivi plusieurs fausses pistes, et dépensé pas mal d'argent, nous sommes rentrés à Bayham, mon père avec dix ans de plus pour tribut de ses peines. Il mourut trois ans plus tard, et ma mère ne tarda pas à le suivre, car c'était un de ces couples de l'ancien temps, qui s'accrochent l'un à l'autre si passionnément leur vie durant qu'il leur faut bien descendre ensemble à la tombe. Ils moururent, et la pauvre fille, à qui ils avaient pardonné dès la minute où ils avaient appris son offense, ne put soulager leurs derniers instants. Ils étaient morts depuis plus d'un an lorsque je vis un visage de femme me frôler dans la partie la plus animée du Strand. Je poursuivis mon chemin en ressentant au fond de mon cœur une étrange et subite douleur, avant de rebrousser chemin et de me lancer à la poursuite de cette femme, car je savais que j'avais vu ma sœur.

Il y eut une nouvelle pause, durant laquelle on n'entendit que la respiration haletante d'Eustace, et un long soupir, poussé par Daniel.

— Eh bien, mon garçon, elle vivait à Londres depuis plus de trois ans, cachée dans cette même immense jungle qui m'abritait, et pas une fois la Providence ne m'avait placé sur son chemin. Elle avait mené la vie qui est celle de tant d'autres créatures solitaires à Londres, en vivotant, tantôt grâce à telle besogne, tantôt grâce à telle autre. Je la raccompagnai chez elle ; nous rassemblâmes ses quelques menus biens, nous les emportâmes dans un fiacre, avec toi... et tu connais la suite. Elle a vécu avec moi jusqu'à ce que tu atteignes l'âge où les mauvaises influences sont à craindre : alors, elle prit quelque excuse pour s'en aller ; la pauvre âme, elle avait peur que ce débauché de Daniel ne contaminât son petit agneau. Pendant tout le temps où nous vécûmes ensemble, je me retins de l'interroger. J'étais persuadé qu'elle finirait par se confier à moi, et, espérant cela, j'attendais patiemment. Une fois, elle m'apprit qu'elle s'était rendue par deux fois à Bayham : la première, quand ses parents étaient encore en vie ; elle avait attendu et guetté, dissimulée par l'obscurité hivernale, jusqu'à parvenir à les apercevoir tous deux ; la seconde, quand ils reposaient déjà dans le cimetière paroissial. Elle ne m'a jamais rien dit d'autre. Un jour, je lui ai demandé si elle me dirait le nom de ton père. Mais elle m'a regardé d'un visage aussi triste qu'effrayé, la pauvre enfant, et m'a dit que non, elle ne pourrait jamais me dire cela ; il n'était pas en Angleterre... il était, à ce qu'elle croyait savoir, à l'autre bout de la terre. C'est la seule tentative que j'aie jamais faite pour deviner le secret de ta naissance.

 

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lundi, 16 avril 2018

Hafenkneipe ::: Joachim Ringelnatz ::: Bistrot portuaire

Hafenkneipe.PNG

 

    Depuis une semaine, je traduis, à raison d'un par jour sur Facebook, des poèmes de Joachim Ringelnatz.

En voici un en supplément.

14:26 Publié dans Darts on a slate, Pong-ping | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 14 avril 2018

DSF13 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre. C'était une histoire tellement banale, et si facile à reconstituer : la belle fille de province, fragile et pauvre, qui se laisse arracher à sa petite famille sous la promesse d'une mariage clandestin, une union qui n'est jamais célébrée, et dont l'officialisation n'avait jamais été prévue, puis un bref intervalle de bonheur, comme en rêve, l'escapade à midi dans un nouveau jardin d'Éden, et ce fatal serpent, le Remords, toujours tapi sous les fleurs ; enfin, l'épilogue abrupt sur lequel s'achève ce rêve enfiévré de bonheur : amertume et noir désespoir ! Voilà quel petit roman sans originalité Eustace Thorburn retrouvait dans le paquet de lettres signées de cette initiale, H., histoire si cruelle, si humiliante que le jeune homme laissa choir sa tête recrue de fatigue parmi les papiers amoncelés pour y pleurer à chaudes larmes.

Il s'était plus ou moins remis de cet accès de chagrin et s'occupait à ranger les lettres lorsque la porte s'ouvrit ; un homme entra. L'homme avait dans les quarante-cinq ans, et d'une figure à ne pas passer inaperçu. Il avait été beau, cela ne faisait aucun doute, mais la fleur de sa jeunesse avait fané dans un environnement malsain, et les brises glaciales d'un automne précoce l'avaient flétri quand il eût dû encore resplendir de toute la gloire d'un flamboyant été. Il avait un nez cramoisi, et des yeux noirs également incandescents ; ses cheveux noirs étaient plus longs que ne le permettait la mode de l'époque. Ces mèches noires désordonnées étaient parsemées de fils d'argent, et sa moustache noire avait de ces reflets pourpre qui trahissent la main de l'apothicaire. C'était un homme grand et robuste, d'allure imposante ; et quoique les grâces habituelles de l'homme moderne lui fissent défaut, il avait quelque chose de racé, un style bien à lui. En ce jour, il portait le deuil, et ses manières avaient une douceur inaccoutumée. C'était Daniel Mayfield, un homme dont le génie avait bien servi les autres, mais été de peu de secours pour lui-même, un homme qui contemplait le visage de son pire ennemi à chaque fois qu'il regardait dans un miroir.

Oui, M. Mayfield ne s'était pas fait d'autre ennemi que lui-même. Il était aimé de tous. C'était lui, le vrai bohémien, l'Arabe typique arpentant le grand désert londonien. L'argent, comme de l'eau, lui filait entre les doigts. Il avait eu plus de réussite, et travaillé davantage que des hommes dont le labeur s'était traduit en terres et demeures, chevaux et calèches, fins linges brodés et porcelaines de Sèvres. Les gens qui le connaissaient passaient leur temps à calculer ses revenus et à se demander ce qu'il en faisait. Dépensait-il tout au jeu ou dans des spéculations boursières ? Ces quinze cents livres de revenu annuel, les buvait-il dans les tavernes ? Daniel lui-même eût été dans l'impossibilité de répondre. Cette énigme mystérieuse l'intriguait autant que les autres. Il n'avait jamais compris où passait son argent. L'argent filait, d'une manière ou d'une autre ; voilà tout. DauvarLWkAAP7vo.jpgSon ami Jack lui empruntait quelques livres sterling, et puis un soir, aux cartes, la chance n'était pas du côté du pauvre Dan, puis on donnait un dîner à Greenwich pour fêter l'anniversaire de Tom, et puis il s'enviait d'une édition ancienne fort rare du Diable boiteux, de grand format, que vendait le libraire Willis & Sotheran's, et puis il y avait des périodes passagères de disette, pendant lesquelles Dan devait faire appel à un usurier fort aimable, qui ne lui faisait, in fine, payer son charitable service qu'à un taux de 150%. Ainsi filait l'argent. Daniel était la dernière personne au monde à se soucier de la façon dont l'argent disparaissait. Quand il se trouvait désargenté, il demandait qu'on lui apportât du papier, de l'encre et une plume afin de se remettre à flot.

Désormais son génie téméraire avait un peu pâli. La férocité des yeux noirs était atténuée par un air de continuelle tristesse, et la démarche arrogante du bohémien avait laissé la place à une figure et à un maintien inhabituellement calmes. Il demeura quelque temps sur le seuil à regarder son neveu. Le jeune homme leva les yeux brusquement et étira les mains.

