jeudi, 15 janvier 2026
2026 ֍ Effigies, 3
Cette fois-ci, c’est bien une effigie, et de profil, prête à être estampillée à l’avers d’une médaille : la mienne.
(J’écris des livres ; au fond, ça fait vingt ans que j’écris ces livres.)
Cet autoportrait – ou selfie – me rappelle que j’ai découvert Rivers Solomon – dont les deux derniers livres m’ont déçu – il y a sept ans, par son premier roman. On pourrait certes s’attarder sur l’étagère, qui s’est encore chargée depuis, ou sur le gilet sans manches de l’université, proprement suspendu, mais ici, outre ma tronche plus jeune et un pull irlandais bleu-gris que je n’ai plus, c’est la couverture et le titre qui m’intriguent.
En regardant l’image je me suis immédiatement avisé que Rivers Solomon avait sans doute utilisé la structure a(n) + nom singulier + of + nom de catégorie au pluriel sur le modèle des substantifs collectifs si bizarres en anglais : a murder of crows, a bevy of partridges, a murmuration of starlings (ce dernier ayant d’ailleurs fini par acquérir un peu droit de cité dans la langue française – depuis quelques années je lis des textes dans lesquels il est question de murmurations, et c’est même le nom d’une maison d’édition). Bref, je me suis avisé simultanément que Rivers Solomon avait sans doute utilisé unkindness aussi dans ce sens-là et que peut-être je n’y avais jamais pensé avant. Il faudrait réécouter la vidéo que j’avais consacrée à ce roman (dont j’ai dit récemment, en chroniquant ma déception face aux deux derniers, que j’aimerais avoir le temps de le relire), mais selon toute probabilité je n’y avais jamais pensé avant aujourd’hui : unkindness, c’est à la fois une congrégation de fantômes et la méchanceté propre aux fantômes (traduite par Francis Guèvremont et la maison d’édition Aux Forges de Vulcain par incivilité : L’incivilité des fantômes).
Ce titre est excellent, rien à redire. Si on tentait de restituer la polysémie structurelle du titre anglais – et en un sens bien sûr on ne le peut pas – il faudrait oser : Un fiel de spectres. La véritable effigie, ici, c'est le titre, et le visage dessiné sous le titre. Les spectres sont-ils fielleux ou les fantômes incivils ? Le spectre ici aussi fait bien de ne pas me dévisager, figé dans le passé et fiché dans ce fauteuil où je pourrais vouloir – et en un sens bien sûr c’est impossible – le rejoindre.
08:13 Publié dans 2026 ֍ Effigies | Lien permanent | Commentaires (0)
jeudi, 08 janvier 2026
2026 ֍ Effigies, 2
En novembre 2008, nous vîmes une exposition de Sacha Ketoff au château de Tours. En octobre 2011, je ne me rappelle plus pourquoi, j’avais repris ma photographie des Oiseaux Urbains Malchanceux pour écrire un texte de la série Entre Baule et Courbouzon (un des derniers, d’ailleurs). Je constate que dans ce texte où se déploie entre autres l’anagramme Icare/carie, je citais le vers de Claire Diterzi, Envoie un pigeon ou un SMS. Ça irait bien dans les ritournelles, mais je le sais depuis février 2006, tout est dans tout.
Ce matin, fort matinalement, il faudrait dire en mode nocturne même, je reprends cette image de mauvaise qualité : cadrage imparfait, reflets, contrastes approximatifs, et j’en passe. Le reflet, justement, de ma tronche – ah, j’avais dix-sept ans de moins, un tiers de ma vie a passé depuis – au-dessus de l’aile du pigeon de gauche m’inciterait à chercher d’autres reproductions de cette œuvre, sauf que voici, justement, une effigie. Spectrale, effacée, certes, mais apparition toutefois d’un visage humain. Le peintre a donc symétriquement composé son diptyque, le pigeon de droite aux plumes plus blanches que l’autre, tous deux malchanceux : oh, que mourt, aqueste. Qui est capable de dire combien de pigeons morts (écrasés ou bouffés par un chat) iel a vus dans sa vie ?
(Tout est dans tout, surtout les adverbes.)
05:02 Publié dans 2026 ֍ Effigies | Lien permanent | Commentaires (0)
jeudi, 01 janvier 2026
2026 ֍ Effigies, 1
Il fallait que cet îlot, ce rocher à dire vrai, fût à peu près droit au centre de l’image, de sorte que je ne me suis pas aperçu que la ligne d’horizon, le fond de l’océan, le fond de la toile, penchait vers la gauche. Cela, avec les nappes d’un bleu plus foncé, le petit canot au premier plan et l’écume qui s’immisce, sorte de grande méduse-caniche, face à lui, dans le coin inférieur droit, donne à cette image un côté foutraque, et même franchement pagaillous.
(Il est possible, bien sûr, d’ajouter comme contrainte d’employer au moins un mot gascon pour chacune de ces Effigies.)
De quoi donc alors ces « merveilleux nuages », et le rocher vu depuis Boscastle le 14 juillet 2016, seraient-ils l’effigie ? Si une effigie désigne normalement le portrait d’un être humain, une figure, quel sens cela aurait-il de choisir des photographies qui représenteront plutôt des lieux, et ne faut-il pas, dès le principe, renoncer à ce titre ?
12:48 Publié dans 2026 ֍ Effigies | Lien permanent | Commentaires (0)


