samedi, 25 juillet 2026
« aussi lui »
Le récit a parfois des accents balzaciens, et on a d’ailleurs tort d’opposer Hugo et Balzac. Leurs styles respectifs – et il faudrait reprendre Dumas aussi – ne sont pas si éloignés que cela. Dans le chapitre XIII du livre I, cela transparaît dans des notations comme celle-ci : « dans un caractère comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d’eau. Ces creusements-là sont ineffaçables ; ces formations-là sont indestructibles. » (p. 57)
Dans le même chapitre, je veux retenir aussi cette phrase : « Il examinait sans colère, et avec l’œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de chaos qui est encore dans la nature. » (ibid.) N’y a-t-il pas quelque préfiguration du structuralisme ?
Dans le chapitre XI, qui est celui dans lequel Hugo critique et recontextualise l’aversion de l’évêque pour Napoléon, il y a une formule étrange : « Mgr Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d’esprit de parti, son heure d’amertume, son nuage. » (p. 51)
Cette incise, aussi lui (au lieu de lui aussi), m’a fait trouver des occurrences, de la même époque voire de la même plume, que je trouve amusant et même instructif de verser au dossier :
On oublie seulement qu’il [Molière] serait mort, aussi lui, comme tant d’autres, qui n’ont pas laissé pourtant de faire rire les « honnêtes gens » de leur temps, s’il n’y avait rien de plus dans son œuvre que dans la leur. (Ferdinand Brunetière, Etudes sur le XVIIe siècle, 1890)
Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot drapeau, n’a pas en effet l’unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue, il est venu au monde, aussi lui, pour définir dans de l’écriture artiste, ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils des êtres raffinés et des choses riches : mais cela, en une étude appliquée, rigoureuse, et non conventionnelle et non imaginative de la beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, en ces dernières années, de la laideur. (Goncourt, préface aux Frères Zemganno, 1879)
« Sans doute la Esmeralda ne songeait pas au capitaine sans amertume. Sans doute il était affreux qu’il eût été trompé aussi lui, qu’il eût cru cette chose impossible, qu’il eût pu comprendre un coup de poignard venu de celle qui eût donné mille vies pour lui. » (Notre-Dame de Paris, 1831)
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vendredi, 24 juillet 2026
Un juste
Ce soir, j’ai achevé la lecture du livre I, « Un juste » (pp. 5-61 du Pléiade) et commencé le livre II de la première partie : l’errance du forçat dans les rues de Digne où tout le monde, même le molosse, le rejette, c’est d’une beauté !
Pour en revenir au livre I – Adolescent, je n’avais peut-être pas saisi pourquoi Hugo place, en frontispice de son roman, ce long portrait d’un personnage qui disparaît dès qu’il fait don de son hospitalité et de ses chandeliers d’argent à Jean Valjean. Bien sûr, la figure de M. Myriel permet d’articuler toute la fin du 18e siècle, la Révolution et l’Empire, avec l’histoire sociale du 19e siècle, mais le plus important est de situer le roman sous l’égide de ce grand homme simple et bon, dont la théologie s’exprime en pratique et qui rappelle de façon aiguë le vrai message du Christ. Le vœu de pauvreté est ce qui souligne le rejet de l’indigence organisée.
Hugo s’est appuyé sur un personnage réel, Mgr de Miollis, qu’il a beaucoup romancé sans doute, mais ce qui vient suggérer l'hypothèse référentielle sans même consulter l'appareil critique, c’est qu’il lui reproche son antibonapartisme (p. 52). Soit dit en passant, la fixette de Hugo sur Napoléon et son antithèse entre le grand despote et « le petit » font partie des rares choses qui m’échappent totalement chez lui.
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jeudi, 23 juillet 2026
Embarqué-es pour une (re)lecture
23 juillet
Ce soir j’ai commencé ma (re)lecture des Misérables.
Contexte : notre ami E° souhaitant lire le roman, nous avons eu l’idée – comme l’envie nous en titillait depuis quelque temps aussi – de le relire, Claire et moi. C’est notre ami É* qui nous en a aussi donné l’idée, car il ne l’avait jamais lu et en est sorti émerveillé l’an dernier… émerveillé et étonné, car il ne s’attendait « pas du tout à ça ».
Claire l’a également commencé ce soir, elle sur liseuse, moi dans l’exemplaire du Pléiade emprunté à la B.U.
Encore du contexte : Claire et moi l’avons lu à peu près au même moment, au milieu de l’adolescence. Je me rappelle clairement l’avoir acheté, en classe de troisième, chez le bouquiniste de Saintes, pour la somme alors énorme de 150 euros ; il s’agissait de la deuxième édition Hetzel, parue alors que Hugo était encore en exil. C’est sur ce colossal volume, imprimé sur deux colonnes, avec gravures, que j’ai lu Les Misérables autour de 1987-88, sans doute en hiver car je me revois lisant une partie à Cagnotte, au coin du feu, sans électricité à la suite d’une coupure de courant qui avait pu durer quelques heures, comme cela arrivait.
J’avais adoré, mais en le relisant, et avant même d’avoir eu besoin de beaucoup avancer, je pense (et suis même certain) que j’avais lu certains chapitres en diagonale. Mes connaissances en philosophie et en histoire politique, entre autres, ne me permettaient probablement pas de saisir vraiment, ni seulement d’accrocher – pour prendre un seul exemple – au chapitre dans lequel Monseigneur Bienvenu discute des excès de la révolution avec le conventionnel mourant. Mais peut-être que si... Peut-être que je calomnie l’enfant de treize ans que je fus. Après tout, vers cette même époque j’ai lu et même dévoré tout le théâtre de Hugo, Cromwell inclus (mais pas sa préface, haha).
Bien que j’eusse aimé relire sur mon vieux Hetzel, je n’ai pu que constater que le confort de lecture, notamment pour mes yeux de quinquagénaire, serait insuffisant. L’autre avantage du Pléiade, édité et annoté par Henri Scepi et Dominique Moncond’huy, est que bien des points un peu obscurs peuvent être aisément levés sans avoir à googler, et donc risquer de tomber dans le trou du lapin d’Alice : je me connais, je vérifie telle référence factuelle qui m’échappe, et je m’interromps pendant cinq minutes, au bas mot, pour lire telle et telle page ouverte de fil en aiguille.
Dernier point : vais-je tenir régulièrement ce carnet de lecture ? On verra. Dans l’idée, oui, j’aimerais. L’idée est surtout de faire part des discussions que nous aurons avec Claire et E°, et de noter toute bricole qu’il me prend l’envie de noter. Pas d’ébauche de thèse ni de réflexion concertée ou profonde sur les thèmes etc. De l’encre, il en a coulé sur ce livre, et plus experte, mieux informée.
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