dimanche, 05 avril 2026
2026 ֍ Bobines, 14
Dans My Father’s Shadow, excellent film nigérian d’Akinola Davies vu hier, et qui se passe le jour de l’annulation des élections par la junte militaire le 12 juin 1993, un des personnages parle de « democrazy ». C’est sous l’angle politique, pour changer un peu des différentes recensions lues dans la presse française ou britannique, que j’ai envie de parler de ce film.
Tout d’abord, SPOILER ALERT. Tout le principe narratif du film repose sur une indétermination : cette « journée avec mon père » (pour reprendre le titre français, plus ambigu donc meilleur) est-elle un fantasme des deux enfants alors que leur père est déjà mort ou a-t-elle vraiment lieu ? Les éléments de décalage par rapport au réel ne manquent pas : réplique en voix off de la première scène, conditions de l’apparition du père, cadrage temporel invraisemblable de la journée, scène de la plage, apparitions fugaces d’une femme en boubou bleu ciel (la mère ?), scène du parc d’attractions entièrement vide, saignements de nez du père, surprise ou effroi des proches du père (sœur, patron du parc d’attractions, serveuse au bar) quand iels le voient… Toutefois, l’hypothèse de l’irréalité ne tient pas non plus, notamment parce que le point de vue des garçons implique de nombreux moments d’incompréhension de ce qui se passe, sans arrangement. Le film oscille entre les deux, ou plutôt, comme dans la scène dédoublée de l’offrande du collier à Olaremi, superpose les deux modes narratifs.
Autant dire que cela signifie que le film est très bien écrit (par Wale Davies, le frère aîné du réalisateur), et mieux filmé encore.
Il faudrait pouvoir citer tous les plans qui m’ont ému ou impressionné, mais ma mémoire n’est pas à la hauteur. C* trouvait que la scène finale de l’enterrement était en trop, car elle simplifiait l’histoire en la réduisant à une explication. Plus j’y réfléchis, et plus il me semble que non, justement parce que chacune des deux versions laisse un important résidu non conforme. En fin de compte, la logique linéaire selon laquelle on regarde nécessairement un film ne doit pas être négligée. En ce sens, la Wikipédia anglophone a raison de présenter comme suit la fin du film : “Folarin quickly flees the scene with his sons and tries to bring them home, but they are stopped at a military checkpoint by an aggressive soldier who claims to recognize Folarin from a violent incident in the previous week. Folarin's nose bleeds heavily and they are eventually allowed to pass. Some time later, Folarin has died and Akin, Remi and their mother attend his funeral.” Oui, some time later : la dernière scène est à part, distincte, sans qu’on puisse être sûr·e s’il s’agit d’une invitation à remettre en cause tout le récit réaliste ou d’une scène ultérieure.
C’est ici que je veux situer le propos du film dans sa dimension politique. La fameuse « journée avec mon père » correspond à la journée du 12 juin 1993, restée tristement célèbre dans les mémoires nigérianes : plutôt que de déclarer vainqueur MKO Abiola, la junte militaire annula purement et simplement les élections. Dans le bar, en début de soirée, le père regarde cette annonce en direct à la télévision avec ses amis, et toujours en compagnie de ses fils, avant de chercher à rentrer au village au milieu des émeutes qui débutent et des barrages militaires. À plusieurs reprises au cours du film, les trentenaires évoquent la responsabilité de la génération de leurs aînés dans la mise en place d’un autoritarisme qui appauvrit le pays et l’empêche d’aller de l’avant. Un personnage féminin (me semble-t-il) déclare que ça ira mieux pour la génération des deux garçons, Olaremi et Akinola. Le film représente aussi, d’après moi, la génération « intermédiaire », née au moment de l’indépendance (1960), dont l’enfance correspond à la guerre civile (dite « du Biafra ») et dont l’adolescence et la vie de jeune adulte ont été rythmées par la succession des coups d’État, des couvre-feu ; c’est la génération de Ben Okri, qui, après le recueil réaliste Stars of the New Curfew, a choisi d’imaginer différemment l’avenir de la nation dans sa trilogie The Famished Road / Songs of Enchantment / Infinite Riches.