— Cher oncle Dan ! s'écria-t-il en saisissant les mains que lui tendait son visiteur.

Il ne reçut, pour toute marque de compassion de la part de son oncle, qu'une pression énergique de ses doigts robustes. Les deux hommes se comprenaient trop bien pour avoir besoin de se répandre en paroles.

Daniel fixa le bureau avec sa planchette relevée.

— Alors, dit-il doucement, tu as examiné les papiers de ta mère... As-tu découvert quelque chose ?

— Plus qu'il n'est nécessaire, et pas la moitié, malgré tout, de ce que je dois savoir. Cela viendra. Oncle Dan, je ne t'ai jamais posé de questions. Je n'en trouvais pas la force. Mais maintenant... maintenant qu'elle n'est plus...

— Je te comprends, mon garçon. J'en sais moi-même assez peu, car je n'ai jamais trouvé la force de l'interroger (que Dieu la bénisse !), mais tu as le droit de savoir ce peu de choses, et si tu es en mesure de nouer les fils de l'histoire avec ce que tu as trouvé là-dedans...

En disant ces mots, Daniel lui montrait le bureau.

— Je comprends ce qui s'est passé ; ce que je veux savoir, c'est le nom de cet homme ! s'emporta Eustace.

— Cela fait vingt ans que je désire le savoir.

— Alors tu ne peux rien me dire ?

— Je peux t'en dire fort peu. Quand je suis parti de chez moi pour effectuer un stage dans un cabinet d'avocats londoniens, j'ai laissé derrière moi la plus belle et la plus lumineuse de toutes les créatures dont jamais frère n'ait pu se dire fier.

 

23:33 Publié dans #Braddon1868 | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 13 avril 2018

DSF12 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre. C'était une histoire tellement banale, et si facile à reconstituer : la belle fille de province, fragile et pauvre, qui se laisse arracher à sa petite famille sous la promesse d'une mariage clandestin, une union qui n'est jamais célébrée, et dont l'officialisation n'avait jamais été prévue, puis un bref intervalle de bonheur, comme en rêve, l'escapade à midi dans un nouveau jardin d'Éden, et ce fatal serpent, le Remords, toujours tapi sous les fleurs ; enfin, l'épilogue abrupt sur lequel s'achève ce rêve enfiévré de bonheur : amertume et noir désespoir ! Voilà quel petit roman sans originalité Eustace Thorburn retrouvait dans le paquet de lettres signées de cette initiale, H., histoire si cruelle, si humiliante que le jeune homme laissa choir sa tête recrue de fatigue parmi les papiers amoncelés pour y pleurer à chaudes larmes.

Il s'était plus ou moins remis de cet accès de chagrin et s'occupait à ranger les lettres lorsque la porte s'ouvrit ; un homme entra. L'homme avait dans les quarante-cinq ans, et d'une figure à ne pas passer inaperçu. Il avait été beau, cela ne faisait aucun doute, mais la fleur de sa jeunesse avait fané dans un environnement malsain, et les brises glaciales d'un automne précoce l'avaient flétri quand il eût dû encore resplendir de toute la gloire d'un flamboyant été. Il avait un nez cramoisi, et des yeux noirs également incandescents ; ses cheveux noirs étaient plus longs que ne le permettait la mode de l'époque.

 

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jeudi, 12 avril 2018

DSF11 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses. L'auteur de la lettre ne cessait de répéter qu'il avait eu le cœur meurtri de lui voir verser des larmes, et combien il lui était quasiment insupportable d'imaginer sa peine. Il était pourtant parvenu à surmonter cela et avait maintenu ses plans, quels qu'ils fussent, car la dernière lettre contenait toutes les instructions indispensables à la fuite de la jeune fille. Elle devait rejoindre son amoureux à la nuit tombée au bureau de la malle-poste ; ils feraient la première étape de nuit ; ensuite, ils s'arrêteraient dans un relais et arriveraient à Londres en empruntant une autre route ; de la sorte, ils étaient assurés de semer quiconque tenterait de les suivre ou de s'enquérir à leur sujet sur la route principale.

Rien de plus... et bien assez, pourtant, pour le jeune homme assis à ruminer sur cette dernière lettre, la mine sombre.

 

23:34 Publié dans #Braddon1868 | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 11 avril 2018

DSF10 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur. En effet, j'avais pris grand soin de cacher mon identité. Mais en vous entendant faire l'éloge de mon livre, je jetai toute prudence par-dessus les moulins. Quel plaisir de vous voir rougir, de voir votre embarras si envoûtant quand je vous ai dit que tout le bonheur était pour moi. 

Oh, Celia, si vous aimez tant mon livre, pourquoi m'éviter et vous méfier de moi ? Permettez que je vous voie, ma chère... peu importe quand et où... vos conditions seront les miennes... Je passe mes journées à attendre dans cette ville sans charme, cela dans l'espoir de vous voir. Je suis requis ailleurs par cent tâches diverses, et pourtant j'attends ici ! Une fois que j'aurai posté cette lettre, j'attendrai une semaine ; si je ne reçois, dans ce laps de temps, aucun signe de vous, je quitterai Bayham pour ne plus jamais m'aventurer dans ses rues fatales.

Votre ami sincère à tout jamais,

H.

Six semaines s'étaient écoulés entre la deuxième lettre et la troisième, et il s'était produit un changement considérable dans le ton de leur auteur. Il n'implorait plus d'entrevue avec la fille du papetier. Il ne faisait aucun doute qu'il l'avait vue à maintes reprises, et la lettre regorgeait d'allusions à des rendez-vous passés.

— Mon tendre Amour (ainsi commençait-il — comme la situation avait évolué promptement en six semaines, après le "chère mademoiselle" des débuts),

ma chère à tout jamais,

il n'y a pas, entre de nous, de fossé aussi large qu'il ne puisse être comblé. Pourquoi avoir la cruauté de douter de moi et de me fuir ? Tu sais que je t'aime. Hier soir, quand nous étions ensemble près de la mer sous le doux crépuscule, tu m'as dit que tu croyais  à mes sentiments, et le calme alentour était si solennel que nous eussions aisément pu nous croire naufragés sur quelque île déserte. Tu me parles de ton humble naissance, comme si la naissance d'un ange ou d'une déesse pouvait être humble, et tu m'implores de retourner dans le monde, d'y reprendre mon esclavage, et d'oublier cette brève illumination qui m'a fait entrevoir mieux que le monde. Celia, j'ai seulement vingt-cinq ans, et pourtant j'étais certain de ne plus pouvoir ressentir un amour tel que celui que j'éprouve pour toi.

