mercredi, 05 août 2026
III, ii-iv
J’ai atteint le début de la IVème Partie.
Au vu de ce qu’il m’a écrit cette nuit, E° nous a dépassés : il avait bien sûr deviné que le personnage pris au piège de Jondrette/Thénardier et de ses acolytes était Jean Valjean, mais trouve vexante la façon dont Hugo le souligne (« le lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître Jean Valjean »). Dans l’après-midi il m’avait écrit : « tendue, la fin de la IIIe partie ». En effet, le romanesque fonctionne à plein, comme au cinéma : même si on sait que J. V. va s’en sortir, on se demande bien comment – sans compter ce Marius confit dans son impossible dilemme et incapable d’appuyer sur la gâchette du pistolet prêté par Javert.
Hier soir, comme O* nous demandait ce qu’on pensait de cette relecture, et comme Claire et moi lui répondions tout en lui disant qu’il nous tardait vraiment de visiter enfin Hauteville-House, à Guernesey, je suis allé chercher, pour le lui montrer, mon exemplaire Hetzel de 1865, acheté pour 150 francs – le lecteur s’en souvient – chez le bouquiniste de Saintes, quand j’étais adolescent. En fait, j’aurais très bien pu relire sur ce bouquin, imprimé de façon très lisible, sur deux colonnes, mais c’est le format et le poids qui le rendent malcommode, peu maniable (cf photo ci-dessus, cliquer pour agrandir).
À présent, je suis coincé car pour les annotations je n’ai pas dépassé le début de la IIIe partie, et j’ai donc beaucoup de retard.
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Troisième Partie, Livre II – « Le grand bourgeois »
Quoique M. Gillenormand soit un épouvantable connard, et décrit comme tel, fat, violent, superficiel, j’ai très envie de m’approprier son juron favori : Par la pantoufloche de la pantouflochade ! (p. 585) Claire m’a fait remarquer que tout ce portrait est très influencé par Balzac.
« Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d'on ne sait qui, peint par Jordaens, fait à grands coups de brosse, avec des millions de détails, à la façon fouillis et comme au hasard. » (p. 586) Mon édition ne précise pas si Hugo avait en tête un tableau précis de Jordaens : après tout, il ne dit pas « peint par quelque maître flamand ».
« Il disait des grossièretés, des obscénités et des ordures avec je ne sais quoi de tranquille et de peu étonné qui était élégant. C'était le sans-façon de son siècle. Il est à remarquer que le temps des périphrases en vers a été le temps des crudités en prose. » (p. 587) Tout le roman marque le rapport très conflictuel entre Hugo et le dix-huitième siècle, en raison de l’ambivalence même de ce siècle : siècle des Lumières (et donc auquel Hugo doit sa conviction que l’éducation sauvera le monde de la misère et du crime) et de l’absolutisme. Il multiplie les piques, même contre Voltaire, et plus encore contre les poètes de cet âge. On sent bien, dans cette belle antithèse entre périphrases et crudités, que ce que critique le plus vivement Hugo, ce sont « les périphrases en vers » : l’esthétique romantique implique aussi – c’est peut-être inattendu ici – d’aller droit au but, de ne pas toujours faire savant. Il est vrai que, à part L’Harmonie imitative de la langue française du chevalier de Piis (dont je découvre en lisant l’article Wikipédia qui lui est consacré qu’il était « quarteron », soit métis, étant le fils naturel d’un chevalier et d’une femme de Saint-Domingue restée anonyme) et, dans un autre genre, l’Homère travesti de Marivaux, je ne pourrais guère m’appesantir sur la poésie française du XVIIIe siècle.
Dans la bouche de M. Gillenormand, l’épouse à qui on confie le budget du ménage « se sent souveraine, vend, achète, règle, jordonne, promet et compromet ». Le verbe jordonner m’évoque le nom argotique et un peu désuet « marie-j’ordonne » : je n’arrive plus à savoir si c'est ma mère qui l’emploie parfois, mais je l’ai parfois entendu. Par ailleurs, en rebaptisant Nicolette la servante qui se présente comme « Olympie », le « grand bourgeois » affirme son pouvoir, bien sûr, mais notamment celui de rabaisser les domestiques par la symbolique d’un nom plus populacier.
