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dimanche, 01 avril 2018

DSF2 (#Braddon1868)

Chapitre 1 — Tout seul

    La statue de marbre de Herbert Van Eyck se détachait sur le ciel bleu et chaud en projetant une ombre oblique sur les drapeaux éclairés par le soleil. L'après-midi de juillet touchait à sa fin. Un soleil bas baignait d'une lumière dorée les canaux de Villebrumeuse et faisait un écrin de chaque fenêtre donnant sur le couchant. Les fenêtres qui donnent sur les rues tranquilles et les places solitaires de cette ville belge endormie ne sont pas comme tant d'autres. On ne verra pas, au sein de ces grands bâtiments anciens, l'œuvre d'un théoricien moderne de l'architecture ; on ne verra pas villa du dix-neuvième siècle pointer son museau sordide parmi ces splendeurs médiévales ; l'œil n'est pas blessé par des maisons mitoyennes en faux gothique, hideuses avec leurs briques multicolores. Vivre à Villebrumeuse, c'est vivre au seizième siècle. Un calme tranquille, comme venu du passé, imprègne les rues ombragées. Les arbres verts se reflètent dans les eaux tranquilles du canal lent qui se faufile à travers la ville, et au bord des eaux paisibles, d'agréables promenades à l'ombrage des tilleuls, et des bancs en bois qui accueillent les promeneurs soucieux de se reposer à la tombée du jour. Nonobstant sa quiétude solennelle, cette Villebrumeuse n'est pas une ville lugubre. Si elle ne fait plus partie des endroits où l'on s'affaire sur cette terre — si l'océan impétueux du progrès moderne a déserté ses rivages, ne laissant entre elle et lui que grèves et récifs — cette ville paisible n'a, au pire, pas changé, pendant que la marée bruyante poursuit sa course tumultueuse, de succès en échecs — ses entreprises florissantes et ses naufrages oubliés. La paix qui règne à Villebrumeuse est la tranquillité du sommeil, non le calme effrayant de la mort. Cette ville est empreinte d'une prospérité sautillante, d'une atmosphère aisée et apaisante pour qui a l'esprit fatigué par le tumulte du monde, mais la cohue, la confusion, le grabuge et la mêlée qui sont le propre du commerce moderne y sont inconnus des paisibles marchands, lesquels se contentent de satisfaire les simples besoins de leurs concitoyens de la plus simple des façons. Et pourtant, cette ville fut jadis un marché où l'Orient apportait ses marchandises les plus somptueuses : en ces temps anciens, ces vieilles places pittoresques résonnèrent des voix de tant de commerçants et eurent le lustre éclatant de tant de gens affairés en tenues chamarrées. 

Un jeune Anglais faisait les cent pas sur la large place que dominait, en y projetant son ombre lugubre, la statue du peintre. Il enseignait l'anglais et la mathématique dans un grand établissement public situé non loin, et se nommait Eustace Thorburn. Trois années durant, il avait assumé ses fonctions dans ce lycée de Villebrumeuse ; trois années durant, il avait fait son devoir, avec sérieux et modestie, et en donnant satisfaction à toutes les parties concernées. Toutefois, tel trait chez lui révélait l'enthousiaste, et tel autre le poète : on trouvait en lui bien des attributs dont tant de gens s'imaginent qu'ils valent attestation d'incapacité à s'occuper des basses tâches quotidiennes. Un esprit ardent et ambitieux luisait dans les yeux gris d'Eustace Thorburn, mais si l'épée flamboyante avait trouvé le fourreau bien terne pendant ces trois années de routine professorale et de monotonie villebrumeusienne, le jeune homme s'était montré patient et satisfait. Il y avait, à Villebrumeuse, une bibliothèque à laquelle le tuteur pouvait accéder librement, et il avait passé, dans les salles médiévales de cette institution, le plus clair de ses loisirs. Il avait eu grand plaisir à rêver ainsi, oisif, entouré de bons livres ; son métier de professeur, quoique laborieux et fastidieux par nature, était tolérable ; et il avait des tendresses cachées pour cette vieille ville pittoresque, ces canaux lents éclipsés par les arbres verts, les gens simples, les manières anciennes. Ainsi, s'il y eut des moments où l'esprit avide eût aimé à s'élever dans des régions d'une sublimité mieux marquée, le jeune tuteur n'avait point été trop infortuné que son destin l'eût amené ici, à gagner son pain parmi des inconnus.

