mardi, 28 juillet 2026
Trop de "de"
Le pli est pris, c’est foutu pour toujours peut-être : quand je lis Les Misérables je n’y pense pas mais quand je reprends les quelques très rapides coups de crayon donnés pour savoir que dire ensuite dans ces carnets, la tentation d’aller regarder les traductions est forte – très (trop) forte.
Je n’y cèderai peut-être pas toujours, on verra.
Avant cela, vu que j’ai achevé la lecture de la Première Partie (Fantine) avec le livre VIII hier (et commencé le livre I de la suivante, j’en parlerai demain), je veux noter que la tomaison, c’est-à-dire la division de chaque partie en deux tomes, ne semble avoir eu d’autre raison qu’éditoriale ; pour la structure, les parties et les livres qui les composent seules comptent.
En me servant de la version numérisée sur le Projet Gutenberg pour copier-coller certaines citations, je me suis rendu compte de quelques très ponctuelles variantes avec le texte du Pléiade : je corrige, vu que c’est bien le texte du Pléiade avec lequel je relis Les Misérables.
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Le livre VIII, donc. Je vais faire un sommaire (très anti-hugolien ça).
Jean Valjean fait sourire Fantine morte en murmurant de douces paroles à son cadavre (il doit lui promettre de s’occuper de Cosette).
La sœur Simplice, pour la première fois, ment, et deux fois, pour protéger M. Madeleine des griffes de Javert.
Javert, lui, « étale en plein azur la bestialité surhumaine d’un archange féroce » (p. 290) : il n’est pas possible que Hugo n’ait pas eu la tête toute farcie de Milton quand il écrivait ces pages. Cela a-t-il été étudié ? L’ambivalence de Javert s’exprime dans la dernière phrase du chapitre III (et central) : « Rien n’était poignant et terrible comme cette figure où se montrait ce qu’on pourrait appeler tout le mauvais du bon » (p. 291).
Fantine morte est jetée à la fosse commune : par une brève ultime phrase lourde d’équivoques, Hugo écrit que « sa tombe ressembla à son lit » (p. 300).
J’en viens à un passage apparemment anodin du chapitre III, dans lequel le narrateur cite la minute de l’avocat général et y fait remarquer l’abus de la préposition de :
Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu, l'avocat général s'enferma avec le président. Ils conférèrent «de la nécessité de se saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-Mer». Cette phrase, où il y a beaucoup de de, est de M. l'avocat général, entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur général. (p. 288)
Ce point m’a rappelé l’histoire (quelles preuves textuelles en a-t-on ? je ne suis guère flaubertien, ça se retrouverait) de Flaubert traquant les « triples génitifs ». Hugo, en se moquant de la lourde prose juridique, fait-il un clin d’œil à Flaubert, ou Flaubert n’appliquait-il, après tout, qu’une des innombrables règles du « beau style » ? (Je dois le dire, ce qui m’ennuie chez Flaubert, toujours vanté comme un immense inventeur, un novateur, c’est son académisme.)
Il y a cinq de dans la phrase de l’avocat général. Qu’ont pu en faire les traducteurices ? Eh bien, je dois dire que Hapgood, dont la traduction a l’air bonne globalement, ne s’est pas trop embarrassée :
Immediately after Champmathieu had been set at liberty, the district-attorney shut himself up with the President. They conferred “as to the necessity of seizing the person of M. le Maire of M. sur M.” This phrase, in which there was a great deal of of, is the district-attorney’s, written with his own hand, on the minutes of his report to the attorney-general.
Hmmmm… il n’y a que trois of dans la traduction proposée de la minute juridique, de sorte que lea lecteurice anglophone ne comprend pas nécessairement cette histoire de of pléthoriques : trois, ‘a great deal’ ??? Soit.
Lascelles Wraxall, autre traducteur des Misérables, s’est encore moins embarrassé, vu que tout ceci est omis dans sa version :
Immediately after Champmathieu was acquitted, he had a conference with the President as to the necessity of seizing the person of the Mayor of M——, and after the first emotion had passed, the President raised but few objections.
Cette traduction date apparemment de 1862 ; on peut imaginer que le brave homme a travaillé à marches forcées.
Pour la traduction, celle de Volchert (1910) que j’avais consultée l’autre jour est hébergée sur le site allemand Projekt Gutenberg, avec une page Web par livre, et la consultation des autres livres que le livre I « rame » complètement. J’ai donc téléchargé illégalement la traduction de Günther (1952) révisée par Wiegler (1983).
Ici encore, pas de satire de la prose juridique et de ses excès de préposition :
Sobald Champmathieu freigelassen war, sperrte sich der Staatsanwalt mit dem Präsidenten ein. Sie konferierten über »die Notwendigkeit, sich der Person des Herrn Bürgermeisters von Montreuil-sur-Mer zu bemächtigen«. Dieser Satz, der von dem Herrn Staatsanwalt stammt, findet sich in dem Entwurf seines Berichtes an den Königlichen Oberstaatsanwalt.
Aucune tentative de restituer une quelconque lourdeur administrative à la prose de l’avocat général, et donc pas de pique implicite ; tout ceci est perdu. Finalement, Hapgood s'en tire bien.
11:08 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)


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