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mardi, 04 août 2026

II, viii et III, i

    J’ai repris la lecture hier, mais par contre je me suis interrompu dans l’écriture ici depuis samedi, de sorte que j’ai six livres de retard, en comptant le livre VIII de la deuxième partie, dont je n’ai rien dit.

Tout ce livre VIII, d’ailleurs, tourne autour de la façon dont Fauchelevent fait sortir Jean Valjean du couvent pour l’y faire ré-entrer, mais cette fois-ci ouvertement, en le faisant passer pour son frère, Ultime, et en le faisant agréer et embaucher comme aide jardinier par la mère supérieure. Dans le chapitre III, la façon dont la mère supérieure s’exprime « avec une loquacité d’écluse lâchée » pour expliquer que la loi de Dieu prime sur la loi humaine et donc justifier l’inhumation de la mère Crucifixion est comme une parodie dans laquelle Hugo exagère tous ses tics d’écriture, de façon parfois amusante, parfois pesante. Dans le chapitre VII, Jean Valjean sorti du cercueil doit dégourdir son corps : « il fallut, en quelque sorte, qu’il se dégelât du sépulcre » (p. 552). Malgré la gravité dramatique de l’enjeu, le chapitre VIII est une scène de comédie, vu que c’est Fauchelevent qui fait toutes les réponses pour son prétendu frère.

Enfin, le titre du chapitre IX, « Clôture », désigne à la fois la conclusion de la Deuxième Partie et la claustration : « Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres. Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. » (p. 558) Le long passage des pages 560 à 563 montre comment, dans le regard et le jugement de Jean Valjean, le couvent est un lieu de privation et d’enfermement pire que le bagne, non seulement car les conditions y sont pires mais surtout car les femmes enfermées « n’avaient rien fait » : « d’un côté des miasmes, de l’autre un ineffable parfum » (p. 561).

 

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Troisième Partie, Livre I

Le livre I, long essai lyrique sur le gamin de Paris, est construit comme le livre I de la précédente, « Waterloo » : l’essai débouche au dernier chapitre sur le personnage (Thénardier là, ici Gavroche – et d’ailleurs l’un n’est-il pas le père de l’autre ?). Vu que j’évoque la structure, j’ai constaté qu’après trois parties de huit livres chacune, les deux suivantes en comptaient respectivement quinze et neuf, soit le même nombre de livres, mais dissymétriquement : Hugo applique à la structure de la tragédie classique, à ses cinq actes, ce qu’il a fait en « disloqu[ant] ce grand niais d’alexandrin ».

Dans le chapitre III, l’accumulation rabelaisienne débouche, de fait, sur une référence au carnavalesque de Rabelais :

Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un bambin et des guenilles comme un philosophe, pêche dans l’égout, chasse dans le cloaque, extrait la gaieté de l’immondice, fouaille de sa verve les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule, tempère Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis le De Profundis jusqu’à la Chie-en-lit, trouve sans chercher, sait ce qu’il ignore, est spartiate jusqu’à la filouterie, est fou jusqu’à la sagesse, est lyrique jusqu’à l'ordure, s’accroupirait sur l’Olympe, se vautre dans le fumier et en sort couvert d’étoiles. Le gamin de Paris, c’est Rabelais petit. (pp. 567-8)

La dernière phrase est, d’ailleurs, un alexandrin. On peut aisément montrer que certains discours sur les « belles infidèles » et sur les traductions qui étaient généralement des réécrtures jusqu’au vingtième siècle sont du grand n’importe quoi en citant la traduction d’Isabel Hapgood (1887), à la fois d’une très grande précision, sans omission, et très fidèle au point de vue du style et du rythme :

This being bawls and scoffs and ridicules and fights, has rags like a baby and tatters like a philosopher, fishes in the sewer, hunts in the cesspool, extracts mirth from foulness, whips up the squares with his wit, grins and bites, whistles and sings, shouts, and shrieks, tempers Alleluia with Matanturlurette, chants every rhythm from the De Profundis to the Jack-pudding, finds without seeking, knows what he is ignorant of, is a Spartan to the point of thieving, is mad to wisdom, is lyrical to filth, would crouch down on Olympus, wallows in the dunghill and emerges from it covered with stars. The gamin of Paris is Rabelais in his youth.

D'après les notes de l’édition Pléiade, l’air du Chie-en-lit est lié aux masques de carnaval ; d’après le Wiktionnaire, Jack Pudding désigne une figure de bouffon. Habile, Hapgood a donc restitué textuellement une des deux références populaires (Matanturlurette) et trouvé un équivalent culturel pour l’autre.

