vendredi, 06 février 2026
2026 ֍ Moutures, 6
Langue bifide
(titre provisoire – Mit geteilter Zunge)
(lire ce qui précède / à suivre)
Guadalupe Bedregal (Bolivie/Allemagne)
Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026
J’aimais aller à la maternelle. J’aimais chanter les comptines en allemand, car elles me permettaient de goûter un peu à ce monde étranger, de m’y attarder un moment. À la maison, j’avais mon vieux monde familier, ma langue maternelle, et je trouvais cela beau, de faire la navette entre ces deux mondes. Comme les autres enfants, j’avais, moi aussi, une cachette, une île. La mienne était une île linguistique où je pouvais me réfugier à ma guise : à la maternelle, une île espagnole, à la maison, une île allemande que je faisais apparaître comme par enchantement en chantant des comptines. Ainsi, j’ai appris très jeune que les langues peuvent être un refuge.
C’est à cette époque que j’ai redécouvert mon oncle allemand. J’avais toujours su qu’il était allemand, qu’il était juif, mais pour moi cela n’impliquait rien d’étrange. À mes yeux d’enfant, c’était quelque chose d’évident. Tout comme mon grand-père était sourd et distrait, ma grand-mère de petite taille et affable, mon oncle était juif et allemand. À partir de ce premier jour à la maternelle, j’ai commencé à le voir sous un autre jour : désormais, il incarnait pour moi l’autre monde, l’étranger. Ce qui m’était familier et évident chez lui est soudain devenu mystérieux, fascinant. Une fois encore, l’étranger m’attirait irrésistiblement : je voulais découvrir l’univers de mon oncle, son univers allemand, son univers juif. Je m’en approchais prudemment, presque avec révérence : je feuilletais ses livres, je m’asseyais à côté de lui lorsqu’il écoutait de la musique, je collectionnais les timbres des lettres qu’il recevait, je lui demandais comment on disait telle ou telle chose en allemand. C’est à lui que je dois ma deuxième rencontre avec la langue allemande, bien plus profonde qu’à la maternelle. Sans le savoir, la petite fille allemande m’avait donné le sentiment d’être un être à part, d’être différente, ce qui me faisait mal. C’est avec douceur et tendresse que mon oncle a partagé avec moi sa langue, qu’il en a fait un lieu sûr et familier. C’est grâce à lui que j’ai appris à aimer cette langue étrangère.
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vendredi, 30 janvier 2026
2026 ֍ Moutures, 5
Langue bifide
(titre provisoire – Mit geteilter Zunge)
Guadalupe Bedregal (Bolivie/Allemagne)
Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026
Que ça irait aussi loin, j’étais incapable de l’imaginer, le jour où, sous la pluie, accompagnée par mon oncle, avec pour tout bagage un petit parapluie vert et une mandarine, j’ai parcouru pour la première fois le court trajet de notre maison à l’école maternelle allemande. (C’est justement cela, ce court trajet, qui avait incité ma mère, toujours pragmatique, à m’envoyer dans cette école.) Anxieuse mais curieuse, j’ai quitté mon oncle pour entrer dans le hall. Je revois, sur les murs, les grandes silhouettes en carton : gigantesque, la sorcière noire me toisait depuis ses hauteurs inaccessibles ; Blanche-Neige, les yeux bleus, l’air distant, souriait en regardant les nains immenses. Près de la porte, vision inoubliable de cette petite fille blonde, avec ses tresses nouées de petits élastiques rouges, qui parlait allemand avec la maîtresse comme si de rien n’était. Je me revois encore à côté d’elle, admirative, fascinée par cette langue que je ne comprenais pas, par un monde qui m’était étranger. On me sépara de la petite fille, qui fut conduite dans un autre groupe, celui des enfants allemands. J’ai éprouvé une sorte de désir mélancolique pour cette petite fille, sa langue mystérieuse, son monde mystérieux. Ce fut ma première rencontre consciente avec l’Autre, et peut-être ai-je alors, tout au fond de moi, pris la décision de conquérir cet Autre, de me l’approprier.
