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vendredi, 07 août 2026

III, v-viii

    Pas beaucoup avancé dans la lecture – j’en suis au livre VI de la quatrième partie – mais j’ai tout de même pas loin de 300 pages de retard dans les annotations.

 

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Troisième Partie, Livre V – « Excellence du malheur »

La structure de ce livre est très belle : Marius indigent / Marius pauvre / Marius grandi / M. Mabeuf / Pauvreté, bonne voisine de misère / Le remplaçant

Dans le dernier chapitre, tout à fait ironique, M. Gillenormand assène à Théodule – qui espère remplacer Marius dans les faveurs du vieil homme – un long discours enfiévré, que Théodule se contente d’approuver avec enthousiasme, pour s’entendre dire à la fin : « Vous êtes un imbécile. » (p.  681)

Le livre s’ouvre sur une longue description accumulative de la pauvreté qui mérite d’être citée in extenso car elle reste, malheureusement, d’une profonde vérité :

La vie devint sévère pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce n’était rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu’on appelle de la vache enragée. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l’âtre sans feu, les semaines sans travail, l’avenir sans espérance, l’habit percé au coude, le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu’on trouve fermée le soir parce qu’on ne paye pas son loyer, l’insolence du portier et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la dignité refoulée, les besognes quelconques acceptées, les dégoûts, l’amertume, l’accablement. Marius apprit comment on dévore tout cela, et comment ce sont souvent les seules choses qu’on ait à dévorer. À ce moment de l’existence où l’homme a besoin d’orgueil parce qu’il a besoin d’amour, il se sentit moqué parce qu’il était mal vêtu, et ridicule parce qu’il était pauvre. À l’âge où la jeunesse vous gonfle le cœur d’une fierté impériale, il abaissa plus d’une fois ses yeux sur ses bottes trouées, et il connut les hontes injustes et les rougeurs poignantes de la misère. Admirable et terrible épreuve dont les faibles sortent infâmes, dont les forts sortent sublimes. Creuset où la destinée jette un homme, toutes les fois qu’elle veut avoir un gredin ou un demi-dieu. (p. 662)

Petite contradiction dans le système chronologique du roman, le texte dit de Marius qu’il « avait fallu des années » (p. 665) avant d’en arriver à la situation de pauvreté qui était la sienne au moment d’emménager dans la masure Gorbeau. Or, chassé de chez son grand-père en 1828 et parvenu à ce point juste après 1830, il ne peut s’agir d’années nombreuses, ce que confirme le début du chapitre III : « À cette époque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu’il avait quitté son grand-père. » (p. 667)

Dans ce même chapitre, Hugo emploie le mot traduction dans un sens analogique :

Pendant que le vieillard regrettait, Marius s’applaudissait. Comme à tous les bons cœurs, le malheur lui avait ôté l’amertume. Il ne pensait à M. Gillenormand qu’avec douceur, mais il avait tenu à ne plus rien recevoir de l’homme qui avait été mal pour son père. —C’était maintenant la traduction mitigée de ses premières indignations. En outre, il était heureux d’avoir souffert, et de souffrir encore. C’était pour son père. La dureté de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. (p. 668)

 

Troisième Partie, Livre VI – « La conjonction de deux étoiles »

Le chapitre II est globalement malaisant, car comme bien des œuvres populaires plus récentes – je pense par exemple à des chansons de Chuck Berry ou de Jean Ferrat – la valorisation esthétique et érotique de la jeune fille de quinze ans est dérangeante au plus haut point. « Hier on les a laissées enfants, aujourd’hui on les retrouve inquiétantes. » (p. 686). Quand nous avons parlé de cette phrase avec Claire, elle m’a lu la note de son édition (Folio classique) qui me semble à côté de la plaque. Je comprends cet inquiétant au sens étymologique : in-quiétant, donc troublant. Hugo euphémise pour ne pas dire que les hommes adultes fantasment sur, et sont excités par le corps des adolescentes.

Le titre du chapitre VII, « Aventures de la lettre U livrée aux conjectures », montre que Hugo s’amuse : dans ce chapitre, Marius, trouvant le mouchoir brodé aux initiales U.F. (Ultime Fauchelevent, ce qui est déjà une usurpation), s’imagine que Cosette se prénomme Ursule (en clin d’œil au roman de Balzac, Ursule Mirouët ?). Hugo s’amuse car il abuse d’une rime interne aventures / conjectures. Une phrase indiquant l’erreur de Marius compte cinq u, tous muets ou qui en tout cas ne se prononcent pas /u/ : « Ce mouchoir était au vieux monsieur qui l’avait tout bonnement laissé tomber de sa poche. » (p. 695).

(H)ugo était-il (o)ulipien avant l'heure ?

 

Troisième Partie, Livre VII – « Patron-Minette »

Même sous couvert de porter son idée fondamentale, que la fin de l’ignorance aura pour conséquence la fin des crimes, Hugo se montre ici extrêmement manichéen et classiste. Sa pègre est absolument mauvaise, nihiliste, vouée à détruire la société et sans une trace restante d’humanité. Cela contredit la rédemption de Jean Valjean, telle qu’elle est magnifiquement développée dans toute sa complexité au livre II de la Première Partie.

« Les silhouettes farouches qui rôdent dans cette fosse, presque bêtes, presque fantômes […] ont deux mères, toutes deux marâtres, l’ignorance et la misère. » (p. 702)

Ces hommes-là, quand, vers minuit, sur un boulevard désert, on les rencontre ou on les entrevoit, sont effrayants. Ils ne semblent pas des hommes, mais des formes faites de brume vivante ; on dirait qu’ils font habituellement bloc avec les ténèbres, qu’ils n’en sont pas distincts, qu’ils n’ont pas d’autre âme que l’ombre, et que c’est momentanément, et pour vivre pendant quelques minutes d’une vie monstrueuse, qu’ils se sont désagrégés de la nuit. (p. 708)

 

 

Troisième Partie, Livre VIII – « Le mauvais pauvre »

 

Dans la masure Gorbeau, Marius observe longuement ce qui se passe dans le galetas des Thénardier/Jondrette. Il en résulte une nuance essentielle, à l’échelle du livre (et jusqu’à son  titre), entre pauvreté et misère :

Marius depuis cinq ans avait vécu dans la pauvreté, dans le dénuement, dans la détresse même, mais il s'aperçut qu'il n'avait point connu la vraie misère. La vraie misère, il venait de la voir. C'était cette larve qui venait de passer sous ses yeux. C'est qu'en effet qui n'a vu que la misère de l'homme n'a rien vu, il faut voir la misère de la femme ; qui n'a vu que la misère de la femme n'a rien vu, il faut voir la misère de l'enfant. (p. 723)

Dans cette nuance d’abjection morale, on trouve l’affirmation de Marius face au « nid de monstres qu'il avait sous les yeux » (p. 749) : « Il faut mettre le pied sur ces misérables. » (p. 750).

 

Quand la description fait état des murs, qui « avaient un aspect lépreux » (p. 726), j’ai songé aux Assis de Rimbaud.

La description de Cosette, « colibri parmi les crapauds » (p. 740), rappelle l’illumination liée à la poupée dans la Deuxième Partie.

La Thénardier, « une truie avec le regard d’une tigresse » (p. 746), fait toujours les frais de la misogynie inconsciente de Hugo.

Par contraste, Eponine est peut-être le personnage féminin le plus complexe du roman : amoureuse de Marius, montrant deux visages contrastés, « elle semblait pensive et ne répondait pas » (p. 742).

 

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