Ainsi, la superposition de deux lectures/visions différentes du réel, au moment même où le pays va s’enfoncer dans une de ses crises politiques les plus fortes, correspond à ce décalage entre les aspirations populaires et la confiscation du pouvoir démocratique. Pour en revenir au mot-valise democrazy, le peuple devient fou, c’est-à-dire qu’il ne sait plus comment se situer face au réel. Les deux garçons, Remi et Akin, représentent la génération suivante, celle qui devra essayer de faire émerger une autre vision, et qui, de fait (le film est de 2025), a connu la transition démocratique.
L’événement principal du film, qui est à peine montré, dans des flashes très brefs, c’est le massacre de Bonny Camp (drame fictif qui entrecroise plusieurs répressions militaires différentes). À peine montré en tant que tel, il est dans tous les discours, à la une de tous les journaux. On comprend vite – et c’est cela qui vient renforcer l’hypothèse que le père est déjà mort – que Fọlárìn fait partie des opposants capturés par l’armée et massacrés à Bonny Camp. Mort-vivant, si on s’en tient à la double perspective réaliste/imaginaire dont j’ai dit plus haut qu’on ne pouvait pas en décider ni la trancher, il représente alors toutes les victimes de l’arbitraire militaire nigérian, par exemple – et je cite ce cas-là car il fait partie des rares que ne cite pas le réalisateur dans un très riche et passionnant entretien avec le magazine Double Croche – l’écrivain Ken Saro-Wiva et les autres militants écologistes du peuple Ogoni pendus par le régime de Sani Abacha deux ans et demi plus tard.
L’ambivalence de Fọlárìn , et de toute sa génération en fait, repose aussi dans la dualité de son nom : connu par ses deux fils sous son seul nom de Fọlárìn (qui signifie « celui qui marche avec [la] richesse »), les gens de Lagos l’appellent familièrement et respectueusement Kapo, ce qui implique une position militaire sans rapport avec les boulots de misère qu’il est censé occuper pour faire vivre sa famille. Le Nigeria est donc, comme ce père qui marche beaucoup dans le film – ou qui se laisse transporter sur une motocyclette ou à l’arrière d’une voiture –, pris entre la promesse des richesses déjà présentes et la caporalisation, la soumission à l’ordre militaire, la reproduction infinie du cycle de la violence. Que le regard des garçons soit pris dans une forme de confusion ou d'indistinction face à ces deux courants divergents n'est sans doute pas très optimiste. Mais faut-il l’être ?
Pour une des nombreuses recensions nigérianes, cf ici.
07:33 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 29 mars 2026
2026 ֍ Bobines, 13
Henry James a raison : c’est comme si on y était allé. Et je n’y suis jamais allé.
C’est vrai de New York, mais Henry James ne pouvait pas le savoir.
Peut-on, pour autant, “décalquer” sur New York le début du texte de James sur Venise ? Oh, je ne l’ai pas sous les yeux, mais il suffirait de quelques ajustements, de fines substitutions lexicales.
Le vaporetto glisse sur l’eau, ça sent l’œuf pourri.
Long plan-séquence (l’odeur n’y est pas) qui crée progressivement la confusion : le vaporetto s’approche de la statue de la Liberté. En fin de compte, je suis à Genève, avec toi, sur le lac.
Il est temps de se réveiller : je vais dire des choses compromettantes.
06:01 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 22 mars 2026
2026 ֍ Bobines, 12
Ce film sent le réchauffé. La série était très bien, quoique la saison 5 battît déjà de l’aile. (On a eu, avec une collègue, tout un échange sur l’imparfait du subjonctif. En relisant avant-hier un chapitre de ma traduction, j’ai souligné une phrase qui illustrera à merveille pourquoi il ne faut pas l’employer même quand il est a priori contraint par la concordance des temps.) Ici, tout est morne. In the bleak midwinter : bleak, pour le coup, mais sans souffle, sans âme.
