mardi, 10 juin 2025
SecEM, 44 -°- “illettrés dépourvus de toute réflexion”
18 février 2026, 6 h 30
Levé et travaillant depuis 4 h 40, je vais m’atteler au chapitre 30, long de 11 pages (28.513 signes). Je risque encore de tirer à la ligne, à moins de m’accorder une sieste en début d’après-midi pour recharger les batteries. Dans ce chapitre, je vais passer la journée avec Sékou Touré, Lumumba et Fanon ; on fait pire compagnie, mais il va falloir aller chercher les citations d’origine en français, ce qui est toujours chronophage. C’est d’ailleurs une forme de paradoxe : c’est ce qu’il n’y a pas besoin de traduire, ce qu’il ne faut pas traduire (car ce serait une traduction inversée) qui prend davantage de temps que l’activité de traduction.
J’entends les oiseaux ; je n’ai pas (encore) ouvert les volets ; aussi, le chauffage ne s’est pas relancé et il fait passablement frisquet dans le bureau.
13 h
Howard French écrit que Fanon est « franco-martiniquais » (en anglais : Franco-Martinican). Nul doute que des lecteurices perspicaces penseront que le traducteur a mal travaillé si je laisse ce terme qui ne signifie pas grand-chose dans le contexte politique français. Mais est-ce qu’il ne faut pas, justement, conserver ce terme, qui témoigne de la perspective d’un historien afro-américain sur la situation coloniale en France, et qui rappelle que l’antillanité relève des hyphenated identities ? En France, justement, on ne renvoie, toujours, les Martiniquais qu’à leur identité nationale ou à leur identité départementale, comme si la situation était la même que pour moi, qu’il ne viendrait à l’idée de personne de décrire comme un Franco-Landais ou comme un Franco-Ligérien. Ce terme avec trait d’union redouble de surcroît toute la réflexion de Fanon sur « l’expérience vécue du Noir » (ce magnifique chapitre 5 sur lequel j’ai tant travaillé).
Par contre, French se trompe quelque peu en écrivant : “Fanon barely survived long enough to see the publication of the books that would establish his name in the firmament of anti-imperialist thinkers, Black Skin, White Masks, and The Wretched of the Earth.” Après avoir pas mal hésité, j’ai rectifié comme suit : « Fanon eut à peine le temps de voir publié le livre qui, après Peau noire, masques blancs (1952), plaça son nom au firmament des penseurs anti-impérialistes : Les Damnés de la Terre (1961). »
French brosse un portrait complexe et contrasté de Lumumba, citant notamment des propos particulièrement élitistes et méritocratiques que l’on trouve dans le seul livre de Lumumba publié juste après son assassinat, en Belgique, au sujet des « illettrés dépourvus de toute réflexion », autrement dit les Congolais sans éducation, auxquels il n’était pas question selon lui d’accorder les mêmes droits qu’aux « élites congolaises ». Il faut rappeler que ce livre a été écrit par Lumumba en 1956, deux ans avant son virage nationaliste et panafricaniste, que French attribue au Congrès d’Accra et à l’influence de Nkrumah.
J’ai eu bien du mal à récupérer une version pirate de ce livre, Le Congo terre d’avenir est-il menacé ? (Bruxelles : Office de Publicité Éditeurs, 1961), mais les quelque cinquante minutes où j’ai vu le fichier de 35 mégaoctets se télécharger à un rythme oscillant entre 2,8 Ko et 13,4 Ko par seconde – l’équivalent numérique de la proverbiale limace – valaient le coup, ne serait-ce déjà que pour la note de l’éditeur, que je choisis de reproduire dans ce billet. Pour moi qui suis déjà tenté, presque à chaque page de ma traduction de cet essai historique, d’aller creuser telle ou telle figuration ou reconfiguration littéraire de tel ou tel homme politique de cette époque-charnière, la dernière phrase est un sujet de rêverie infini : « Les références à Jomo Kenyatta peuvent ouvrir un champ infini de réflexions à celui qui veut scruter la pensée des leaders africains et rechercher quels impératifs les commandent, quelles sollicitations les séduisent. »
Pour la note 22, et la citation qui lui correspond, j’ai dû me résoudre à une maudite « note du traducteur » pour expliquer un jeu de mots que je ne suis pas parvenu à traduire.
J’aurais quelques autres bricoles, ou pas si bricoles que cela, à noter ou commenter.
Tant pis.
Je note par ailleurs que ça foisonne un peu on the worse side of 10% (31.609 signes pour mon chapitre 30).
12:52 Publié dans The Second Emancipation | Lien permanent | Commentaires (0)


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