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mercredi, 04 avril 2018

DSF5 (#Braddon1868)

Chapitre II.

Un examen rétrospectif.

 

    Passer de la tranquillité médiévale de Villebrumeuse à la morne désolation de Tilbury Crescent, c'est se condamner à un changement navrant. Au lieu des toits pittoresques, des magnifiques églises anciennes, des avenues verdoyantes et de l'eau paisible, voici des rues inachevées et des rangées de maisons en briquettes, des ponts de chemin de fer à moitié construits, des puits profonds creusés récemment dans le sol argileux humide et des pelouses nauséabondes marquant l'emplacement de champs désolés. Les odeurs de soufre provenant d'une manufacture de briques imprègnent l'atmosphère de Tilbury Crescent. Le vacarme d'une route lointaine, le rugissement de tant de véhicules, la clameur passionnée des marchands des quatre saisons, tout cela vient baigner de rafales occasionnelles la morne quiétude du quartier, et l'on entend, les tympans endoloris, les voix suraiguës des enfants qui jouent à la marelle dans une rue voisine. 

Ce petit labyrinthe de rues et de places, d'allées et de venelles, se trouve marqué du sceau d'une indigence empreinte de dignité avant même que les maçons n'aient achevé de quitter la plus neuve des maisons tandis qu'on voit encore, à tous les coins de rue, des squelettes sans toit qui attendent que le pauvre hère qui en a commencé la construction ait levé assez d'argent pour les finir. Le quartier est situé au nord, et les loyers de ces immeubles en briques jaunes sont bon marché. Ainsi, des pauvres de toute espèce, mais qui ont gardé leur dignité, viennent ici pour y trouver un abri. Des commis de notaires qui viennent de se marier prennent demeure dans les appartements de huit pièces, et vous devinerez, à voir le genre de stores et de rideaux, l'ornementation des portes et des petits jardins en façade, si les jeunes propriétaires ont eu de la chance à la loterie matrimoniale.  De petits commerçants apportent leurs marchandises dans les petits magasins qui surgissent ici et là au coin des rues, et luttent péniblement pour gagner leur vie. De jeunes couturières patientes exposent des échantillons de mode infestés de mouches dans les vitrines, en attendant – pleines d'espoir ou, selon la rencontre, sans se faire la moindre illusion – chalands et clientes. Et, dans tant de vitrines que le promeneur en perdrait le compte, on voit des annonces pour des appartements à louer.

Eustace Thorburn arriva à Tilbury Crescent sous le soleil brûlant d'un midi de juillet. Il avait débarqué à St. Katherine's Wharf et avait marché jusqu'à ces faubourgs situés au nord. L'eût-il voulu, il était assez riche pour s'offrir un trajet en omnibus, voire même pour se payer le luxe d'un fiacre, mais c'était un jeune homme plein d'ambition, et il avait, depuis sa plus tendre jeunesse, appris à vivre d'une façon particulièrement spartiate. Il lui faudrait tenir avec les quelques livres sterling en sa possession jusqu'à son retour au Parthénée, ou jusqu'à trouver un nouvel emploi. Ainsi, il devait compter jusqu'au moindre shilling, et se méfier au penny près. La promenade dans les rues sales et animées de Londres lui parut longue et éprouvante, mais ses pensées étaient plus pénibles encore que ce voyage à pied sous le soleil du zénith, et les tristes souvenirs de sa jeunesse étaient un fardeau plus lourd que le sac qu'il portait en bandoulière.

Il frappa à la porte de l'une des maisons les plus misérables de l'allée, et y fut accueilli par une femme âgée, qui était négligée et peu soignée, mais qui avait un visage avenant, qui s'illumina quand elle reconnut le voyageur. L'instant d'après, elle se souvint du motif de sa visite, et afficha l'expression de douleur profonde que les gens assument si facilement quand ce sont les autres qui sont en deuil.

— Ah, lança-t-elle dans un sanglot, mon cher, mon pauvre M. Thorburn ! Jamais je n'aurais songé à vous voir voir revenir dans de telles circonstances, sans qu'elle soit là pour vous souhaiter la bienvenue, oh, mon pauvre petit biquet...

Le jeune homme leva la main pour calmer ce flot de propos compatissants. « Je vous en prie, ne me parlez pas de ma mère, dit-il tranquillement. Je ne peux pas le supporter, pas encore. »

La brave femme le regarda d'un air étonné. Elle s'était habituée à avoir affaire à des gens qui aimaient évoquer leur peine, et elle ne comprenait pas cette manière paisible d'écarter un sujet d'affliction. Dans son expérience, les personnes en deuil portaient le cilice et se couvraient la tête de cendres de façon à être vues de tous, et voici un jeune homme qui n'avait pas même de crêpe à son chapeau, et qui repoussait les manifestations de sa compassion amicale !