Les décors restent très beaux, mais la retouche numérique généralisée les esthétise trop. Les musiques, une des forces de la série, sont très bien – et quel plaisir d’entendre tout d’un coup la voix d’Amy Taylor… Le vrai problème, c’est que le scénario fait traîner le seul et unique incident ou événement du film en longueur, comme dans certains interminables westerns ; c’est d’ailleurs au western que le film emprunte tous ses codes. Et aussi, ce n’est pas rien, qu’à l’exception de Barry Keoghan (qui est toujours excellent, et toujours différent à chacun de ses rôles) l’interprétation est, au mieux, médiocre. Or, la force principale de Peaky Blinders, c’était ses acteurices : Helen McCrory, Paul Anderson, Tom Hardy, Natasha O’Keeffe… Plus que jamais, sans doute influencé par les torrents d’éloges versés sur lui après sa prestation sans relief dans Oppenheimer, Cillian Murphy trimbale la même tronche et les mêmes intonations tout au long du film.
Bref, nul risque qu’on ne s’emmerdât point.
22:49 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 15 mars 2026
2026 ֍ Bobines, 11
Grand panoramique qui va de la grande bâtisse aux fenêtres murées, au toit en partie effondré, à l’enclos où courent en liberté les chiens. Sans laisse, il faudrait dire – mais « en liberté » ? On entend le chant de la bouscarle. Un homme pleure près du ruisseau où ne se trouve plus le pont. Changement de plan-séquence : même lieu avec le pont bien en place. Des enfants jouent, des bicyclettes passent. On n’a pas tout le temps de se faire des films.
16:30 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 08 mars 2026
2026 ֍ Bobines, 10
In memoriam F. Wiseman
dans ce film il y a peu de filles
gros plans visages
il y a la prof qui explique doctement
ou alors ça se mélange avec la série un peu kitsch
gros plans visages
lèvres
surgé goguenard et blasé
sa mine goguenarde se confond avec celle
du flic tête-bêche sceptique
des bobards de son collègue
il y a un cadavre aussi
il y a un cadavre
il ne faudrait pas écrire « aussi » —
il y a un cadavre
on sait que c’est un documentaire et qu’on voit un cadavre
et puis non le type est ivre mort
mais pas
mort
comme dans cette séquence terrible chez Depardon
on sait ce qu’on a vu
on voit ce qu’on voit
on fait avec
la pellicule grise du temps qui passe
16:47 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 01 mars 2026
2026 ֍ Bobines, 9
L’adversaire renvoie la balle de celluloïd avec la tête, Marty la lui renvoie en soufflant dessus ; l’arbitre a l’air blasé.
D’un carton vidé par une fenêtre s’échappent des centaines de balles jaunes, qui roulent et rebondissent sur le trottoir.
La première image, il me semble, est celle d’une boîte à chaussures.
Des facilités de mise en scène, comme la tête dépitée puis furieuse de l’industriel quand le pongiste ne respecte pas le contrat.
Des têtes, des gestes, des regards.
Pour le tennis de table, il faudrait savoir si c’est si dur que ça de filmer un point sans utiliser la caméra fixe des télédiffusions sportives.
La balle file, le film moins.
T. C. est excellent.
06:45 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 22 février 2026
2026 ֍ Bobines, 8
Décidément, c’est une manie, de publier le dimanche un texte inspiré d’un film que j’aurai vu le lendemain.
La jeune fille prie pour que le temps s’arrête.
La voilà toujours revenue à ce point du temps.
Elle marche malhabilement en petites socques, frigorifiée par la neige, épuisée par les allées et venues dans les escaliers.