Samedi, tu m'as dit que ton père entrerait dans une colère noire s'il apprenait notre relation. Je mettrais volontiers fin à toutes tes craintes, ma chérie, en allant voir M. Mayfield pour lui demander la permission de te dire mienne pour le restant de nos jours, si je n'étais pas pieds et poings liés par des entraves d'une nature sociale. Tu as quelque motif de te défier de moi, Celia, et si tu n'étais pas la plus généreuse des femmes je craindrais de te parler avec franchise. Quand nous serons mariés, notre union doit demeurer secrète jusqu'à tant que mon père, en mourant, me délivre de cette servitude. Peut-être me trouveras-tu lâche en m'entendant avouer que je n'ose défier ouvertement mon père, mais tu ne peux guère imaginer le degré d'esclavage auquel un fils est réduit lorsqu'il est fils unique et que son père nourrit de somptueux projets pour sa carrière. Je t'écris au sujet de ces obstacles à notre bonheur, ma douce, car lorsque tu es avec moi je ne peux évoquer les difficultés qui nous assiègent. Mes déboires s'évanouissent quand je vois ces yeux si chers se tourner vers moi. J'oublie ce monde laborieux et ses plaies ; je pourrais m'imaginer que la terre est encore la demeure des dieux et que la boîte de cette sotte de Pandore n'a pas été ouverte. Quand je suis loin de toi, tout est changé, et il ne me reste que l'espoir. Ainsi à notre prochaine rencontre je ne ferai pas d'allusion à cette lettre. Nous serons des enfants qui s'imaginent le monde à neuf. Nous marcherons, bras dessus bras dessous, le long de cette grève délicieuse qui s'étend au-delà de la baie, bien loin du tohu-bohu de la ville. Nous oublierons nos peines quotidiennes, nous oublierons que les dieux nous ont abandonnés.Ah, si seulement nous avions vécu en ces temps mythiques où Eros lui-même se fût peut-être ému de nos chagrins, et nous eût emportés vers quelque île enchantée où la fougue de notre amour fût demeurée aussi immortelle que sa divinité ! Voyons-nous à sept heures, mon cher amour. J'attendrai ta venue près du lieu habituel ; tu te débarrasseras sans mal de ta confidente, Mlle K. Aurais-tu d'ailleurs quelque idée d'un petit objet féminin qui fît plaisir à Mlle K. ? Je voudrais lui offrir un témoignage de mon admiration respectueuse ; elle a été si indulgente à notre égard, toute guindée qu'elle soit. Tu me diras si ce sera un collier, un bracelet, des boucles d'oreilles, et je verrai ce que le bijoutier de Bayham peut nous bricoler. Et maintenant, ma chère, mon adorable, adieu pour quelques heures ; et que Phaéton pousse ses coursiers vers l'ouest et qu'il colore notre lieu préféré de la douceur crépusculaire d'une lumière violine.

H, à toi pour toujours,

Il y avait bien d'autres lettres — plus passionnées, moins primesautières —, sur un laps de temps qui était de six ou sept semaines, suivi d'une fort longue interruption, puis deux lettres écrites en janvier de l'année suivante. L'auteur des lettres était parvenu à obtenir de sa très chère Celia qu'elle consentît à un mariage clandestin. Elle devrait partir de chez elle en secret pour se rendre à Londres en sa compagnie ; tout avait été arrangé. Il était tout à fait manifeste que son consentement n'avait pu être obtenu qu'avec bien des manœuvres. Les lettres étaient pleines d'objurgations et de promesses.

 _________________

 

Texte intégral du chapitre I.

Texte intégral du chapitre II.

 

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mardi, 10 avril 2018

DSF9 (#Braddon1868)

Chapitre III. [en cours de traduction]

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

Au George Hotel, le 15 juin 1843.

Ma chère mademoiselle,

si vous saviez le temps que j'ai perdu depuis jeudi de la semaine passée, en tentant vainement d'apercevoir, entre les partitions et les lithographies que votre père a disposées en vitrine, votre visage, vous croiriez plus volontiers ce que je vous ai dit ce jour-là. Je vous ai dit que si je ne vous voyais pas je vous écrirais, et je vous ai dit quelle serait l'adresse de ma lettre. Vous m'avez interdit d'écrire et dit sans ambages que ma lettre resterait à la poste sans qu'on vînt l'y chercher. Mais, à vous qui êtes si douce, il vous serait impossible de maintenir une telle résolution. J'ose formuler l'espoir que ces mots vous parviennent et que vous me pardonnerez de vous avoir désobéi.

Je désire tant vous revoir, ne serait-ce qu'une fois, oui, même une seule fois encore. Jour et nuit me hante l'image de ce doux visage penché sur l'un de mes livres. Vous souvenez-vous de ce jour ? c'était il y a trois semaines seulement, et pourtant c'est comme si une nouvelle existence avait commencé pour moi ce jour-là, et comme si j'avais vieilli de la moitié de mon âge. Ce visage si doux, si tendre, avec ses yeux foncés et son teint d'églantine, pourrai-je jamais l'oublier ? Cessera-t-il jamais de s'interposer entre mes livres et moi ? Hier soir je tentais de lire une sublime tragédie classique, mais vous m'en empêchiez. Électre, c'était vous : je vous voyais penchée sur l'urne cinéraire de votre frère, comme je vous avais vue penchée sur ce volume idiot dont vous avez eu la douceur de faire l'éloge. Cette tragédie grecque m'a rappelé cette théorie du destin dont on se moque en notre époque. Pourtant, dans la conduite de nos vies, le destin est assurément à la manœuvre. Le jour où je vous ai vue pour la première fois, j'étais occupé à écrire des lettres, et on m'avait donné du papier et des stylos si médiocres que je suis parti, plein d'entrain, m'en acheter de meilleure facture. Si on m'avait fourni de quoi écrire, je ne vous aurais peut-être jamais vue. Il y avait trois autres boutiques où j'eusse pu m'enquérir de ce que je désirais, mais le Destin m'a mis la main au collet et m'a conduit jusqu'à la papeterie de votre père. Je suis entré tranquillement, mes pensées à cent lieues de Bayham. Je vous ai vue, assise derrière la caisse, un livre sur les genoux, et toutes mes pensées sont revenues à Bayham, afin de se fixer sur vous à tout jamais.

Vous étiez si absorbée qu'il a fallu répéter trois fois mon humble requête d'une liasse de papier à lettres, tandis que je prenais le temps de déchiffrer le titre du livre qui vous intéressait tant. Tous les écrivains sont capables, je pense, de lire le titre de leur propre livre même à l'envers. Vous avez levé les yeux, avec un air chaste et timide ; c'est alors que vos joues se sont colorées de cette fraîcheur d'églantine. Alors je vous ai demandé ce que vous pensiez de ce livre ; vous en avez fait l'éloge avec une éloquence envoûtante, tout en vous demandant quel genre d'homme était l'auteur. J'avais entendu bien des gens louer le livre, et davantage encore l'accabler d'injures ; jamais encore je n'avais ressenti la moindre tentation de m'en avouer l'auteur.

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samedi, 07 avril 2018

DSF8 (#Braddon1868)

Chapitre III.

« Reprends ces lettres qui sont l'image du bonheur. »

 

    Dans le paquet suivant, il y avait beaucoup de billets et de lettres qu'Eustace Thorburn passa beaucoup de temps à lire, en relisant certaines, en reprenant d'autres qu'il avait d'abord parcourues rapidement. Le papier à lettres était épais, de belle facture, et il en émanait un parfum presque évanoui de mille-fleurs, imperceptible au point d'être comme le fantôme évanescent d'une fragrance disparue. Les lettres et les billets, tous datés, avaient tous la même signature : une simple initiale, la lettre H.

Eustace les lut dans l'ordre chronologique.

L'auteur du livre que lisait Mlle Mayfield ce mardi est revenu trois fois depuis à la bibliothèque, mais n'a pas eu l'heur de l'y voir. Miss Mayfield aura-t-elle la bonté d'écrire ne serait-ce qu'une ligne pour signifier quand on peut la voir ? L'auteur, qui songe ne pas devoir mériter ses louanges éloquentes, souhaite vivement un entretien avec elle, même de quelques minutes.

Au George Hotel, 6 juin 1843.

