Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

vendredi, 30 janvier 2026

2026 ֍ Moutures, 5

Langue bifide

(titre provisoire – Mit geteilter Zunge)

Guadalupe Bedregal (Bolivie/Allemagne)

Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026

 

 

    Que ça irait aussi loin, j’étais incapable de l’imaginer, le jour où, sous la pluie, accompagnée par mon oncle, avec pour tout bagage un petit parapluie vert et une mandarine, j’ai parcouru pour la première fois le court trajet de notre maison à l’école maternelle allemande. (C’est justement cela, ce court trajet, qui avait incité ma mère, toujours pragmatique, à m’envoyer dans cette école.) Anxieuse mais curieuse, j’ai quitté mon oncle pour entrer dans le hall. Je revois, sur les murs, les grandes silhouettes en carton : gigantesque, la sorcière noire me toisait depuis ses hauteurs inaccessibles ; Blanche-Neige, les yeux bleus, l’air distant, souriait en regardant les nains immenses. Près de la porte, vision inoubliable de cette petite fille blonde, avec ses tresses nouées de petits élastiques rouges, qui parlait allemand avec la maîtresse comme si de rien n’était. Je me revois encore à côté d’elle, admirative, fascinée par cette langue que je ne comprenais pas, par un monde qui m’était étranger. On me sépara de la petite fille, qui fut conduite dans un autre groupe, celui des enfants allemands. J’ai éprouvé une sorte de désir mélancolique pour cette petite fille, sa langue mystérieuse, son monde mystérieux. Ce fut ma première rencontre consciente avec l’Autre, et peut-être ai-je alors, tout au fond de moi, pris la décision de conquérir cet Autre, de me l’approprier.

 

(à suivre)

 

Écrire un commentaire