Un passage du chapitre V m’a fait penser à mon vieux projet d’écriture (dans l’autre blog), les Kleptomanies überurbaines. Il aurait fallu que je m’y consacre (consacrasse ?) plus sérieusement, c’est-à-dire que je me promène plus systématiquement, et crayon en main, dans ces lieux de frange à Tours-nord où se côtoient des lambeaux de campagne et une fièvre de constructions périurbaines, surtout à vocation commerciale. Voici ce passage, qui m’a aussi évoqué le concept de loiterature développé par Ross Chambers dans un essai qui m’a marqué mais dont je n’ai encore rien fait :

Errer songeant, c’est-à-dire flâner, est un bon emploi du temps pour le philosophe ; particulièrement dans cette espèce de campagne un peu bâtarde, assez laide, mais bizarre et composée de deux natures, qui entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue, c’est observer l’amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin de l’herbe, commencement du pavé, fin des sillons, commencement des boutiques, fin des ornières, commencement des passions, fin du murmure divin, commencement de la rumeur humaine ; de là un intérêt extraordinaire.

De là, dans ces lieux peu attrayants, et marqués à jamais par le passant de l’épithète : triste, les promenades, en apparence sans but, du songeur.

Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris, et c’est pour lui une source de souvenirs profonds. (p. 569)

 

Comme pour le long développement sur le couvent, Hugo va de la fascination dans son exploration de la figure complexe du gamin des rues à la dénonciation du système qui permet à ces êtres d’exister tels quels, tout bonnement. L’auteur des Misérables n’hésite jamais, de romancier et peintre, à se faire moraliste, au sens du Grand Siècle : « Tôt ou tard la splendide question de l’instruction universelle se posera avec l’irrésistible autorité du vrai absolu ; et alors ceux qui gouverneront sous la surveillance de l’idée française auront à faire ce choix : les enfants de la France, ou les gamins de Paris ; des flammes dans la lumière ou des feux follets dans les ténèbres. » (p. 576)

Ce qui est toujours frappant, c’est à quel point les passages quasiment interminables d’érudition (parodiés par Hugo lui-même dans la longue tirade de la mère supérieure, cf livre VIII de la Partie II et ce que j’en ai dit supra) sont aussi l’occasion de raccourcis, de simplifications schématiques : « Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous avons coudoyé, la nudité grecque, l’ulcère hébraïque et le quolibet gascon. » (p. 578) Il résume donc toute la civilisation hébraïque à un « ulcère » : on a vu des formules moins tranchantes se faire recaler pour antisémitisme.

 

Dernier point sur ce livre I, et toujours dans les références culturelles du chapitre X : Paris « n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote » (ibid.). Que Hugo, en homme de son temps (même si je n’aime pas cet argument – après tout, lui comme beaucoup d’autres pouvaient avoir des opinions très progressistes et très en avance sur leur temps, pourquoi pas alors sur les questions de racisme ou d’égalité hommes/femmes ?), ne fasse qu’allusion à la tragédie de Saartjie Baartman sans paraître savoir le scandale qu’a représenté la privation de liberté, l’exhibition, l’animalisation puis la dissection publique d’une femme noire, soit… Mais que Henri Scepi et Dominique Moncond’huy, auteurs de l’appareil critique en 2018 (on ne parle pas de la vieille édition Pléiade qui remonte à je ne sais quand), s’en tirent avec la note suivante, c’est proprement scandaleux :

La Vénus hottentote (1789-1815), esclave d’Afrique du Sud aux fesses hypertrophiées et aux organes génitaux protubérants, attisa la curiosité des badauds et des savants à Londres puis à Paris de 1810 à 1815.

Pas un mot pour dire que l’adjectif hottentot est raciste. Comme à l’époque de Hugo, cette femme n’a pas de nom. Or, cette note a été publiée en 2018, seize ans après la restitution de la dépouille de Saartjie Baartman à l’Afrique du Sud après la demande formulée par les Khoï-Khoï en 1994. Pas un mot non plus sur les circonstances dans lesquelles elle est morte. Or, dès 1998, l’excellent documentaire de Zola Maseko avait commencé de faire la lumière sur cette tragédie. Pour tout dire, je suis même allé vérifier la version de septembre 2016 de l’article qui est consacré à Saartjie Baartman dans la WP anglophone, et tout est déjà là. Il suffisait de prendre quelques minutes pour redonner un nom à cette femme et pour resituer sa tragédie. Cette note est totalement scandaleuse et elle déshonore ses auteurs.

 

07:25 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)