— L'auteur du livre ? répéta Eustace. Quel livre ? Cet homme était-il écrivain ?

Cette lettre avait été remise directement. La lettre suivante avait été envoyée à Bayham, cette ville de bains dans le Dorset où Daniel avait aussi envoyé ses missives.

« C. M.

En poste restante à Bayham. »

« C'est l'adresse que préfèrent les séducteurs » marmonna Eustace en dépliant la lettre.

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vendredi, 06 avril 2018

DSF7 (#Braddon1868)

Chapitre II.   [version intégrale]

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 Le jeune homme hocha la tête et grimpa les marches d'un pas vif et rapide, et non de ce pas lent et solennel que Mme Bane eût jugé convenable dans son état de deuil. 

« Et moi qui pensais qu'il aurait pris ça mal...! »

Ainsi s'exclama-t-elle en retournant dans sa cuisine en sous-sol, d'où émanait généralement une atmosphère de lessive bouillante, ou l'odeur de brûlé si caractéristique du repassage.

Eustace Thorburn ouvrit la porte et entra dans la chambre où avait vécu encore tout récemment sa mère. C'était un petit salon miteux, qui donnait sur une chambre plus petite encore. C'était un logement du même genre que mille autres logements dans les faubourgs nouvellement construits. Les biens de la femme qui avait déménagé dans un lieu plus exigu encore n'aurait pas atteint vingt shillings sous le marteau du commissaire-priseur, et pourtant, tout dans cette pièce miteuse parlait à Eustace Thorburn de la défunte. Cette boîte à ouvrage délabrée de palissandre, dont le commissaire-priseur n'eût pas osé fixer l'enchère de départ à un shilling, lui évoquait l'image d'une femme patiente et affairée. La petite étagère où s'alignaient des éditions bon marché des poètes, dans une reliure faite de tissu usé, lui rappelait son doux visage, éclairé d'un éclat passager, suscité par les vers inspirés de ses poèmes préférés, qui lui faisaient quitter ce bas monde et ses douleurs terrestres. Cet encrier en porcelaine sans valeur et ce buvard usé, elle s'en était servi depuis plus de quatre ans. Eustace Thorburn prit ces objets et les porta à ses lèvres l'un après l'autre. Le baiser qu'il posa sur ces objets inanimés avait quelque chose de passionné : le baiser qu'il aurait posé sur ses lèvres pâles s'il avait été rappelé à temps pour lui dire adieu. Il embrassa les livres qu'elle lisait souvent, la plume dont elle se servait pour écrire, puis, se jetant brusquement jeté dans la chaise basse où il l'avait si souvent vue assise, s'abandonna à son chagrin. Si Mme Bane, la logeuse, avait entendu ces sanglots convulsifs et si elle avait vu les pleurs du jeune homme lui couler entre les doigts, elle n'aurait pas éprouvé le besoin de reprocher sa froideur à M. Thorburn. Longtemps il demeura dans la même position, toujours en pleurs. Mais cette douleur débordante finit par s'épuiser. Il arracha les larmes de ses yeux d'un geste d'impatience, et il se leva, calme et pâle, pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était assignée.

Son amour pour sa mère avait été la grande passion de son existence. Elle reposait à présent en paix et pouvait affronter l'avenir en toute quiétude. Il pouvait désormais aller au-devant de son destin en ne se laissant dominer ni par l'espoir ni par la peur. C'est pour elle qu'il avait espéré ; c'est pour elle qu'il avait craint. Il était seul à présent ; sa poitrine ne devait plus servir de rempart pour la protéger contre « le fouet d'une fortune avilissante ». Le fouet pouvait bien le cingler désormais, il pourrait seulement le blesser ; et il avait déjà enduré la blessure la plus profonde que pût lui infliger la fortune scélérate. Il l'avait perdue, elle.

sting.jpgCe qui lui faisait le plus de mal était de savoir qu'elle n'avait jamais été heureuse. Son fils l'avait aimée d'une tendresse indescriptible. Il l'avait protégée, admirée adorée ; il avait travaillé pour elle ; il n'avait jamais pu la rendre heureuse. Ce tendre cœur de femme avait été trop durement blessé autrefois. Eustace Thorburn, qui savait cela, s'était montré patient car il était hors de question qu'il troublât son caractère doux par quelque mouvement d'humeur. Il savait qu'elle avait été lésée, et pourtant il ne lui avait jamais demandé le nom du coupable. Lui, son sauveur, son serviteur, n'avait jamais cherché à se venger de l'homme dont la trahison ou la méchanceté avait ruiné sa vie. Il avait gardé le silence, parce que l'interroger, c’eût été la faire souffrir ; et comment pouvait-il la faire souffrir ? Il s'était donc montré patient, en dépit d'un désir passionné qui couvait toujours dans son cœur, le désir de venger sa mère du mal qu'on lui avait fait.

Désormais, elle reposait ; le temps de la vengeance était arrivé. La même empreinte fatale qui avait détruit son bonheur avait écourté sa vie. Dans la fleur de l'âge, avant qu'une ride n'ait sillonné son front, ou qu'un fil d'argent ne soit apparu dans sa douce chevelure brune, elle avait trépassé, d'une patience indicible jusqu'à son dernier instant, mais le cœur brisé depuis si longtemps.

Le jeune homme repoussa son affliction et se mit à réfléchir à la nouvelle entreprise de sa vie.

La seule chose que désirât son esprit, c'était de se venger de l'ennemi anonyme de sa mère ; et l'idée que cet ennemi fût son propre père ne pouvait pas le moindrement adoucir son cœur ni le détourner ne fût-ce qu'une heure de l'objectif qu'il se fixait.

« Je veux, se disait-il, connaître son identité. D'abord, je dois découvrir son nom ; ensuite, je dois lui en faire honte plus que je n'ai honte de mon absence de nom. »

Il alla vers la cheminée ; sur le manteau, une lettre avait été déposée à son intention ; elle était fermée par un sceau noir qui avait dégouliné et l'adresse était écrite de la main indéchiffrable de son oncle.

C'était une lettre de quelques lignes seulement, mais l'enveloppe contenait un trousseau de clés : le jeune homme connaissait chacune d'elles. Il les prit dans un soupir et les regarda une à une, presque aussi tendrement qu'il l'avait fait pour les livres. Le moindre objet, dans cette chambre, était lié à des souvenirs, et, à chaque souvenir, la douleur qu'il avait tenté d'écarter reprenait possession de lui.

Sur une petite table, il y avait une écritoire en acajou de style vieilli, et c'est là que la locataire solitaire avait l'habitude de garder ses lettres et ses papiers, ainsi que quelques reliques sans valeur, ces bribes et débris qui, échappés à l'épave de l'espoir et du bonheur, sont tout ce que possède encore l'être le plus infortuné.

Eustace souleva la planchette après avoir ouvert la serrure aussi doucement que si sa mère s'était trouvée près de lui, endormie. Il l'avait souvent vue assise à ce bureau ; une fois, il l'avait surprise en larmes, avec un petit paquet de lettres à la main, mais il n'avait jamais pu voir ce qui était écrit sur ces papiers décolorés, noués de rubans fanés et salis par des oblitérations déjà anciennes. Et maintenant qu'elle n'était plus là, il était de son devoir d'examiner ces documents... ou, du moins, c'est ce qu'il pensait. Pourtant, l'ombre d'un remords plana dans son esprit en touchant le premier paquet, et il eut le sentiment de commettre un sacrilège. Le premier paquet portait l'inscription “Lettres de ma mère” : il contenait les missives d'une brave femme, écrites à une fille partie pour le pensionnat. Elles contenaient bien des allusions à un train de vie de bonne bourgeoisie, une famille de commerçants, semblait-il, car à l'occasion il était question d'événements qui s'étaient produits dans le magasin : « mon cher époux se surmène », ou encore « avec son caractère instable, Daniel n'est guère disposé à reprendre le commerce de son père »...

