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dimanche, 05 avril 2026

2026 ֍ Bobines, 14

    Dans My Father’s Shadow, excellent film nigérian d’Akinola Davies vu hier, et qui se passe le jour de l’annulation des élections par la junte militaire le 12 juin 1993, un des personnages parle de « democrazy ». C’est sous l’angle politique, pour changer un peu des différentes recensions lues dans la presse française ou britannique, que j’ai envie de parler de ce film.

 

MBS3.PNGTout d’abord, SPOILER ALERT. Tout le principe narratif du film repose sur une indétermination : cette « journée avec mon père » (pour reprendre le titre français, plus ambigu donc meilleur) est-elle un fantasme des deux enfants alors que leur père est déjà mort ou a-t-elle vraiment lieu ? Les éléments de décalage par rapport au réel ne manquent pas : réplique en voix off de la première scène, conditions de l’apparition du père, cadrage temporel invraisemblable de la journée, scène de la plage, apparitions fugaces d’une femme en boubou bleu ciel (la mère ?), scène du parc d’attractions entièrement vide, saignements de nez du père, surprise ou effroi des proches du père (sœur, patron du parc d’attractions, serveuse au bar) quand iels le voient… Toutefois, l’hypothèse de l’irréalité ne tient pas non plus, notamment parce que le point de vue des garçons implique de nombreux moments d’incompréhension de ce qui se passe, sans arrangement. Le film oscille entre les deux, ou plutôt, comme dans la scène dédoublée de l’offrande du collier à Olaremi, superpose les deux modes narratifs.

Autant dire que cela signifie que le film est très bien écrit (par Wale Davies, le frère aîné du réalisateur), et mieux filmé encore.

Il faudrait pouvoir citer tous les plans qui m’ont ému ou impressionné, mais ma mémoire n’est pas à la hauteur. C* trouvait que la scène finale de l’enterrement était en trop, car elle simplifiait l’histoire en la réduisant à une explication. Plus j’y réfléchis, et plus il me semble que non, justement parce que chacune des deux versions laisse un important résidu non conforme. En fin de compte, la logique linéaire selon laquelle on regarde nécessairement un film ne doit pas être négligée. En ce sens, la Wikipédia anglophone a raison de présenter comme suit la fin du film : “Folarin quickly flees the scene with his sons and tries to bring them home, but they are stopped at a military checkpoint by an aggressive soldier who claims to recognize Folarin from a violent incident in the previous week. Folarin's nose bleeds heavily and they are eventually allowed to pass. Some time later, Folarin has died and Akin, Remi and their mother attend his funeral.” Oui, some time later : la dernière scène est à part, distincte, sans qu’on puisse être sûr·e s’il s’agit d’une invitation à remettre en cause tout le récit réaliste ou d’une scène ultérieure.

 

MFS1.jpgC’est ici que je veux situer le propos du film dans sa dimension politique. La fameuse « journée avec mon père » correspond à la journée du 12 juin 1993, restée tristement célèbre dans les mémoires nigérianes : plutôt que de déclarer vainqueur MKO Abiola, la junte militaire annula purement et simplement les élections. Dans le bar, en début de soirée, le père regarde cette annonce en direct à la télévision avec ses amis, et toujours en compagnie de ses fils, avant de chercher à rentrer au village au milieu des émeutes qui débutent et des barrages militaires. À plusieurs reprises au cours du film, les trentenaires évoquent la responsabilité de la génération de leurs aînés dans la mise en place d’un autoritarisme qui appauvrit le pays et l’empêche d’aller de l’avant. Un personnage féminin (me semble-t-il) déclare que ça ira mieux pour la génération des deux garçons, Olaremi et Akinola. Le film représente aussi, d’après moi, la génération « intermédiaire », née au moment de l’indépendance (1960), dont l’enfance correspond à la guerre civile (dite « du Biafra ») et dont l’adolescence et la vie de jeune adulte ont été rythmées par la succession des coups d’État, des couvre-feu ; c’est la génération de Ben Okri, qui, après le recueil réaliste Stars of the New Curfew, a choisi d’imaginer différemment l’avenir de la nation dans sa trilogie The Famished Road / Songs of Enchantment / Infinite Riches.

Ainsi, la superposition de deux lectures/visions différentes du réel, au moment même où le pays va s’enfoncer dans une de ses crises politiques les plus fortes, correspond à ce décalage entre les aspirations populaires et la confiscation du pouvoir  démocratique. Pour en revenir au mot-valise democrazy, le peuple devient fou, c’est-à-dire qu’il ne sait plus comment se situer face au réel. Les deux garçons, Remi et Akin, représentent la génération suivante, celle qui devra essayer de faire émerger une autre vision, et qui, de fait (le film est de 2025), a connu la transition démocratique.

L’événement principal du film, qui est à peine montré, dans des flashes très brefs, c’est le massacre de Bonny Camp (drame fictif qui entrecroise plusieurs répressions militaires différentes). À peine montré en tant que tel, il est dans tous les discours, à la une de tous les journaux. On comprend vite – et c’est cela qui vient renforcer l’hypothèse que le père est déjà mort – que Fọlárìn fait partie des opposants capturés par l’armée et massacrés à Bonny Camp. Mort-vivant, si on s’en tient à la double perspective réaliste/imaginaire dont j’ai dit plus haut qu’on ne pouvait pas en décider ni la trancher, il représente alors toutes les victimes de l’arbitraire militaire nigérian, par exemple – et je cite ce cas-là car il fait partie des rares que ne cite pas le réalisateur dans un très riche et passionnant entretien avec le magazine Double Croche – l’écrivain Ken Saro-Wiva et les autres militants écologistes du peuple Ogoni pendus par le régime de Sani Abacha deux ans et demi plus tard.

 

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L’ambivalence de Fọlárìn , et de toute sa génération en fait, repose aussi dans la dualité de son nom : connu par ses deux fils sous son seul nom de Fọlárìn (qui signifie « celui qui marche avec [la] richesse »), les gens de Lagos l’appellent familièrement et respectueusement Kapo, ce qui implique une position militaire sans rapport avec les boulots de misère qu’il est censé occuper pour faire vivre sa famille. Le Nigeria est donc, comme ce père qui marche beaucoup dans le film – ou qui se laisse transporter sur une motocyclette ou à l’arrière d’une voiture –, pris entre la promesse des richesses déjà présentes et la caporalisation, la soumission à l’ordre militaire, la reproduction infinie du cycle de la violence. Que le regard des garçons soit pris dans une forme de confusion ou d'indistinction face à ces deux courants divergents n'est sans doute pas très optimiste. Mais faut-il l’être ?

 

Pour une des nombreuses recensions nigérianes, cf ici.

 

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