Parmi des inconnus ? es habitants de cette ville belge étaient-ils plus des étrangers, pour lui, que les autres habitants de cette terre populeuse, si on ne comptait pas l'homme et la femme qui étaient, à eux seuls, tout ce qu'il avait d'amis et de famille ? Parmi des inconnus ? Enfin, si la statue de Van Eyck avait pu quitter ce piédestal-là pour se promener dans les rues de la ville, ce buste animé n'aurait guère pu sembler plus esseulé que le jeune homme allant et venant à l'ombre des drapeaux inclinés en cet après-midi de juillet.

En cherchant à percer les ombres du passé, Eustace Thorburn voyait combien les images, si banales pour tant d'hommes, manquaient dans le tableau mystique que sa mémoire lui présentait. La mémoire, même en l'interrogeant au plus près, ne lui montrait — à travers la demi-conscience de l'enfance — pas même la trace vacillante d'un visage paternel. Il ne pouvait pas non plus, en passant à la loupe chaque moment de son enfance, se remémorer la moindre visite sur la tombe d'un père, la moindre mention, même accidentelle du nom d'un père, ou encore un objet, aussi banal soit-il, associé à l'existence d'un père, que ce fût un portrait, une épée, un livre, une montre, une mèche de cheveux. Il y avait eu une époque où il avait tenté d'interroger sa mère sur ce père disparu, mais cela faisait bien longtemps. Le temps était venu, trop tôt même dans sa vie, où une sagesse précoce l'avait retenu de poser des questions, et il avait appris à s'abstenir de mentionner jamais le nom d'un père, sujet de discussion à éviter par-dessus tout. À l'âge de vingt-trois ans, on ne lui avait jamais dit le nom de son père, ni ce qu'il faisait dans le monde. Au cours des dix dernières années, il était fréquemment resté éveillé dans le calme solennel de la nuit, à songer à ce père inconnu, et à se demander s'il était vivant ou mort. Il savait qu'il n'était pas fondé à porter ce nom, et qu'il avait tout autant le droit de s'appeler Guelph ou Plantagenet que Thorburn.

Pourtant, combien d'hommes sans enfants sur cette terre qui eussent été heureux de dire “mon fils” à Eustace Thorburn ! Combien de grands de ce monde, dont le nom puissant attendait un héritier, se seraient émerveillés d'une façon indescriptible s'ils avaient pu faire tinter le carillon et annoncer l'avènement de pareille progéniture ! Comme il est des fleurs rares, incomparables qui ornent des endroits inaccessibles où nulle main ne peut les cueillir, où nul œil ne peut se réjouir de leur beauté, il est, dans le monde, des êtres sans amis qui pourraient faire la joie des cœurs délaissés, et la fierté des foyers désolés. L'idée que “tout ne va pas droit dans ce monde”, chantée par le poète, imprègne toutes les relations sociales. À toutes les mélodies se mêlent, sur cette terre, les gémissements plaintifs du mode mineur ; ce n'est que progressivement que le voile se lèvera ; ce n'est que progressivement qu'on résoudra l'énigme mystique, et que les accords d'une harmonie parfaite retentiront à nos oreilles, sans être gâchés par de douloureux accents. 

Rarement visage plus noble aura levé les yeux vers la figure de cette statue que celui qui la contemplait rêveusement en ce jour. Le visage du jeune homme était, comme celui de la statue, plus beau par la noblesse de son expression que pour la régularité parfaite de ses traits. Dans le visage d'Eustace Thorburn, l'éclat intellectuel dépassait tant la beauté physique que ceux qui le voyaient pour la première fois étaient surtout impressionnés par la vivacité de sa mine, et pouvaient tout à fait prendre congé de lui sans rien savoir de la forme de son nez ou de sa bouche. Tâche bien ingrate que de devoir inventorier un tel visage : les yeux gris foncé qui paraissent noirs ; la bouche agile qui, à tel instant, semble figée dans l'expression d'un orgueil inflexible et d'une volonté indomptable, et qui affiche soudain un sourire tel qu'on l'imagine incapable d'exprimer autre chose que la tendresse masculine ou l'humour badin ; la chevelure coiffée à la hâte et qui donne un aspect à ce profil ; le teint d'une beauté quasi féminine, qui se colore différemment au gré des élans ou des émotions... tout cela commence à donner quelque idée de la personnalité du jeune Anglais qui allait et venait sur la place déserte pendant la demi-heure où il lui était loisible de s'affranchir des tâches monotones de l'après-midi.