Eustace eut un petit sourire en lisant cela du pauvre Daniel, dont le tempérament instable ne laissait aucun doute avant même la réforme du système postal par Sir Rowland Hill, et qui ne s'était guère rassis en cette époque moderne du télégraphe électrique et de traverses de chemin de fer. Les lettres étaient d'une grande douceur, en raison des tendres penchants maternels qui s'y donnaient libre cours : elles étaient parsemées de fautes d'orthographes, et pas très bien écrites, mais elles débordaient d'affection. Celle qui écrivait ne cessait d'implorer sa "chère Sissy" de ne pas s'inquiéter et de patienter jusqu'aux vacances, qui ne tarderaient plus guère et permettraient à Sissy de revoir ses chers parents, car elle se languissait de leur amour, dans le grand pensionnat bourgeois, ce que l'on comprenait parfaitement à lire ces lettres écrites en réponse aux plaintes d'une jeune fille malheureuse loin de chez elle. Il y avait des friandises pour cette chère Sissy, et de menus présents : un collier de corail de la part de son père, une écharpe de la part de sa mère et, une fois, un portrait en métal de M. Edmund Kean dans le rôle d'Othello, avec une tunique écarlate en satin véritable glissée dans l'enveloppe ; c'est le pauvre Daniel, Daniel l'instable, qui avait consacré de longues heures de labeur à ce portrait sur plaque de métal qui était l'occasion, pour la mère, de longs moments de contemplation.

Eustace savait que l'auteur de ces lettres était sa grand-mère, cette grand-mère qui ne l'avait jamais tenu dans ses bras, ni pu s'ébaubir de ce bébé si mignon. Il s'attarda amoureusement sur ce papier à lettres d'un style ancien ; il eut de la joie à scruter les traits austères de la signature, Elizabeth Mayfield ; il versa même quelques larmes sur ce papier jauni qui avait déjà reçu, par le passé, son content de pleurs. Il lui était impossible d'imaginer sa mère en innocente écolière sans être envahi par l'émotion.

Le deuxième paquet ne contenait que trois lettres, envoyées à « cette chère Sissy » à son adresse familiale, après ses années d'école, et dans une écriture qu'Eustace reconnaissait vaguement. C'était la graphie énigmatique de Daniel Mayfield dans une variante de jeunesse ; en voyant cela, Eustace Thorburn eut le même petit sourire. Ces lettres avaient été envoyées depuis l'étude d'un avocat où le garçon était stagiaire, car Daniel avait persisté dans son aversion pour le métier de commerçant et s'était déclaré inapte à toute profession autre que juridique : il était convaincu que c'était là sa vocation. C'était des lettres agréables, juvéniles, truffées de mots alors à la mode : des expressions telles que « Pavoise-toi ! », « quelle drôle de capsule ! » ou encore « tu as vraiment l'œil américain », et diverses expressions qui servaient en ce temps-là à ponctuer la moindre conversation. Mais malgré toutes ces affectations argotiques et juvéniles on ressentait une véritable affection pour sa « chère petite Sissy aux yeux noirs ». Il en connaissait un bon nombre, de jolies filles, à Londres, mais aucune qui souffrît la comparaison avec sa chère Celia. « Et quand je serai sur le registre avec une affaire de premier plan, quand j'aurai mon logement à moi, un logement bien chic du côté de Saint-Martin, tu viendras t'occuper de mon ménage, ma petite Sissy ; et on aura un petit cottage à Putney, et une nacelle, et je te ferai remonter le fleuve tous les soirs après ma journée de travail ; et pendant que ma petite fleur bleue lira un roman en restant assise à la poupe, son fidèle Daniel s'entraînera à l'aviron. »

Dans les deux premières lettres, Daniel exprimait de vives espérances pour son avenir. Le jeune homme semblait penser qu'il allait franchir triomphalement les différentes étapes de sa carrière, et les promesses qu'il faisait à son unique sœur ne connaissaient presque aucune limite. Mais avec la troisième lettre, écrite six mois plus tard, tout avait changé. La vie d'un commis stagiaire était un véritable esclavage à côté duquel la vie d'un Noir dans les plantations de sucre aux Antilles devait être un délice de chaque instant. Daniel était las de son métier, et il apprenait à sa chère Sissy, qui devait lui jurer de garder le silence, que rien sur cette terre ne pourrait faire de lui un avocat.

« Ma chère Celia, écrivait-il, je ne suis pas fait pour ça ; ton Dan est trop fougueux pour prendre un jour la robe d'avocat. Je me suis efforcé d'aimer la carrière juridique, tout comme j'ai tenté d'aimer la papeterie et le prêt de livres pour complaire à nos pauvres parents, mais c'est en vain. Ne dis rien à notre pauvre petit père, car il se mettrait à grommeler qu'il a gaspillé de l'argent pour ma formation d'avocat ; avant même qu'il n'ait découvert ma désaffection pour la carrière, j'aurai entrepris une voie qui fera de moi un homme fortuné, et je pourrai lui rendre trois fois ce qu'il a dépensé. »

Alors, Daniel Mayfield se lançait dans une belle description d'un magnifique château qu'il avait tout récemment bâti... en Espagne. Dans son encrier, il avait trouvé la rivière Pactole... quelque chose de bien plus beau qu'une propriété foncière dans un cahier sur papier ministre. C'était un génie. Le souffle divin était descendu sur lui : Coke et Blackstone pouvaient bien aller se prendre avec leur code. Il était poète, essayiste, historien, romancier, dramaturge... il suffisait de demander... Depuis sa plus tendre enfance il aimait gribouiller, et depuis peu il s'était mis à gribouiller plus que jamais.

Ainsi, après les échecs et déceptions innombrables qui constituent ce Bourbier du Découragement qui est le lot de tout apprenti écrivain, il avait réussi à faire paraître un article dans un de ces magazines distrayants mal écrits et plus mal illustrés encore dont les cendres ont permis la naissance de ce magnifique phénix, le magazine Punch. Daniel l'annonçait à sa sœur : le rédacteur en chef avait promis de publier d'autres textes de cette même plume alerte. Il avait reçu la somme deux guinées pour sa péroraison qu'il n'avait « mis qu'une demi-heure à pondre », ainsi qu'il l'écrivait à sa chère Sissy. Sur la foi de cela il se lançait à calculer ses revenus futurs : pas moins de quatre guinées de l'heure pour chaque heure du jour. « M. Dufilou et M. Lelarron n'en prennent pas autant, malgré leur talent pour dénicher six sous par ici et huit sous par là. »

Un sourire triste envahit le visage d'Eustace Thorburn en lisant ces lettres. Il connaissait bien l'auteur des lettres, et il savait que le château en Espagne s'était réduit , au fil du temps, en un logis pauvre et délabré. Le jeune homme ne s'était pas dupé sur son talent ; il l'avait simplement gaspillé. Il avait ce don, mais il l'avait dilapidé à droite et à gauche sans prendre garde, en homme trop riche pour craindre l'indigence et trop fort pour redouter l'épuisement. Il avait jeté ses perles aux pourceaux et permis que l'on sertît ses diamants dans des écrins de cuivre, comme de la pacotille. La fleur de sa jeunesse avait fané, tandis que lui qui eût pu prétendre non seulement à la grandeur mais aussi à la respectabilité, but tellement plus difficile à atteindre pour quelqu'un de génial, lui n'était que Dan Mayfield, un vulgaire pisse-copie, nouvel avatar des « petites mains » de Jacob Tonson, habitué des tavernes, bohême et sans le sou, la chevelure abondante (mais de moins en moins, avec le temps), et les yeux marqués chaque jour davantage par des pattes d'oie.