— Je suppose que je peux disposer de mon... de ce logement pendant une semaine environ... n'est-ce pas, Mme Bane ?

— Oui, monsieur. Je me suis pris la liberté de mettre une annonce car je m'ai dit que peut-être vous ne reviendriez pas... .. et si vous ne restez qu'une semaine peut-être que ça vous gênerait pas qu'on laisse l'annonce ? Il y a tant d'appartements dans ce quartier, vous voyez, et les gens sont si exigeants de nos jours que ça n'est pas commode pour une pauvre veuve. C'est une dure épreuve de se trouver seul au monde, M. Thorburn. 

Eustace Thorburn avait au cœur une plaie vive que venaient toujours frapper des mains ignorantes.

« C'est une dure épreuve, pensa-t-il en se répétant les plaintes de la logeuse, de se retrouver seul au monde. Elle, elle s'est retrouvée seule au monde avant même ma naissance. »

La logeuse répéta sa question.

— Oui, oui, vous pouvez laisser l'annonce, mais ne faites pas visiter le logement aujourd'hui. Je risque de ne pas rester plus d'une semaine. Puis-je monter dès à présent ?

Mme Bane plongea la main dans une poche spacieuse et, après avoir longuement fouillé les profondeurs de ce réceptacle, elle en tira une clef, qu'elle tendit à Eustace.

— M. Mayfield m'a dit de bien fermer la porte à clef, à cause des papiers et de tout le reste... La porte de la chambre est fermée de l'intérieur.

 Le jeune homme hocha la tête et grimpa les marches d'un pas vif et rapide, et non de ce pas lent et solennel que Mme Bane eût jugé convenable dans son état de deuil. 

« Et moi qui pensais qu'il aurait pris ça mal...! »

Ainsi s'exclama-t-elle en retournant dans sa cuisine en sous-sol, d'où émanait généralement une atmosphère de lessive bouillante, ou l'odeur de brûlé si caractéristique du repassage.

Eustace Thorburn ouvrit la porte et entra dans la chambre où avait vécu encore tout récemment sa mère. C'était un petit salon miteux, qui donnait sur une chambre plus petite encore. C'était un logement du même genre que mille autres logements dans les faubourgs nouvellement construits. Les biens de la femme qui avait déménagé dans un lieu plus exigu encore n'aurait pas atteint vingt shillings sous le marteau du commissaire-priseur, et pourtant, tout dans cette pièce miteuse parlait à Eustace Thorburn de la défunte. Cette boîte à ouvrage délabrée de palissandre, dont le commissaire-priseur n'eût pas osé fixer l'enchère de départ à un shilling, lui évoquait l'image d'une femme patiente et affairée. La petite étagère où s'alignaient des éditions bon marché des poètes, dans une reliure faite de tissu usé, lui rappelait son doux visage, éclairé d'un éclat passager, suscité par les vers inspirés de ses poèmes préférés, qui lui faisaient quitter ce bas monde et ses douleurs terrestres. Cet encrier en porcelaine sans valeur et ce buvard usé, elle s'en était servi depuis plus de quatre ans. Eustace Thorburn prit ces objets et les porta à ses lèvres l'un après l'autre. Le baiser qu'il posa sur ces objets inanimés avait quelque chose de passionné : le baiser qu'il aurait posé sur ses lèvres pâles s'il avait été rappelé à temps pour lui dire adieu. Il embrassa les livres qu'elle lisait souvent, la plume dont elle se servait pour écrire, puis, se jetant brusquement jeté dans la chaise basse où il l'avait si souvent vue assise, s'abandonna à son chagrin. Si Mme Bane, la logeuse, avait entendu ces sanglots convulsifs et si elle avait vu les pleurs du jeune homme lui couler entre les doigts, elle n'aurait pas éprouvé le besoin de reprocher sa froideur à M. Thorburn. Longtemps il demeura dans la même position, toujours en pleurs. Mais cette douleur débordante finit par s'épuiser. Il arracha les larmes de ses yeux d'un geste d'impatience, et il se leva, calme et pâle, pour s'acquitter de la tâche qu'il s'était assignée.

Son amour pour sa mère avait été la grande passion de son existence. Elle reposait à présent en paix et pouvait affronter l'avenir en toute quiétude. Il pouvait désormais aller au-devant de son destin en ne se laissant dominer ni par l'espoir ni par la peur. C'est pour elle qu'il avait espéré ; c'est pour elle qu'il avait craint. Il était seul à présent ; sa poitrine ne devait plus servir de rempart pour la protéger contre « le fouet d'une fortune avilissante ». Le fouet pouvait bien le cingler désormais, il pourrait seulement le blesser ; et il avait déjà enduré la blessure la plus profonde que pût lui infliger la fortune scélérate. Il l'avait perdue, elle.