Cette demi-heure de répit n'était pas le seul privilège de M. Thorburn. Il disposait de deux heures par jour pour étudier, deux heures qu'il passait généralement à la bibliothèque municipale, car son ambition, en prenant une forme reconnaissable, avait fini par tracer les grandes lignes d'une carrière. Il était destiné à être homme de lettres. S'il eût été riche, il se serait enfermé dans sa bibliothèque pour y devenir poète. Mais comme il n'était rien d'autre qu'un jouvenceau sans nom et sans fortune, devant gagner son pain à la sueur de son front, il ne pouvait s'autoriser le luxe de faire des vers. Il voyait devant lui la vaste arène du labeur littéraire et n'avait d'autre choix que d'entrer en lice en forçant le passage, et de se battre pour tout emploi qui se trouverait vacant. Le destin pouvait bien faire de lui ce qu'il voulait : journaliste, romancier, dramaturge, gratte-papier ou petit plumitif. Il lui faudrait en user bien cruellement avec lui avant de parvenir à éteindre le feu de ses jeunes ambitions ou de courber le cimier avec lequel il était prêt à affronter le monde. Il avait fait le choix du métier d'homme de lettres surtout parce que c'était la seule vocation qui n'exigeait pas du novice qu'il eût des moyens, et un peu parce que son seul parent était un homme qui vivait de sa plume, et qui même eût pu prospérer et se distinguer par cette plume diserte, si du moins il l'avait voulu.

La demi-heure de répit touchait à présent à son terme, et, dans le lycée non loin de là, une cloche retentit encore et encore pour appeler les élèves pour leur cours du soir. Cet appel s'adressait aussi au maître : M. Thorburn traversa la place et emprunta la rue où se trouvait une des entrées du lycée. Il poussa une petite porte en bois qui s'ouvrait dans le grand portail, et passa sous la voûte de l'entrée ; mais avant d'aller dans sa classe, il s'arrêta pour examiner un casier destiné aux lettres adressées aux maîtres. Il ne manquait presque jamais de jeter un œil à ce casier, quoiqu'il eût fort peu de correspondants, et qu'il ne reçût guère qu'une lettre par quinzaine. Aujourd'hui il y avait une lettre. En la regardant, il sentit son cœur se glacer car l'enveloppe était ornée d'un liseré noir, et de la main de son oncle maternel, qui ne lui écrivait pour ainsi dire jamais. Sa mère était infirme depuis longtemps, et une telle lettre ne pouvait avoir qu'une seule — et néfaste — signification. Depuis des mois, il attendait avec impatience son congé, en août, de sorte qu'il pût se rendre en Angleterre et passer quelques semaines heureuses avec cette mère aimée... et voilà que ces congés arriveraient trop tard.

 

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Hier, 31 mars 2018, j'ai commencé à traduire, phrase après phrase, sur Twitter, un roman de Mary Elizabeth Braddon dont j'ignorais l'existence jusqu'alors et pour la seule raison qu'il a été publié il y a 150 ans : Dead-Sea Fruit.

Après chaque journée de traduction sur Twitter, je recopie ici la traduction en la retouchant éventuellement. Le labeur de ce matin (2 ou 3 heures avec pas mal d'interruptions) correspond à environ 75 tweets.

Peu de principes, mais :

  • je m'interdis de lire la suite et ne traduis que des phrases que je n'ai donc jamais lues
  • je reprends à chaque nouvelle journée la totalité du texte depuis le début du chapitre en cours (de sorte que le lecteur peut lire aujourd'hui la totalité du texte traduit jusqu'à présent du chapitre 1)
  • j'écris un petit texte comme celui-ci pour indiquer d'éventuelles informations complémentaires

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