Le film s’arrête le lundi soir. On revient à dimanche.
Un autre point du temps, ça n’avance en rien.
Galerie de personnages burlesques, caricaturaux : on se croirait dans la Manga de Hokusaï.
Dimanche soir, le jeune homme veut partir en France apprendre la cuisine française.
Lundi il fuit ou tente de fuir avec la jeune femme, accusée de sorcellerie.
Les deux amis n’en peuvent plus de se gaver de riz.
Dimanche prochain ce sera comme dimanche dernier, c’est-à-dire aujourd’hui.
Le non-retour est l’inverse du départ : un chant fait de buée.
L’auteur de feuilletons a enfin trouvé une idée en éprouvant la douleur de sa propre mort.
La jeune femme serre un billet sacré entre les doigts, prend une grande inspiration, se retourne vers le cellier.
La jeune fille serre quelque chose entre les doigts, de la buée s’échappe de ses lèvres, et elle se retourne vers le cellier.
La jeune femme serre entre les doigts une petite perle, inspire, a l’air déroutée se retourne vers la réserve de bière.
On est déjà dimanche en quinze, ce qu’on ne peut écrire qu’un autre jour que dimanche.
Pourtant c’est dimanche.
C’est toujours dimanche.
21:14 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 15 février 2026
2026 ֍ Bobines, 7
Trop de films tournés à Paris, mais on ne peut empêcher personne de tourner un film à Paris. À côté de ça, j’attends de voir ne serait-ce qu’une scène d’un seul film français largement diffusé, ou même d’un film états-unien, rue Colbert, ou dans le quartier des artisans, ou sur les bords de Loire rive sud, ou devant le rhinocéros de la gare. Je n’avais qu’à apprendre à faire des films, au lieu de pondre des pattes-de-mouche (et de me tromper même dans le langage : quel serait l’équivalent cinématographique d’une expression incohérente comme celle que je viens d’écrire ? un faux raccord ? ou plus audacieusement un point de vue inhabituel ?).
Au cinéma, quel est l’équivalent d’une parenthèse, et d’une parenthèse dans une parenthèse ?
Quand j’ai commencé à tenir des carnets en Touraine, l’idée était, vaguement, de boucler un livre du type Le Département d’Indre-et-Loire ; ça a vite dérapé mais je n’oublie jamais que j’avais commencé, à l’automne 2005 aussi, un roman qui s’intitulait Le vil Landru à Villlandry.
Refourguer des dizaines de livres, vider un peu les étagères.
05:40 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 08 février 2026
2026 ֍ Bobines, 6
On le verra demain, mais c’est un film à voir demain, oui, le lendemain, par un lundi d’hiver, pas trop frais en milieu d’après-midi, douceur et trombes d’eau en sortant du cinéma : sous la pluie, alors qu’il accroche son vélo, en ferme l’antivol, M* nous dit ce qu’il a pensé la semaine dernière du film que nous venons de voir, et que nous avons vraiment aimé, lui pas trop. Jusqu’à l’arrêt de bus, puis dans le bus, ballotté·es nous évoquons telle scène du film, je m’interroge sur le sens de la scène du président portugais avançant au ralenti sur le tapis rouge sous une pluie battante – lui aussi – et apparemment la scène servirait seulement à démontrer l’absurdité du protocole et la conscience que prend le président italien de cette absurdité. C’est donc demain que nous verrons ce film, et ce n’est pas que j’aie le don de double vue, ni de boule de cristal, mais juste que je triche en écrivant – pour une fois – ce texte deux jours après la date de péremption publication. Le film brosse celle ou celui qui le regarde, en lui laissant entendre qu’iel aussi est touché·e par la grâce. Ça se discute, comme on peut couper les cheveux en quatre jusqu’à ne plus savoir pourquoi l’affiche du film, après et non avant le texte, d’un film vu le lendemain et non la veille – en apparence –, en France et non à Prague apparaît dans sa version tchèque. C’est juste que je suis d’humeur joueuse, moi aussi (comme le pape ?).
