lundi, 09 février 2026
2026 ֍ Affiquets, 6 : la boîte à lunettes
L’étui à lunettes, qui est une boîte bleue légèrement transparente – ce qui, avec sa forme, la distingue de la boîte bleue de Mulholland Drive (donc, elle ne ressemble en rien à la boîte bleue de Mulholland Drive) – est posé sur l’anthologie de langue allemande dans laquelle je pioche pour mes traductions du vendredi (Moutures), elle-même posée à plat sur trois livres qui restent, comme sur une étagère, entre la surtablette à gauche du bureau et l’écran de l’ordinateur, l’un car il s’agit de Paradise de Gurnah et que je vais bientôt faire un cours d’agrégation dessus, un autre car il s’agit d’un carnet dans lequel j’avais eu des velléités d’écriture, le troisième enfin car il s’agit de Praiseworthy d’Alexis Wright, génial et ahurissant roman que j’ai lu en avril 2024 et qui trône là depuis pour diverses raisons. L’épais volume que constitue le dernier roman publié par l’excellente A. W. ne saurait figurer en bonne place dans ce livre-ci, n’étant, à aucun égard, un affiquet, et je dois me garder d’en parler davantage que de la boîte à lunettes bleue, mon point de départ.
Oui, mais un point de départ peut-il être le sujet, ou le centre d’un texte ?
Un point de départ, n’est-on pas censé s’en éloigner ?
Un point de départ, on peut éventuellement y revenir, boucler la boucle.
On ne trouvera pas de réponse structurelle à ces questions, ou en tout cas pas de réponse permettant d’écrire un texte relativement bref et cohérent, dans Praiseworthy.
Mon point de départ était la boîte à lunettes bleue, vide, et si elle est vide, c’est que j’ai les lunettes sur le nez. Si elle est vide en permanence c’est que je dois porter, depuis quelques mois seulement, mes(nouvelles) lunettes en permanence, et donc cette boîte à lunettes, affiquet ou pas affiquet, n’a vraiment plus rien à foutre sur le bureau. Ce texte me sert donc à comprendre qu’il me faudrait – je le ferai dans la journée – transbahuter la dite boîte de ce bureau à ma table de chevet, terriblement encombrée certes, mais où je pose comme ça, sans boîte, mes lunettes tous les soirs, les récupérant à tâtons le matin quand je me lève, avec mes deux téléphones, et les faisant parfois – comme ce matin il y a une heure d’ailleurs – tomber, sans bris, mais quoi que je ne les brise pas de la sorte, elles seraient mieux dans une boîte.
Le point de départ est donc bien resté au centre du texte, sans que je fasse du surplace (après tout, j’ai pris une décision).
La boîte sera transbahutée.
L’usage du verbe m’amuse, sans qu’il soit souligné par le correcteur d’orthographe, surtout parce qu’il implique normalement de déplacer quelque chose de lourd (un bahut). Comme je vais de toute façon ouvrir, parmi les différents onglets me servant à traduire pour cette nouvelle journée en compagnie de The Second Emancipation, le dictionnaire des synonymes Crisco (le meilleur), je l’ouvre donc et découvre que transbahuter a trois synonymes répertoriés : coltiner, transporter, trimballer (que j’aurais écrit avec un seul l, sans doute par contamination de timbale). Pour « timbale », le dictionnaire propose sept synonymes, dont le premier est vol-au-vent : j’ignorais ce sens de timbale, et il faut évidemment se rappeler que la polysémie est l’obstacle n° 1 à une utilisation trop rapide des dictionnaires de synonymes.
D’ailleurs, comme je le dis souvent à mes étudiant·es : les synonymes, ça n’existe pas.
Ce soir, la boîte bleue aura quitté (le (déserté le (délaissé le (abandonné le (déguerpi du)))))) bureau (vidé les lieux).
(Texte achevé.)