Eustace rangea les lettres, d'un geste plein de respect. N'était-il pas en train de remuer les cendres de la jeunesse de sa mère, et le moindre papier renfermé dans cette écritoire n'avait-il pas été béni par les pleurs de la défunte ?

— Pauvre oncle Dan ! murmura-t-il doucement. Mon oncle si gentil, avec son optimisme à toute épreuve ! »

 

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jeudi, 05 avril 2018

DSF6 (#Braddon1868)

Chapitre II.

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 Le jeune homme hocha la tête et grimpa les marches d'un pas vif et rapide, et non de ce pas lent et solennel que Mme Bane eût jugé convenable dans son état de deuil. 

« Et moi qui pensais qu'il aurait pris ça mal...! »

Ainsi s'exclama-t-elle en retournant dans sa cuisine en sous-sol, d'où émanait généralement une atmosphère de lessive bouillante, ou l'odeur de brûlé si caractéristique du repassage.

Eustace Thorburn ouvrit la porte et entra dans la chambre où avait vécu encore tout récemment sa mère. C'était un petit salon miteux, qui donnait sur une chambre plus petite encore. C'était un logement du même genre que mille autres logements dans les faubourgs nouvellement construits. Les biens de la femme qui avait déménagé dans un lieu plus exigu encore n'aurait pas atteint vingt shillings sous le marteau du commissaire-priseur, et pourtant, tout dans cette pièce miteuse parlait à Eustace Thorburn de la défunte. Cette boîte à ouvrage délabrée de palissandre, dont le commissaire-priseur n'eût pas osé fixer l'enchère de départ à un shilling, lui évoquait l'image d'une femme patiente et affairée. La petite étagère où s'alignaient des éditions bon marché des poètes, dans une reliure faite de tissu usé, lui rappelait son doux visage, éclairé d'un éclat passager, suscité par les vers inspirés de ses poèmes préférés, qui lui faisaient quitter ce bas monde et ses douleurs terrestres. Cet encrier en porcelaine sans valeur et ce buvard usé, elle s'en était servi depuis plus de quatre ans. Eustace Thorburn prit ces objets et les porta à ses lèvres l'un après l'autre. Le baiser qu'il posa sur ces objets inanimés avait quelque chose de passionné : le baiser qu'il aurait posé sur ses lèvres pâles s'il avait été rappelé à temps pour lui dire adieu. Il embrassa les livres qu'elle lisait souvent, la plume dont elle se servait pour écrire, puis, se jetant brusquement jeté dans la chaise basse où il l'avait si souvent vue assise, s'abandonna à son chagrin. Si Mme Bane, la logeuse, avait entendu ces sanglots convulsifs et si elle avait vu les pleurs du jeune homme lui couler entre les doigts, elle n'aurait pas éprouvé le besoin de reprocher sa froideur à M. Thorburn. Longtemps il demeura dans la même position, toujours en pleurs. Mais cette douleur débordante finit par s'épuiser. Il arracha les larmes de ses yeux d'un geste d'impatience, et il se leva, calme et pâle, pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était assignée.

Son amour pour sa mère avait été la grande passion de son existence. Elle reposait à présent en paix et pouvait affronter l'avenir en toute quiétude. Il pouvait désormais aller au-devant de son destin en ne se laissant dominer ni par l'espoir ni par la peur. C'est pour elle qu'il avait espéré ; c'est pour elle qu'il avait craint. Il était seul à présent ; sa poitrine ne devait plus servir de rempart pour la protéger contre « le fouet d'une fortune avilissante ». Le fouet pouvait bien le cingler désormais, il pourrait seulement le blesser ; et il avait déjà enduré la blessure la plus profonde que pût lui infliger la fortune scélérate. Il l'avait perdue, elle.

sting.jpgCe qui lui faisait le plus de mal était de savoir qu'elle n'avait jamais été heureuse. Son fils l'avait aimée d'une tendresse indescriptible. Il l'avait protégée, admirée adorée ; il avait travaillé pour elle ; il n'avait jamais pu la rendre heureuse. Ce tendre cœur de femme avait été trop durement blessé autrefois. Eustace Thorburn, qui savait cela, s'était montré patient car il était hors de question qu'il troublât son caractère doux par quelque mouvement d'humeur. Il savait qu'elle avait été lésée, et pourtant il ne lui avait jamais demandé le nom du coupable. Lui, son sauveur, son serviteur, n'avait jamais cherché à se venger de l'homme dont la trahison ou la méchanceté avait ruiné sa vie. Il avait gardé le silence, parce que l'interroger, c’eût été la faire souffrir ; et comment pouvait-il la faire souffrir ? Il s'était donc montré patient, en dépit d'un désir passionné qui couvait toujours dans son cœur, le désir de venger sa mère du mal qu'on lui avait fait.

Désormais, elle reposait ; le temps de la vengeance était arrivé. La même empreinte fatale qui avait détruit son bonheur avait écourté sa vie. Dans la fleur de l'âge, avant qu'une ride n'ait sillonné son front, ou qu'un fil d'argent ne soit apparu dans sa douce chevelure brune, elle avait trépassé, d'une patience indicible jusqu'à son dernier instant, mais le cœur brisé depuis si longtemps.

Le jeune homme repoussa son affliction et se mit à réfléchir à la nouvelle entreprise de sa vie.

La seule chose que désirât son esprit, c'était de se venger de l'ennemi anonyme de sa mère ; et l'idée que cet ennemi fût son propre père ne pouvait pas le moindrement adoucir son cœur ni le détourner ne fût-ce qu'une heure de l'objectif qu'il se fixait.

« Je veux, se disait-il, connaître son identité. D'abord, je dois découvrir son nom ; ensuite, je dois lui en faire honte plus que je n'ai honte de mon absence de nom. »

Il alla vers la cheminée ; sur le manteau, une lettre avait été déposée à son intention ; elle était fermée par un sceau noir qui avait dégouliné et l'adresse était écrite de la main indéchiffrable de son oncle.

C'était une lettre de quelques lignes seulement, mais l'enveloppe contenait un trousseau de clés : le jeune homme connaissait chacune d'elles. Il les prit dans un soupir et les regarda une à une, presque aussi tendrement qu'il l'avait fait pour les livres. Le moindre objet, dans cette chambre, était lié à des souvenirs, et, à chaque souvenir, la douleur qu'il avait tenté d'écarter reprenait possession de lui.

Sur une petite table, il y avait une écritoire en acajou de style vieilli, et c'est là que la locataire solitaire avait l'habitude de garder ses lettres et ses papiers, ainsi que quelques reliques sans valeur, ces bribes et débris qui, échappés à l'épave de l'espoir et du bonheur, sont tout ce que possède encore l'être le plus infortuné.

