samedi, 08 août 2026
9/14e
Ma mère nous a offert, pour nous remercier de l’avoir aidée avec les formalités d’ETA pour Guernesey, le catalogue de l’exposition Hugo et l’architecture qui s’achèvera en novembre prochain, et que nous irons peut-être voir. Le catalogue, en tout cas, est très bien : outre les nombreux dessins liés au long séjour du « proscrit » dans les îles anglo-normandes, il y a deux dessins du château de Vianden, visité en juillet 1998, et où Claire et moi avions été photographiés par un couple d’Allemands (j’adore cette photo).
Depuis hier soir, j’en suis « rendu » au livre X de la quatrième partie ; ça n’avance guère, entre les promenades etc. Pas grave, je voulais seulement avoir terminé pour la mi-août.
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Quatrième Partie, Livre I – « Quelques pages d’histoire »
Hugo s’amuse toujours avec les titres des chapitres, qui, dans l’analyse historiographique, jouent avec le vocabulaire de l’imprimerie : Bien coupé / Mal cousu…
Son analyse de la dynastie royale sous la Restauration est tout à fait juste, au plan général :
Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial, c’est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.
Elle crut qu’elle avait de la force parce que l’Empire avait été emporté devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s’aperçut pas qu’elle avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu’elle aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon. (p. 802)
Après l’analogie notée hier, nouvel emploi du mot traduction, assez classique (en retournant l’analogie, souvent en théorie de la traduction le texte original est perçu comme le texte divin, intouchable) :
Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font sur-le-champ des traductions ; traductions hâtives, incorrectes, pleines de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d’esprits comprennent la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds, déchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la besogne est faite depuis longtemps ; il y a déjà vingt traductions sur la place publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque contre-sens une faction ; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte, et chaque faction croit posséder la lumière. (p. 816)
Dans le chapitre V, Hugo, expliquant pourquoi « entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares » (p. 832), livre cette description magnifique du peuple déchaîné face à l’injustice :
Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation. (p. 831)
Hapgood (1887) a traduit ce passage aussi méticuleusement que brillamment, en conservant savage, et en traduisant l’adjectif « farouches » par wild. On trouve aussi, dans son texte, l’usage archaïque du nom wise dans une locution figée (‘in terrible wise’).
Savage. Let us explain this word. When these bristling men, who in the early days of the revolutionary chaos, tattered, howling, wild, with uplifted bludgeon, pike on high, hurled themselves upon ancient Paris in an uproar, what did they want? They wanted an end to oppression, an end to tyranny, an end to the sword, work for men, instruction for the child, social sweetness for the woman, liberty, equality, fraternity, bread for all, the idea for all, the Edenizing of the world. Progress; and that holy, sweet, and good thing, progress, they claimed in terrible wise, driven to extremities as they were, half naked, club in fist, a roar in their mouths. They were savages, yes; but the savages of civilization.
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Quatrième Partie, Livre II – « Eponine »
Pas noté grand-chose, mais j’aime énormément ce personnage d’Eponine, subtil, double, fugace. J’aime beaucoup aussi, parmi les personnages secondaires, ce M. Mabeuf passionné d’horticulture et bibliophile, qui sombre toujours davantage dans la misère (tout en gardant sa servante, ces dispositions économiques sont difficiles à saisir avec le recul), et qui d’ailleurs s’imagine, après avoir reçu sa visite impromptue et étrange, qu’Eponine (nouvelle Esmeralda ?) était une créature surnaturelle :
Une heure plus tard, quand il fut couché, cela lui revint, et, en s’endormant, à cet instant trouble où la pensée, pareille à cet oiseau fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu à peu la forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusément :
« Au fait, cela ressemble beaucoup à ce que la Rubaudière raconte des gobelins. Serait-ce un gobelin ? »
J’ai noté ce passage aussi à cause de la façon dont Hugo décrit le passage progressif de la veille au sommeil (la pensée, oiseau qui se métamorphose en poisson pour traverser la mer – c’est baroque et c’est biscornu).
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Quatrième Partie, Livre III – « La maison de la rue Plumet »
Le cadeau que nous a fait ma mère ne pouvait mieux tomber : Les Misérables est un roman pétri d’architecture. Et cette maison, en particulier, avec sa longue étroite allée couverte inconnue même des voisins, ne peut que prêter aux rêveries à partir du roman. (L’imaginaire des lieux a toujours joué très fort pour moi ; à treize ou quatorze ans j’ai commencé l’écriture d’un roman nullissime sous influence directe de la ferme dans Que ma joie demeure ; à trente ans passés j’ai commencé à tenir un blog avec une idée de départ qui relevait assez de la géographie…)
La description du jardin côté rue Plumet se situe entre les contes de Perrault (ou de Mme de Villeneuve – Claire m’a dit qu’il y a de vraies similitudes avec La Belle et la Bête) et les pages bucoliques de La Faute de l’abbé Mouret. J’aimerais tout citer car c’est sublime :
Ce jardin n’était plus un jardin, c’était une broussaille colossale ; c’est-à-dire quelque chose qui est impénétrable comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid, sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme une tombe, vivant comme une foule.
En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui aspire les effluves de l’amour cosmique et qui sent la sève d’avril monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s’y réfugiaient, et c’était un spectacle divin de voir là tourbillonner en flocons dans l’ombre cette neige vivante de l’été. (p. 862)
Titres : le chapitre V (« La rose s’aperçoit qu’elle est une machine de guerre »). Cosette, s’apercevant dans le miroir après des années à se penser ou se savoir laide, se trouve elle-même éblouissante. Machine de guerre, aujourd’hui on dirait bombe ou bombasse.
Hugo, d’ailleurs, reprend le motif classique du premier regard en l’assumant (plus tard, je ne sais plus quand, il signale sa conscience du topos, voire du cliché) :
À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui troubla Cosette.
Il lui fit le même mal et le même bien. (p. 873)
Ce livre III s’achève avec « La cadène », le spectacle horrible – vu à la fois par Cosette qui ne comprend pas et par Jean Valjean qui se souvient – du cortège des forçats emportés vers le bagne, description qui lorgne du côté de Dante :
Toutes les détresses étaient dans ce cortège comme un chaos ; il y avait là l’angle facial de toutes les bêtes, des vieillards, des adolescents, des crânes nus, des barbes grises, des monstruosités cyniques, des résignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insensées, des groins coiffés de casquettes, des espèces de têtes de jeunes filles avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et, à cause de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne manquait que la mort. On voyait sur la première voiture un Nègre, qui, peut-être, avait été esclave et qui pouvait comparer les chaînes. L’effrayant niveau d’en bas, la honte, avait passé sur ces fronts ; à ce degré d’abaissement, les dernières transformations étaient subies par tous dans les dernières profondeurs ; et l’ignorance changée en hébétement était l’égale de l’intelligence, changée en désespoir. Pas de choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme l’élite de la boue. (p. 887)
10:11 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)


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