07:30 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (0)
lundi, 02 février 2026
2026 ֍ Affiquets, 5
Dans une petite boîte en carton dont le couvercle est légèrement déchiré – ces petites boîtes sont toujours serties au moyen d’un autocollant qu’il est quasi impossible d’enlever délicatement – se trouve un banal flacon de « suspension pour pulvérisation nasale », à base de furoate de fluticasone, dont je m’envoie deux pschitt dans chaque narine tous les matins, après m’être mouché, car il ne faut évidemment pas ou plus se moucher une fois le produit pulvérisé. Je suis ce traitement depuis bientôt trois mois, car la sinusite chronique qui me donne des migraines, notamment mais pas exclusivement au réveil, est liée à des polypes qu’il n’est pas possible, ou conseillé d’opérer, et hormis ces pulvérisations nasales d’un produit plus ou moins anti-allergique, il n’y a pas de modus vivendi. Il est vrai, mes douleurs se sont plutôt atténuées, et en tout cas elles ne sont plus systématiques, quotidiennes. Le vérificateur orthographique a souligné furoate, mais pas fluticasone.
16:30 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (0)
lundi, 26 janvier 2026
2026 ֍ Affiquets, 4
Le petit objet qui se trouve près du clavier, et que je ne dois pas oublier tout à l’heure, est une clé USB qui a déjà du carat, car il me semble qu’elle date de mon premier mandat de directeur de département, donc il y a plus de quinze ans, et même si j’utilise très rarement les clés USB, celle-ci, presque vide, me sert dans les rares (donc) occasions où je veux avoir une sauvegarde qui ne nécessite pas de connexion, de sorte qu’on y trouve les versions PPT et PDF du diaporama que j’ai utilisé lors de ma conférence du 6 décembre dernier à Ballan-Miré et les trois fichiers audio enregistrés il y a douze jours dans notre salon avec le traducteur Éric Boury, ces trois fichiers constituant la quasi-totalité de l’émission que je vais diffuser aujourd’hui, à l’exception de deux rapides génériques que je vais enregistrer en direct et des deux chansons que je diffuserai, comme toujours, depuis YouTube, à la console, cela ne devant pas me faire oublier que ce texte était censé évoquer la clé USB, qui est donc simple, sans design extravagant, le corps gris argenté, et le capuchon amovible protégeant la tête transparent, le corps étant marqué d’un côté d’un mot, LISTO, qui doit être la marque, et de l’autre on lit « 4 GO », ce qui confirme le caractère ancien de cette clé USB, car il me semble que les supports de moins de seize gigaoctets n’existent plus depuis belle lurette, quoique je puisse me tromper, ayant dit – et c’est la stricte vérité – que je n’utilise – et donc n’achète – plus de clés USB depuis belle lurette également, expression figée donc que je répète, en précisant avoir appris récemment que la lurette était un petit poisson, même si l’origine de l’expression n’a aucun rapport avec la « cause halieutique », mais avec une déformation du nom heurette auquel était accolé l’article le (l’heurette > lurette), information dont on se contrefout, comme, hormis moi, tout le monde se contrefout de l’oubli ou non de la clé USB sur le chemin du studio de la radio.
05:56 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (0)
lundi, 19 janvier 2026
2026 ֍ Affiquets, 3
Cet objet-là ne traîne pas sur mon bureau ; il serait aussi erroné de dire qu’il y trône, car il arrive que des livres ou des piles de copies me le cachent. Il n’y traîne pas car il fait partie des petits objets qui ont été délibérément placés là, et dont je m’assure régulièrement qu’ils sont visibles, accessibles, qu’ils n’ont pas été égarés. Cet objet doit avoir vingt ans, peut-être quelques mois de plus : il s’agit d’un galet, peint en jaune ocre, de 6 centimètres de largeur sur 3 ou 4 de hauteur (maximum), et dont l’avers présente une empreinte de coquillage et une photo collée représentant mon fils aîné, A*, un peu plus jeune qu’à l’âge où il tenait les propos de garçonnet dont j’avais commencé le répertoire avec la création de mon autre blog, Touraine sereine. Il me semble que cette photo a été prise au début de son année de petite section, car il ne porte pas encore de lunettes, de sorte qu’il doit s’agir d’un cadeau de fête des pères confectionné cette même année ; l’objet m’a donc été offert en juin 2005. Au revers a été collé un texte très bref, « Avec Papa », signé d’un certain « L. Roth », et dont les cinq vers, assez mièvres – c’est la loi du genre, dira-t-on – sont en partie effacés ou salis par ces vingt années passées sur mes différents bureaux. En le regardant pour écrire ce texte, je m’avise, peut-être pour la première fois, que le revers du galet n’a pas été peint, ce qui s’explique par le fait que le poème en occupe toute la surface. Ayant écrit ces phrases, je le repose, non à sa place habituelle, mais vraiment sous mes yeux, calé sur un stylo quatre couleurs, entre le clavier mobile dont la barre d’espace donne, depuis quelques semaines, des signes de fatigue, et l’écran de l’ordinateur où s’affichent, l’un après l’autre, ces mots.
