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dimanche, 01 juin 2014

“Trouver le discours adéquat” (Albert Memmi)

À chaque crépuscule, alignées sur le fil du téléphone, les hirondelles de mon jardin papotent bruyamment. Je ne connais pas leur langue mais je suppose que, outre le plaisir d’être ensemble, elles se rassurent l’une l’autre devant le silence de la nuit qui vient.

L’un de ces merveilleux contes hassidiques rapporte cette histoire : pour conjurer une sécheresse persistante, toute la communauté priait inlassablement, en vain. Un pauvre berger, muet de surcroît, ne savait comment se joindre à l’effort commun ; lorsque, mobilisant tous les muscles de sa gorge, il lança un énorme cri : aussitôt s’ouvrirent les cataractes du ciel.

Je ne connais pas le sens de ce conte ; qu’on me permette de l’interpréter ainsi : ce n’est ni parler ni se taire qui importe, c’est de trouver le discours adéquat.

 

(Albert Memmi. Bonheurs. Arléa, 1992, pp. 146-7)

15:56 Publié dans Droit de cité | Lien permanent | Commentaires (0)

2156 — En quarantaine (anticipée)

    Voici pourquoi j'ai longtemps confondu Paul Guth et Jean Guéhenno :

Le Naïf aux quarante enfants

Journal d'un homme de quarante ans

 

→ J'ai lu, adolescent, ces deux bouquins, ça traînait en édition de poche, papier jauni, chez moi, adoncques chez mes parents. ←  ╝ ╗ Moi, qui aurai bientôt quarante ans, serai bientôt quadragénaire, après des décennies à scribouiller sur papier quadrillé (ou pas), il me reste à lire un conte de Voltaire. Et je n'ai pas vu, de ma vie, le présidial de Guerlesquin.

11:33 Publié dans Les Murmures de Morminal, Self-Be/Portrayal | Lien permanent | Commentaires (0)

1er juin 1947 — 1er juin 2014

    Les phrases de ces milliers de livres forment une toile, et les lieux inconnus – plus encore que ceux que j’ai vus ou arpentés – tracent un itinéraire complexe, fourmillement, multitude de points et de balayages hasardeux. Les souvenirs sont impérissables.

07:52 Publié dans Minimalistes | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 30 mai 2014

Elsa :: Boyer :: Mister

    Les éditions P.O.L. viennent de publier le troisième livre d’une certaine Elsa Boyer, Mister.

Livre absolument époustouflant, c’est écrit d’emblée, et comme il paraît que même les lecteurs les plus perspicaces voraces attentifs amoureux-du-complexe ont tendance à décrocher des billets de blog après quatre phrases courtes, voilà, vous le savez, texte capital, précipitez-vous ô perspicaces, achetez.

Sur le site de l’éditeur, on vend un peu la mèche, le résumé voudrait qu’il s’agît du portrait d’un entraîneur de football, inspiré d’ailleurs par trois entraîneurs « réels » sont les noms sont donnés. Bien entendu, c’est un peu ça, et ce n’est pas ça du tout. Mieux qu’un “portrait de”, Mister est une plongée dans l’esprit (dérangé ? dérangeant à coup sûr) d’un entraîneur de football, façade ravalée, anxieux de voir ses pulsions animales prendre le dessus, planqué derrière des lunettes noires, écœuré par les monomanies pognonnières du “staff” et jamais autant inquiet et déçu que quand les autres voient (croient voir) exceller les joueurs.

Il n’est donc pas du tout question de football. Certes, on devine, en filigrane et passim [il m’a semblé que ce latinisme était très opportun ici, oh what a smart ass I am], que le club en question est le PSG ; certes, on reconnaît, dans le portrait de l’attaquant-vedette (pp. 103-4), le désormais tristement célèbre Zlatan. Mais ce n’est pas un roman. Et encore moins un livre sur le football. Elsa Boyer écrit à contre-pied.

Mister est plutôt un livre sur l’argent et l’animalité, sur la répression, le refoulement, par une écriture trempée à des sources volcaniques (Lautréamont, Duras, Savitzkaya), avec une perspective qui en fait, à ma connaissance, un des rares livres français que l’on puisse lire à l’aune du réalisme magique. Le réalisme magique est une notion galvaudée, généralement conçue comme un synonyme chic et choc du bon vieux fantastique (qui, lui-même, n’est pas toujours distingué du merveilleux). Ainsi, même un très bon roman comme Ladivine de Marie Ndiaye est très bon, mais ne relève pas du réalisme magique.

Mister est un texte où le style noue en permanence des éléments réels (hyper-réels même) et une vision anti-cartésienne du corps humain, des pouvoirs de l’esprit, de la subjectivité, et, donc, en marge, du sport. On n'est pas très loin d'un récit de Kafka, plus viscéral, plus exubérant, en noires songeries :

Le staff glapit, troue le corps du Mister de petites morsures. Mister sauve sa peau. Chez lui, entre les murs, il hurle dans le noir. Il creuse des cachettes où se terrer et dormir. Des proches rapportent à la presse que l'eau de sa piscine est croupie, envahie d'algues. D'ailleurs, on n'est plus tout à fait sûr que Mister habite encore ici. (p. 126)

 

Que le sport (divertissement, amusement – selon l’étymologie) soit ici l’objet d’une exploration du monstrueux, de la plus absolue noirceur, c’est le signe que Mister se situe pleinement en littérature : dans le revers, l’inversion, l’inscription en creux.

12:31 Publié dans Les Murmures de Morminal | Lien permanent | Commentaires (2)