Hugo exprime de nouveau toute sa misogynie dans le portrait des deux filles de M. Gillenormand : « Les deux sœurs s’égaraient ainsi, chacune dans son rêve, à l’époque où elles étaient jeunes filles. Toutes deux avaient des ailes, l’une comme un ange, l’autre comme une oie. » (p. 592)
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Troisième Partie, Livre III – « Le grand-père et le petit-fils »
« Comme il avait deux fois de l'esprit, d'abord l'esprit qu'il avait, ensuite l'esprit qu'on lui prêtait, on le recherchait même, et on le fêtait. » (p. 594) Cette phrase cinglante semble tout droit tirée, comme me l’a dit Claire, de La Bruyère.
« ce beau pont monumental auquel succédera bientôt, espérons-le, quelque affreux pont en fil de fer » (p. 597) L’ironie de Hugo est ici évidente, et elle vient redoubler tout le long développement sur le Paris reconstruit et défiguré par les travaux de Haussmann, mais elle n’est toutefois pas sans ambivalence.
Le père de Marius sacrifie son bonheur de l’éduquer et de le voir grandir près de lui à sa fortune future, de sorte que les fleurs sont pour lui comme un enfant de substitution et qu’on peut voir dans ce père qui a « si bien l’air d’un homme et qui pleurait comme une femme » (p. 603) Hugo endeuillé lui-même.
Tout était harmonieux ; rien ne vivait trop ; la parole était à peine un souffle ; le journal, d’accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y avait des jeunes gens, mais ils étaient un peu morts. Dans l’antichambre, les livrées étaient vieillottes. Ces personnages, complètement passés, étaient servis par des domestiques du même genre. Tout cela avait l’air d’avoir vécu il y a longtemps, et de s’obstiner contre le sépulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c’était là à peu près tout le dictionnaire. Être en bonne odeur, était la question. Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes vénérables, et leurs idées sentaient le vétiver. C’était un monde momie. Les maîtres étaient embaumés, les valets étaient empaillés. (p. 607)
Au plan politique, ce portrait me fait penser à la chanson de Jean Ferrat, Un jeune, et, depuis lors, à tant de congrégations de « jeunes de droite » et à tant de notables locaux de droite, aux idées vieilles et sans relief. Au plan stylistique, Hugo annonce déjà la Tentative de description d’un dîner de têtes de Prévert (et d’ailleurs le célèbre premier vers est un décalque ironique d’un vers de Hugo, « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie »), et peut-être Céline ou Proust (ce « monde momie » me dit quelque chose mais je ne mets pas le doigt dessus).
Le paragraphe suivant, sur les ultras, me fait penser, pour le coup, à certains militants de gauche pour qui on n’est jamais assez pur, en particulier les zinzinsoumis, ces militants de LFI tellement occupés à insulter tout le monde, notamment les écologistes, sur les réseaux, qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils ont fait le vide autour de leur parti :
Être ultra, c’est aller au delà. C’est attaquer le sceptre au nom du trône et la mitre au nom de l’autel ; c'est malmener la chose qu’on traîne ; c’est ruer dans l’attelage ; c’est chicaner le bûcher sur le degré de cuisson des hérétiques ; c’est reprocher à l’idole son peu d’idolâtrie ; c’est insulter par excès de respect ; c’est trouver dans le pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royauté, et trop de lumière à la nuit ; c’est être mécontent de l’albâtre, de la neige, du cygne et du lys au nom de la blancheur ; c’est être partisan des choses au point d’en devenir l’ennemi ; c’est être si fort pour, qu’on est contre.
On comprend bien qu’il s’agit de variations et de développements sur l’expression « être plus royaliste que le roi » (out-Herod Herod en anglais, pensons aussi à l’adjectif plus courant, malgré sa forme archaïque, holier-than-thou). Pour ma part, j’ai assez envie d’adopter, comme alternative à cette expression, « chicaner le bûcher sur le degré de cuisson des hérétiques », qui m’a fait largement sourire (oui, presque rire). En anglais : “it is disputing with the executioner about the degree of roasting which heretics should undergo” (Lascelles Wraxall); “it is to cavil at the fagot on the score of the amount of cooking received by heretics” (Hapgood). En allemand, je ne vous donnerai pas la traduction de Volchert pour cette phrase. Pourquoi donc ? Eh bien, la réponse passe par l’arithmétique : le chapitre III de ce livre III compte à peu près 2700 mots en français ; en allemand, 480. Voilà un traducteur qui savait se simplifier la tâche.