18:30 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 01 février 2026
2026 ֍ Bobines, 5
Je fais ce que je veux et par exemple, au moment où le noir se fait dans la salle, on voit, en gros plan, un portefeuille en cuir brun clair, un bel objet, puis une bousculade dans une file d’attente, puis de nouveau ce gros plan. Un homme d’une cinquantaine d’années, qui vient d’enlever son bonnet, dit « ah, quelqu’un a perdu son portefeuille » puis s’adresse à la dame devant lui. Personne ne réagit, la scène est filmée sur un mode très chaotique, façon Rosetta. L’homme ramasse l’objet, et lance à la cantonade « qui a perdu son portefeuille ? » À ce moment-là, un autre homme, quelques mètres devant lui dans la file d’attente, et qui allait prendre son tour au guichet du cinéma (car, par plan élargi, on découvre que c’est un cinéma), dit « ah, c’est ma blague à tabac, merci ! ». Le premier homme se tourne vers la dame qui l’accompagne, un peu plus jeune que lui apparemment, très jolie, et qui lui dit : « La cigarette a été inventée en 1893, les gens en 1892 ». Tous deux rient, prennent leurs tickets au guichet.
Générique de début.
La blague à tabac
Le film est une succession de sketches qui explorent soit la polysémie du nom blague, soit les différentes façons de fumer en 2026 – dont une saynète exaspérante avec en bande-son Puff the Magic Dragon par Peter Paul & Mary –, soit les violences policières. Dans une saynète particulièrement longue, l’acteur qui jouait le premier homme, celui qui avait ramassé la blague à tabac, se filme en train d’enregistrer une vidéo dans laquelle il lit de nombreux extraits littéraires utilisant l’expression « blague à tabac » et se demandant comment traduire ces différentes phrases en anglais, en allemand, en italien, en moldo-valaque et en indonésien ; des policiers font irruption dans son bureau et lui défoncent la gueule.
Générique de fin
(bande-son : Les gauloises bleues d’Yves Simon)
22:49 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 25 janvier 2026
2026 ֍ Bobines, 4
Adolescent, je n’avais pas compris grand-chose à Huit et demi. Je l’ai revu cette semaine. Par moments on frôle légèrement l’ennui, tout en étant happé soit par l’histoire et les tribulations du cinéaste en burn-out, soit par les plans, rarement par les deux en même temps. Les vingt ou vingt-cinq premières minutes sont extraordinairement soûlantes, façon fellinienne, mais c’est pour montrer à quel essorage et à quelle overdose de questions et de sollicitations est soumis le protagoniste.
Je me rappelais la scène de la visite à la rampe de lancement du vaisseau spatial (or whatever – la mégastructure), et Mastroianni grimpant les échafaudages. Elle est géniale.
Je n’avais aucun souvenir de la scène dans laquelle il regarde, avec toute l’équipe, les rushes et les essais. Elle est géniale aussi.
*
* *
Faisant comme je veux ici, je colle ici ce distique que chante Aldous Harding sur le dernier album des Sleaford Mods :
It’s all about me
the Elitist G.O.A.T.
Le nom de Fellini se trouve à titre subliminal dans ce refrain. Le titre français du film aussi.
(Je sais ce que je dis. Je dis ce que je sais.)
19:28 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 18 janvier 2026
2026 ֍ Bobines, 3
C’était hier soir et ça commençait par un mouton dans un side-car.
Il ne fait pas te plaindre, dit l’ancien directeur de kolhoze reconverti magouilleur en chef, tu as pu t’acheter une moto.
Ça se terminait par le bétail sous la pluie, dans la nuit. Dans le plan précédent, Abel et sa famille, c’est-à-dire son épouse (personnage exceptionnel incarné par une actrice non moins exceptionnelle) et leurs petits-enfants, s’éloignent en Lada, ne sachant pas qu’ils viennent de perdre leur ferme. Ou le savent-ils ?