Il n’y a pas de hasard, vu que c’est bien moi qui ai choisi ce galet pour le texte de ce lundi, mais hier soir, sur le WhatsApp familial, j’ai ironisé sur les questions de paternité et de filiation, en postant deux fois le même gif That’s my son !, tout d’abord pour commenter le fait qu’en raccompagnant mon fils cadet, O*, et sa compagne à leur appartement après leur virée de deux jours à Rouen et Évreux, O* m’a dit, en réponse à ma remarque sur la température agréable : « oui, j’avais programmé le thermostat ». (Nous avons découvert les nombreuses plaisanteries en anglais au sujet des pères de famille et des thermostats longtemps après que ma manie fut devenue un sujet de moquerie entre nous.) J’ai reposté ce même gif quelques minutes plus tard, quand A* a écrit que, dans leur appartement à Rochefort, il « attend les heures creuses pour faire [s]es lave-vaisselle et [s]es lessives ».
———— Je me suis un peu éloigné du galet, mais je l’ai sous les yeux.
06:52 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (2)
lundi, 12 janvier 2026
2026 ֍ Affiquets, 2 (la bague)
C’est une bague en toc, de couleur orange, une sorte d’anneau très épais, en plastique probablement, et dont le motif central est un carré bordé de vert, avec quatre cœurs bleus qui ressemblent presque aux empreintes utilisées par Claude Viallat, ainsi qu’un point blanc au centre des quatre cœurs ; cette bague a été retrouvée par mon fils aîné, lors de son dernier séjour, sur une des étagères de sa bibliothèque de bandes dessinées, sans que personne ne sache d’où sort cet objet, ni à qui il appartient.
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(J’ai choisi le titre de cette rubrique, Affiquets, sans avoir suffisamment fait de recherches, mais je m’amuse de découvrir que, dans son Dictionnaire des proverbes publié en 1842, Pierre-Marie Quitard disait des agiaux, terme qui « désigne ainsi une toilette extraordinaire et ridicule », que c’était un « vieux mot qui veut dire affiquet ». On est toujours le vioque de quelqu’un.)
08:28 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (0)
lundi, 05 janvier 2026
2026 ֍ Affiquets, 1 (la pile)
Mon bureau est en bordel.
Non.
Mon bureau n’est pas particulièrement en bordel. Pas si grand que cela, il me permet de travailler sur plusieurs tâches à la fois, au long cours, et sans que j’aie besoin de faire de la place sans arrêt.
Donc mon bureau n’est pas en bordel, mais je dois constater qu’il y traîne un certain nombre de petits objets, de bricoles, de brimborions, de petits machins qui devraient être rangés. Ce sont ces petits machins qui feront l’objet de cinquante-deux textes, chaque lundi de 2026. Sans photographie, car le texte suffit.
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Aujourd’hui, j’ai pris en main, avant d’écrire ce premier texte, une pile bouton usagée, qui est posée sur une enveloppe minuscule en plastique (6 centimètres sur 4, peut-être) ; sur l’enveloppe on peut lire l’inscription « Batteries transmitter », un numéro de code et un code-barres. Cette pile bouton usagée correspond au modèle qui sert à faire fonctionner la clé-télécommande de notre voiture. L’avant-dernière fois où j’ai dû aller au garage faire changer cette pile, comme je râlais parce que la clé bouffe de la pile, hein, n’est-ce pas, elle bouffe de la pile, une pile dure un an à tout casser, c’est pas normal, on achète une voiture et deux fois par an (car on a deux clés, n’est-ce pas) il faut raquer, il faut cracher au bassinet, 9 euros, la clé bouffe de la pile, bref, donc, comme je râlais gentiment, le vendeur m’a donné une pile d’avance en me conseillant de noter la référence et de chercher à acheter un lot de piles sur un site en ligne… ce que je n’ai jamais fait, bien sûr.
Dans le froid, sur une branche givrée du frêle érable qui a poussé le long du lampadaire, un merle pépie en me regardant écrire ces phrases dérisoires.
10:14 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (0)