(à suivre)
07:20 Publié dans 2026 ֍ Moutures | Lien permanent | Commentaires (0)
vendredi, 23 janvier 2026
2026 ֍ Moutures, 4
Rédaction, ou Confessions d’un enfant de « travailleur immigré »
Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026
[Il s'agit du début de ce texte de prose, qui occupe cinq pages dans l'anthologie In zwei Sprachen leben (127-131). Je donne le texte original allemand en fin de billet. — NdT.]
Vivre dans deux langues. Mon ami, c’est facile à dire. C’est comme deux personnes contraintes de partager un seul corps alors qu’elles sont fondamentalement différentes. Ou comme deux pieds avec une seule chaussure : ils doivent y entrer ensemble, et même courir comme ça. C’est drôle ! Peut-on courir avec deux pieds dans la même chaussure ? Oui, mon ami, tu me le demandes. Je vis ça tous les jours. Le matin, quand je sors de mon appartement, que je le puisse ou que je le veuille – en général on ne me demande pas mon avis –, j’entre dans le monde de la langue allemande. Ma langue maternelle ne m’y est d’aucun secours. Dans la rue, dans le tramway, à l’école, à l’atelier. Des lieux où ces deux langues se rencontrent inévitablement, mais il y en a une qui m’est interdite. Je ne maîtrise pas encore l’autre : ma langue étrangère, comme on la nomme. Mais en quoi est-elle étrangère, cette langue à laquelle je suis confronté tous les jours, en tous lieux ? Je me sers plus souvent de l’allemand que de ma langue. Avec ma langue, je suis seul, impuissant. Il y a longtemps que ma langue maternelle m’est devenue étrangère.
Alors que j'étais en cinquième et dernière année d’école primaire dans mon pays natal, je suis venu en Allemagne avec mes parents. Ou plutôt, on m’a amené en Allemagne. Personne ne m’a demandé mon avis. Au début, je n’osais pas m’asseoir dans le tramway. Je restais toujours debout. J’étais mal à l’aise, j’avais peur... Que faire si quelqu’un s'asseyait à côté de moi et me parlait, si on me posait une question ?
Je voyais les gens rire. De quoi ? De qui ? De moi peut-être ? Je n’en savais rien. À dire vrai, j’aime bien quand les gens rient. Mais quand ils sont près de moi et qu’ils n’arrêtent pas de rire, j’ai parfois un sentiment étrange. Je deviens plus sensible, voire hypersensible. Je ne sais pas pourquoi. Ai-je peur ? Au milieu des Allemands, ai-je perdu la parole ? ai-je perdu ma vigueur ? Franchement, j’ai peur, depuis que je suis ici, en Allemagne.
Der Aufsatz oder Geständnisse eines »Gastarbeiter«-Kindes
In zwei Sprachen leben. Das ist nicht so einfach, mein Freund. Es ist wie zwei Menschen, die in einem Körper leben müssen und dabei grundverschieden sind. Oder wie ein Schuh für zwei Füße, die gleichzeitig hineinmüssen und mit dem man auch laufen muß. Komisch! Wie kann man so laufen? Ja, mein Freund, du fragst. Ich erlebe es jeden Tag. Morgens, wenn ich meine Haustür aufmache und die Wohnung verlasse, ob ich kann oder will - das wird oft nicht gefragt-, gehe ich in die Welt der deutschen Sprache. Dort kann mir meine Muttersprache nicht mehr helfen. Auf der Straße, in der Straßenbahn, in der Schule, in der Werkstatt. Das sind die Orte des unvermeidlichen Zusammentreffens der beiden Sprachen. Die eine darf ich nicht benutzen. Die andere kann ich noch nicht beherrschen: meine Fremdsprache. So nennt man sie. Wie kann ich aber selbst diese Sprache als fremd bezeichnen, mit der ich jeden Tag überall konfrontiert bin? Ich brauche öfter die deutsche Sprache als meine. Mit meiner eigenen Sprache, allein und hilflos stehe ich da. Meine Muttersprache ist mir längst fremdgeworden.