Eustace souleva la planchette après avoir ouvert la serrure aussi doucement que si sa mère s'était trouvée près de lui, endormie. Il l'avait souvent vue assise à ce bureau ; une fois, il l'avait surprise en larmes, avec un petit paquet de lettres à la main, mais il n'avait jamais pu voir ce qui était écrit sur ces papiers décolorés, noués de rubans fanés et salis par des oblitérations déjà anciennes. Et maintenant qu'elle n'était plus là, il était de son devoir d'examiner ces documents... ou, du moins, c'est ce qu'il pensait. Pourtant, l'ombre d'un remords plana dans son esprit en touchant le premier paquet, et il eut le sentiment de commettre un sacrilège. Le premier paquet portait l'inscription “Lettres de ma mère” : il contenait les missives d'une brave femme, écrites à une fille partie pour le pensionnat. Elles contenaient bien des allusions à un train de vie de bonne bourgeoisie, une famille de commerçants, semblait-il, car à l'occasion il était question d'événements qui s'étaient produits dans le magasin : « mon cher époux se surmène », ou encore « avec son caractère instable, Daniel n'est guère disposé à reprendre le commerce de son père »...

Eustace eut un petit sourire en lisant cela du pauvre Daniel, dont le tempérament instable ne laissait aucun doute avant même la réforme du système postal par Sir Rowland Hill, et qui ne s'était guère rassis en cette époque moderne du télégraphe électrique et de traverses de chemin de fer. Les lettres étaient d'une grande douceur, en raison des tendres penchants maternels qui s'y donnaient libre cours : elles étaient parsemées de fautes d'orthographes, et pas très bien écrites, mais elles débordaient d'affection. Celle qui écrivait ne cessait d'implorer sa "chère Sissy" de ne pas s'inquiéter et de patienter jusqu'aux vacances, qui ne tarderaient plus guère et permettraient à Sissy de revoir ses chers parents, car elle se languissait de leur amour, dans le grand pensionnat bourgeois, ce que l'on comprenait parfaitement à lire ces lettres écrites en réponse aux plaintes d'une jeune fille malheureuse loin de chez elle. Il y avait des friandises pour cette chère Sissy, et de menus présents : un collier de corail de la part de son père, une écharpe de la part de sa mère et, une fois, un portrait en métal de M. Edmund Kean dans le rôle d'Othello, avec une tunique écarlate en satin véritable glissée dans l'enveloppe ; c'est le pauvre Daniel, Daniel l'instable, qui avait consacré de longues heures de labeur à ce portrait sur plaque de métal qui était l'occasion, pour la mère, de longs moments de contemplation.

Eustace savait que l'auteur de ces lettres était sa grand-mère, cette grand-mère qui ne l'avait jamais tenu dans ses bras, ni pu s'ébaubir de ce bébé si mignon. Il s'attarda amoureusement sur ce papier à lettres d'un style ancien ; il eut de la joie à scruter les traits austères de la signature, Elizabeth Mayfield ; il versa même quelques larmes sur ce papier jauni qui avait déjà reçu, par le passé, son content de pleurs. Il lui était impossible d'imaginer sa mère en innocente écolière sans être envahi par l'émotion.

Le deuxième paquet ne contenait que trois lettres, envoyées à « cette chère Sissy » à son adresse familiale, après ses années d'école, et dans une écriture qu'Eustace reconnaissait vaguement. C'était la graphie énigmatique de Daniel Mayfield dans une variante de jeunesse ; en voyant cela, Eustace Thorburn eut le même petit sourire. Ces lettres avaient été envoyées depuis l'étude d'un avocat où le garçon était stagiaire, car Daniel avait persisté dans son aversion pour le métier de commerçant et s'était déclaré inapte à toute profession autre que juridique : il était convaincu que c'était là sa vocation. C'était des lettres agréables, juvéniles, truffées de mots alors à la mode : des expressions telles que « Pavoise-toi ! », « quelle drôle de capsule ! » ou encore « tu as vraiment l'œil américain », et diverses expressions qui servaient en ce temps-là à ponctuer la moindre conversation. Mais malgré toutes ces affectations argotiques et juvéniles on ressentait une véritable affection pour sa « chère petite Sissy aux yeux noirs ». Il en connaissait un bon nombre, de jolies filles, à Londres, mais aucune qui souffrît la comparaison avec sa chère Celia. « Et quand je serai sur le registre avec une affaire de premier plan, quand j'aurai mon logement à moi, un logement bien chic du côté de Saint-Martin, tu viendras t'occuper de mon ménage, ma petite Sissy ; et on aura un petit cottage à Putney, et une nacelle, et je te ferai remonter le fleuve tous les soirs après ma journée de travail ; et pendant que ma petite fleur bleue lira un roman en restant assise à la poupe, son fidèle Daniel s'entraînera à l'aviron. »

Dans les deux premières lettres, Daniel exprimait de vives espérances pour son avenir. Le jeune homme semblait penser qu'il allait franchir triomphalement les différentes étapes de sa carrière, et les promesses qu'il faisait à son unique sœur ne connaissaient presque aucune limite. Mais avec la troisième lettre, écrite six mois plus tard, tout avait changé. La vie d'un commis stagiaire était un véritable esclavage à côté duquel la vie d'un Noir dans les plantations de sucre aux Antilles devait être un délice de chaque instant. Daniel était las de son métier, et il apprenait à sa chère Sissy, qui devait lui jurer de garder le silence, que rien sur cette terre ne pourrait faire de lui un avocat.

« Ma chère Celia, écrivait-il, je ne suis pas fait pour ça ; ton Dan est trop fougueux pour prendre un jour la robe d'avocat. Je me suis efforcé d'aimer la carrière juridique, tout comme j'ai tenté d'aimer la papeterie et le prêt de livres pour complaire à nos pauvres parents, mais c'est en vain. Ne dis rien à notre pauvre petit père, car il se mettrait à grommeler qu'il a gaspillé de l'argent pour ma formation d'avocat ; avant même qu'il n'ait découvert ma désaffection pour la carrière, j'aurai entrepris une voie qui fera de moi un homme fortuné, et je pourrai lui rendre trois fois ce qu'il a dépensé. »

Alors, Daniel Mayfield se lançait dans une belle description d'un magnifique château qu'il avait tout récemment bâti... en Espagne. Dans son encrier, il avait trouvé la rivière Pactole... quelque chose de bien plus beau qu'une propriété foncière dans un cahier sur papier ministre. C'était un génie. Le souffle divin était descendu sur lui : Coke et Blackstone pouvaient bien aller se prendre avec leur code. Il était poète, essayiste, historien, romancier, dramaturge... il suffisait de demander... Depuis sa plus tendre enfance il aimait gribouiller, et depuis peu il s'était mis à gribouiller plus que jamais.

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mercredi, 04 avril 2018

DSF5 (#Braddon1868)

Chapitre II.

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 Le jeune homme hocha la tête et grimpa les marches d'un pas vif et rapide, et non de ce pas lent et solennel que Mme Bane eût jugé convenable dans son état de deuil. 

« Et moi qui pensais qu'il aurait pris ça mal...! »

Ainsi s'exclama-t-elle en retournant dans sa cuisine en sous-sol, d'où émanait généralement une atmosphère de lessive bouillante, ou l'odeur de brûlé si caractéristique du repassage.