Pour en revenir aux expressions à adopter, être mécontent du cygne au nom de la blancheur n’est pas mal non plus.
Le titre du chapitre V, « Utilité d’aller à la messe pour devenir révolutionnaire », est intéressant à deux égards : d’abord, d’un point de vue narratologique, il a valeur de prolepse car à ce stade personne ne peut deviner que Marius quittera les opinions royalistes de son grand-père ; ensuite, du point de vue politique, Hugo considère que sans la façon dont les révélations que Marius reçoit sur son père, et qui lui dessillent les yeux sur ce que furent vraiment – vraiment pour Hugo – Napoléon et l’Empire, il ne serait pas devenu républicain. Il s’agit quasiment d’une inversion, vu qu’on considère souvent que l’Empire a détourné et fait dévier, voire subverti, l’idéal révolutionnaire de 1789-1792.
Dans le chapitre VII, le personnage du neveu Théodule sert de ressort comique, et de double superficiel de Marius. La référence à la comédie est donnée par le personnage lui-même : « Me voilà duègne. » (p. 624). Il est aussi le modèle même du jeune libertin, dans la plus pure tradition des romans du XVIIIe siècle : « Les rendez-vous assaisonnés d’un peu de messe sont les meilleurs. Rien n’est exquis comme une œillade qui passe par-dessus le bon Dieu. » (p. 625)
En suivant Marius, Théodule finit par découvrir qu’il va fleurir, non une belle, mais la tombe de son père : « la fillette était une tombe » (p. 626). Les notes soulignent l’importance de l’année, 1828, qui est justement celle de la mort du père de Hugo ; il m’a semblé, en lisant ces lignes, qu’il y avait surtout le même coup de théâtre lyrique et poignant que dans le célèbre poème « Demain, dès l’aube… ». Marius pleurant son père, c’est aussi Hugo portant le deuil de Léopoldine.
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Troisième Partie, Livre IV – « Les amis de l’ABC »
Combeferre « préférait la blancheur du beau au flamboiement du sublime » (p. 635), ce qui le situe du côté de Washington et Danton, mais ce qui constitue aussi une énième réflexion de Hugo sur les deux pôles de la sensibilité romantique.
Jean Prouvaire « s’appelait Jehan, par cette petite fantaisie momentanée qui se mêlait au puissant et profond mouvement d’où est sortie l’étude si nécessaire du Moyen-Âge » (p. 636)
Bahorel porte « des gilets téméraires et des opinions écarlates » (p. 639). Ce n’est pas souvent qu’on tombe sur une hypallage (ça change de ibant obscuri etc.) mais comme souvent à l’ère moderne cette figure de style est d’emploi burlesque ou parodique. On ne peut pas sérieusement employer l’hypallage.
Laigle de Meaux, songeur, « avait l’air d’une cariatide en vacances » (p. 643) ; j’ai songé, moi, au Penseur de Rodin.
Du très long discours de Grantaire ivre, que ses amis tentent de faire taire mais que Hugo aurait dû abréger (à quoi sert cette longue litanie ?), j’ai retenu la pique contre les Etats-Unis, démocratie viciée par l’esclavagisme : « Si je n’admire pas John Bull, j’admirerai donc frère Jonathan ? Je goûte peu ce frère à esclaves. Ôtez time is money, que reste-t-il de l’Angleterre ? Ôtez cotton is king, que reste-t-il de l’Amérique ? » (p. 651). De manière assez amusante, il me semble qu’on associe davantage, à notre époque, le slogan time is money, au capitalisme états-unien. D’après la WP anglophone, fréquemment attribué à Benjamin Franklin, l’aphorisme se trouvait déjà au début du XVIIIe siècle dans la presse whig.
07:02 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)


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