Als ich in der letzten Klasse der fünfjährigen Grundschule in meiner Heimat war, bin ich mit meinen Eltern nach Deutschland gekommen. Besser gesagt: Ich wurde nach Deutschland gebracht. Niemand hat mich dabei gefragt, ob ich will oder nicht. Damals, an meinen ersten Tagen in Deutschland, habe ich es nicht gewagt, in den Straßenbahnen zu sitzen. Ich stand immer. Unsicher und ängstlich... Was könnte ich tun, wenn einer sich neben mich setzen und mit mir sprechen oder mir irgendeine Frage stellen würde?
Ich sah die Leute, die lachten. Über was? Über wen? Über mich etwa? Das wußte ich nicht. In der Tat habe ich es gern, wenn die Leute lachen. Aber wenn sie ständig neben mir lachen, dann bekomme ich manchmal ein komisches Gefühl. Ich werde empfindlicher und sogar überempfindlich. Warum, weiß ich nicht. Habe ich vielleicht Angst? Stumm und schwach unter den Deutschen? Offen gesagt, Angstgefühle habe ich schon, und zwar seitdem ich hier in Deutschland bin.
06:54 Publié dans 2026 ֍ Moutures | Lien permanent | Commentaires (0)
vendredi, 16 janvier 2026
2026 ֍ Moutures, 3
Grammaire allemande
Sergio L. Amado Monroy
Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026
Je travaille, tu trimes,
il prend l’argent.
Nous avons la crève, vous crevez,
il prend l’argent.
Moi l’étranger, toi l’étranger,
lui, il prend l’argent.
Nous des bêtes de somme,
« non, vous n’êtes pas égaux »,
lui, il est chef d’entreprise.
Nous comprenons.
07:48 Publié dans 2026 ֍ Moutures | Lien permanent | Commentaires (0)
vendredi, 09 janvier 2026
2026 ֍ Moutures, 2
Rituels
Chantal Estran-Goecke
Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026
Sur la table, le papier blanc.
L’intention de t’écrire
une longue lettre en français.
Deux dictionnaires à côté ; juste pour vérifier.
« Indispensable, le petit Robert. »
In…dis… pensable… ?
Le stylo encre. La plume magique.
Parviendra-t-elle à convertir mes pensées en mots
Que tu comprends ?
Non, impossible. Échec annoncé.
05:35 Publié dans 2026 ֍ Moutures | Lien permanent | Commentaires (0)
vendredi, 02 janvier 2026
2026 ֍ Moutures, 1
L’étranger
Abdolreza Madjderey (Iran/Allemagne)
Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026
Dans ma langue maternelle
le mot ÉTRANGER désigne un inconnu, solitaire
et nostalgique,
mais sa nostalgie n’a rien d’étrange
et un ÉTRANGER n’est pas
seul avec sa nostalgie
Dans la langue allemande
l’étranger est un barbare,
il faut d’emblée avoir
peur de lui,
de cet
étranger aux
cheveux noirs.
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Au moment de commencer cette rubrique, je donne une rapide explication : j’ai acheté d’occasion, juste avant les vacances, une petite anthologie de textes écrits par des poètes et écrivain·es dont l’allemand n’est pas la langue maternelle. Cette anthologie, qui date de 1983, s’intitule In zwei Sprachen leben, et mon édition de poche date de 1984, chez Deutscher Tagenbuch Verlag. J’ai décidé de publier tous les vendredis une traduction d’un des textes de cette anthologie.
05:27 Publié dans 2026 ֍ Moutures, Darts on a slate | Lien permanent | Commentaires (1)