Eustace Thorburn ouvrit la porte et entra dans la chambre où avait vécu encore tout récemment sa mère. C'était un petit salon miteux, qui donnait sur une chambre plus petite encore. C'était un logement du même genre que mille autres logements dans les faubourgs nouvellement construits. Les biens de la femme qui avait déménagé dans un lieu plus exigu encore n'aurait pas atteint vingt shillings sous le marteau du commissaire-priseur, et pourtant, tout dans cette pièce miteuse parlait à Eustace Thorburn de la défunte. Cette boîte à ouvrage délabrée de palissandre, dont le commissaire-priseur n'eût pas osé fixer l'enchère de départ à un shilling, lui évoquait l'image d'une femme patiente et affairée. La petite étagère où s'alignaient des éditions bon marché des poètes, dans une reliure faite de tissu usé, lui rappelait son doux visage, éclairé d'un éclat passager, suscité par les vers inspirés de ses poèmes préférés, qui lui faisaient quitter ce bas monde et ses douleurs terrestres. Cet encrier en porcelaine sans valeur et ce buvard usé, elle s'en était servi depuis plus de quatre ans. Eustace Thorburn prit ces objets et les porta à ses lèvres l'un après l'autre. Le baiser qu'il posa sur ces objets inanimés avait quelque chose de passionné : le baiser qu'il aurait posé sur ses lèvres pâles s'il avait été rappelé à temps pour lui dire adieu. Il embrassa les livres qu'elle lisait souvent, la plume dont elle se servait pour écrire, puis, se jetant brusquement jeté dans la chaise basse où il l'avait si souvent vue assise, s'abandonna à son chagrin. Si Mme Bane, la logeuse, avait entendu ces sanglots convulsifs et si elle avait vu les pleurs du jeune homme lui couler entre les doigts, elle n'aurait pas éprouvé le besoin de reprocher sa froideur à M. Thorburn. Longtemps il demeura dans la même position, toujours en pleurs. Mais cette douleur débordante finit par s'épuiser. Il arracha les larmes de ses yeux d'un geste d'impatience, et il se leva, calme et pâle, pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était assignée.

Son amour pour sa mère avait été la grande passion de son existence. Elle reposait à présent en paix et pouvait affronter l'avenir en toute quiétude. Il pouvait désormais aller au-devant de son destin en ne se laissant dominer ni par l'espoir ni par la peur. C'est pour elle qu'il avait espéré ; c'est pour elle qu'il avait craint. Il était seul à présent ; sa poitrine ne devait plus servir de rempart pour la protéger contre « le fouet d'une fortune avilissante ». Le fouet pouvait bien le cingler désormais, il pourrait seulement le blesser ; et il avait déjà enduré la blessure la plus profonde que pût lui infliger la fortune scélérate. Il l'avait perdue, elle.

sting.jpgCe qui lui faisait le plus de mal était de savoir qu'elle n'avait jamais été heureuse. Son fils l'avait aimée d'une tendresse indescriptible. Il l'avait protégée, admirée adorée ; il avait travaillé pour elle ; il n'avait jamais pu la rendre heureuse. Ce tendre cœur de femme avait été trop durement blessé autrefois. Eustace Thorburn, qui savait cela, s'était montré patient car il était hors de question qu'il troublât son caractère doux par quelque mouvement d'humeur. Il savait qu'elle avait été lésée, et pourtant il ne lui avait jamais demandé le nom du coupable. Lui, son sauveur, son serviteur, n'avait jamais cherché à se venger de l'homme dont la trahison ou la méchanceté avait ruiné sa vie. Il avait gardé le silence, parce que l'interroger, c’eût été la faire souffrir ; et comment pouvait-il la faire souffrir ? Il s'était donc montré patient, en dépit d'un désir passionné qui couvait toujours dans son cœur, le désir de venger sa mère du mal qu'on lui avait fait.

Désormais, elle reposait ; le temps de la vengeance était arrivé. La même empreinte fatale qui avait détruit son bonheur avait écourté sa vie. Dans la fleur de l'âge, avant qu'une ride n'ait sillonné son front, ou qu'un fil d'argent ne soit apparu dans sa douce chevelure brune, elle avait trépassé, d'une patience indicible jusqu'à son dernier instant, mais le cœur brisé depuis si longtemps.

Le jeune homme repoussa son affliction et se mit à réfléchir à la nouvelle entreprise de sa vie.

La seule chose que désirât son esprit, c'était de se venger de l'ennemi anonyme de sa mère ; et l'idée que cet ennemi fût son propre père ne pouvait pas le moindrement adoucir son cœur ni le détourner ne fût-ce qu'une heure de l'objectif qu'il se fixait.

« Je veux, se disait-il, connaître son identité. D'abord, je dois découvrir son nom ; ensuite, je dois lui en faire honte plus que je n'ai honte de mon absence de nom. »

Il alla vers la cheminée ; sur le manteau, une lettre avait été déposée à son intention ; elle était fermée par un sceau noir qui avait dégouliné et l'adresse était écrite de la main indéchiffrable de son oncle.

C'était une lettre de quelques lignes seulement, mais l'enveloppe contenait un trousseau de clés : le jeune homme connaissait chacune d'elles. Il les prit dans un soupir et les regarda une à une, presque aussi tendrement qu'il l'avait fait pour les livres. Le moindre objet, dans cette chambre, était lié à des souvenirs, et, à chaque souvenir, la douleur qu'il avait tenté d'écarter reprenait possession de lui.

Sur une petite table, il y avait une écritoire en acajou de style vieilli, et c'est là que la locataire solitaire avait l'habitude de garder ses lettres et ses papiers, ainsi que quelques reliques sans valeur, ces bribes et débris qui, échappés à l'épave de l'espoir et du bonheur, sont tout ce que possède encore l'être le plus infortuné.

Eustace souleva la planchette après avoir ouvert la serrure aussi doucement que si sa mère s'était trouvée près de lui, endormie. Il l'avait souvent vue assise à ce bureau ; une fois, il l'avait surprise en larmes, avec un petit paquet de lettres à la main, mais il n'avait jamais pu voir ce qui était écrit sur ces papiers décolorés, noués de rubans fanés et salis par des oblitérations déjà anciennes. Et maintenant qu'elle n'était plus là, il était de son devoir d'examiner ces documents... ou, du moins, c'est ce qu'il pensait. Pourtant, l'ombre d'un remords plana dans son esprit en touchant le premier paquet, et il eut le sentiment de commettre un sacrilège. Le premier paquet portait l'inscription “Lettres de ma mère” : il contenait les missives d'une brave femme, écrites à une fille partie pour le pensionnat. Elles contenaient bien des allusions à un train de vie de bonne bourgeoisie, une famille de commerçants, semblait-il, car à l'occasion il était question d'événements qui s'étaient produits dans le magasin : « mon cher époux se surmène », ou encore « avec son caractère instable, Daniel n'est guère disposé à reprendre le commerce de son père »...

Eustace eut un petit sourire en lisant cela du pauvre Daniel, dont le tempérament instable ne laissait aucun doute avant même la réforme du système postal par Sir Rowland Hill, et qui ne s'était guère rassis en cette époque moderne du télégraphe électrique et de traverses de chemin de fer.

 

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Je rappelle le principe général : je traduis depuis cinq jours — phrase à phrase, sur Twitter, et sans avoir aucune connaissance préalable du texte — le roman de Mary Elizabeth Braddon publié en 1868.

Au cinquième jour, j'en arrive à la page 12.

Les pages de l'édition archivée sont assez tassées, comme on peut le voir. Le roman compte 348 pages. On n'y est pas...

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mardi, 03 avril 2018

DSF4 (#Braddon1868)

Chapitre II.

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 

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