sting.jpgCe qui lui faisait le plus de mal était de savoir qu'elle n'avait jamais été heureuse. Son fils l'avait aimée d'une tendresse indescriptible. Il l'avait protégée, admirée adorée ; il avait travaillé pour elle ; il n'avait jamais pu la rendre heureuse. Ce tendre cœur de femme avait été trop durement blessé autrefois. Eustace Thorburn, qui savait cela, s'était montré patient car il était hors de question qu'il troublât son caractère doux par quelque mouvement d'humeur. Il savait qu'elle avait été lésée, et pourtant il ne lui avait jamais demandé le nom du coupable. Lui, son sauveur, son serviteur, n'avait jamais cherché à se venger de l'homme dont la trahison ou la méchanceté avait ruiné sa vie. Il avait gardé le silence, parce que l'interroger, c’eût été la faire souffrir ; et comment pouvait-il la faire souffrir ? Il s'était donc montré patient, en dépit d'un désir passionné qui couvait toujours dans son cœur, le désir de venger sa mère du mal qu'on lui avait fait.

Désormais, elle reposait ; le temps de la vengeance était arrivé. La même empreinte fatale qui avait détruit son bonheur avait écourté sa vie. Dans la fleur de l'âge, avant qu'une ride n'ait sillonné son front, ou qu'un fil d'argent ne soit apparu dans sa douce chevelure brune, elle avait trépassé, d'une patience indicible jusqu'à son dernier instant, mais le cœur brisé depuis si longtemps.

Le jeune homme repoussa son affliction et se mit à réfléchir à la nouvelle entreprise de sa vie.

La seule chose que désirât son esprit, c'était de se venger de l'ennemi anonyme de sa mère ; et l'idée que cet ennemi fût son propre père ne pouvait pas le moindrement adoucir son cœur ni le détourner ne fût-ce qu'une heure de l'objectif qu'il se fixait.

« Je veux, se disait-il, connaître son identité. D'abord, je dois découvrir son nom ; ensuite, je dois lui en faire honte plus que je n'ai honte de mon absence de nom. »

Il alla vers la cheminée ; sur le manteau, une lettre avait été déposée à son intention ; elle était fermée par un sceau noir qui avait dégouliné et l'adresse était écrite de la main indéchiffrable de son oncle.

C'était une lettre de quelques lignes seulement, mais l'enveloppe contenait un trousseau de clés : le jeune homme connaissait chacune d'elles. Il les prit dans un soupir et les regarda une à une, presque aussi tendrement qu'il l'avait fait pour les livres. Le moindre objet, dans cette chambre, était lié à des souvenirs, et, à chaque souvenir, la douleur qu'il avait tenté d'écarter reprenait possession de lui.

Sur une petite table, il y avait une écritoire en acajou de style vieilli, et c'est là que la locataire solitaire avait l'habitude de garder ses lettres et ses papiers, ainsi que quelques reliques sans valeur, ces bribes et débris qui, échappés à l'épave de l'espoir et du bonheur, sont tout ce que possède encore l'être le plus infortuné.

Eustace souleva la planchette après avoir ouvert la serrure aussi doucement que si sa mère s'était trouvée près de lui, endormie. Il l'avait souvent vue assise à ce bureau ; une fois, il l'avait surprise en larmes, avec un petit paquet de lettres à la main, mais il n'avait jamais pu voir ce qui était écrit sur ces papiers décolorés, noués de rubans fanés et salis par des oblitérations déjà anciennes. Et maintenant qu'elle n'était plus là, il était de son devoir d'examiner ces documents... ou, du moins, c'est ce qu'il pensait. Pourtant, l'ombre d'un remords plana dans son esprit en touchant le premier paquet, et il eut le sentiment de commettre un sacrilège. Le premier paquet portait l'inscription “Lettres de ma mère” : il contenait les missives d'une brave femme, écrites à une fille partie pour le pensionnat. Elles contenaient bien des allusions à un train de vie de bonne bourgeoisie, une famille de commerçants, semblait-il, car à l'occasion il était question d'événements qui s'étaient produits dans le magasin : « mon cher époux se surmène », ou encore « avec son caractère instable, Daniel n'est guère disposé à reprendre le commerce de son père »...

Eustace eut un petit sourire en lisant cela du pauvre Daniel, dont le tempérament instable ne laissait aucun doute avant même la réforme du système postal par Sir Rowland Hill, et qui ne s'était guère rassis en cette époque moderne du télégraphe électrique et de traverses de chemin de fer.

 

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Je rappelle le principe général : je traduis depuis cinq jours — phrase à phrase, sur Twitter, et sans avoir aucune connaissance préalable du texte — le roman de Mary Elizabeth Braddon publié en 1868.

Au cinquième jour, j'en arrive à la page 12.

Les pages de l'édition archivée sont assez tassées, comme on peut le voir. Le roman compte 348 pages. On n'y est pas...

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