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mercredi, 27 avril 2016

Sans rancune

    La rancune n'est pas une fleur qui épouse des chemins sinueux. S'il fallait absolument une métaphore, une image un peu idiote, peut-être quelque chose qui passerait dans un film, qui crève l'écran, la rancune est plutôt comme un caddie abandonné qui aurait été volé puis laissé à la limite, à la lisière d'un square, dans une zone pavillonnaire.

Il est étrange de vouloir écrire un poème sur la rancune. Un vieil ami, qui a 147 ans, me l'a déconseillé. Il s'est montré fait tout à fait décourageant, même. Malgré son grand âge, il a eu le courage de monter en haut d'une cheminée d'usine, de déloger le couple de cigognes qui s'y trouvait, et de me crier de là-haut : « si tu écris un poème sur la rancune, je resterai là pendant des jours et des jours ».

Si ce n'est pas de l'amitié, ça.

Toutefois, je tenais trop à ce poème, alors je l'ai écrit. Je l'ai écrit en observant une corneille qui avait volé une petite branche et qui la dépiautait, perchée sur un conifère. J'ai écrit ce poème, tout en écoutant en permanence les découragements et les jérémiades hautaines de mon ami de 147 ans. Il pouvait beugler ce que bon lui semblait, qu'avais-je donc à faire d'un stylite aussi âgé, aussi dépenaillé, aussi décourageant ? Tout en se disant mon ami il pouvait me défendre d'écrire un poème sur la rancune ? Moi, je trouve que la rancune est un aussi bon sujet de poème que le tronc âpre d'un bouleau ou le vert si intense des feuilles de cognassier.

J'ai donc ramassé une plume de corneille et je l'ai montrée de loin à mon ami, hissé tout en haut de sa cheminée d'usine, et j'ai essayé de lui faire comprendre que tout était sujet possible de poème. Il m'a dit que j'avais trop lu les romanciers japonais, les modernistes, que je racontais n'importe quoi. J'ai poursuivi la corneille, qui avait disparu. J'ai décidé d'abandonner ce stylite dépenaillé, décharné, de le laisser à son sort.

Comment peut-on ne pas aimer les romanciers modernistes japonais ? Comment peut-on leur préférer une cheminée d'usine abandonnée par les cigognes ? C'est la diversité humaine, me direz-vous. Je n'en disconviens pas. Toutefois j'ai écrit ce poème sur la rancune, ou je l'écrirai un jour, cela revient au même. Rancune ou pas, comment peut-on préférer vivre en haut de cheminées d'usines abandonnées par des cigognes, comment peut-on préférer aller passer ses journées là-haut quand on a 147 ans plutôt que de discuter simplement avec un ami observateur de corneilles, discuter de son prochain poème, sur la rancune ou sur autre chose, comment peut-on préférer cela à la lecture des romanciers japonais modernistes ?

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