Tout ou presque est à mots couverts, dans Abel.
J’ai eu peur, au début, de m’ennuyer, et au bout de vingt minutes je suis totalement entré dans le film, l’histoire, les faux-semblants de la période de transition immédiatement postérieure à l’effondrement de l’Union soviétique. Un film bouleversant.
19:52 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 11 janvier 2026
2026 ֍ Bobines, 2
Le nouveau film de Jim Jarmusch est parfait — et parfaitement creux.
Parfait : tout est filmé au cordeau, avec alternance des plans et placement de certains plans dans chaque sketch ; tout est écrit de façon millimétrée, avec la triple discussion sur l’eau que l’on boit, la triple (et horripilante) apparition des skaters au ralenti, la triple variation sur l’expression Bob’s your uncle.
Parfaitement creux, car c’est un exercice de style pur. Jarmusch montre qu’il sait composer un triptyque (look at me writing!), qu’il sait filmer (look at me shooting this shot!), qu’il dirige superbement d’excellent·es acteurices (look at me directing!), mais ça ne débouche sur rien. La seule façon de prendre du plaisir à ce film est de répondre à l’exercice de style par un exercice d’admiration béat, ou de ne très vite rien attendre de ce film, de se contenter d’un bel objet narratif.
Il y a quelques années – dix, peut-être – j’avais lu (pas en entier, du coup – de mémoire je me suis arrêté vers la fin du troisième tome) le Quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durrell, qui m’avait fait le même effet : une machine parfaitement huilée, une structure parfaite, mais l’histoire qui est racontée n’a aucun intérêt. Ainsi, l’œuvre paraît terriblement datée. Il me semble que c’est pareil pour le Nouveau Roman : les romans de Robbe-Grillet, et peut-être aussi la tétralogie de Claude Mauriac, ont mal vieilli car ce n’étaient que de purs exercices, tandis que les livres de Sarraute, Pinget et Claude Simon passent la rampe des années. (Butor est un cas ambivalent.)
Pour en revenir à Father Mother Sister Brother, il faudrait revoir Mystery Train, afin de voir si c’est aussi creux, trente-cinq ans plus tard. J’avais beaucoup aimé ce film, au cinéma en 1990 et plus tard, à la télé, à la fin des années 1990 je dirais. Nous avons revu il n’y a pas si longtemps Night on Earth, avec les garçons, et nous avions trouvé ça longuet, en particulier le sketch italien, avec Begnini, qui en fait des tonnes et n’est pas du tout dirigé pour le coup. En fait, mon scepticisme à l’égard de Jarmusch ne date pas d’hier : dès sa sortie j’avais trouvé Down by Law lourdingue, puis il y avait eu Dead Man, que j’avais trouvé lourdingue aussi dans son utilisation du noir et blanc (outre que Jarmusch ne fait rien de la référence à William Blake, pur vernis intello) ; plus récemment, j’ai trouvé Only Lovers Left Alive totalement nul (et d’ailleurs, je m’en souviens à peine).
Reste ici, presque immatériel, aere perennius, le jeu d’Adam Driver, dont la moindre expression faciale fait naître un monde. Il portait déjà, presque à lui seul, Paterson (que j’avais bien aimé). Mayih Bialik et le duo frère-sœur du dernier sketch tirent également leur épingle du jeu, malgré la froide inanité des dialogues.
21:31 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)
dimanche, 04 janvier 2026
2026 ֍ Bobines, 1
En gros plan, la caméra filme un accouplement d’huîtriers pie.
La façon acrobatique dont le mâle se baisse après avoir voleté quelques secondes en se collant au dos de la femelle n’appelle pas de lecture allégorique.
Sur l’île d’Amrum, dans la semaine entre le suicide de Hitler la capitulation de l’Allemagne, il n’y a plus de couples, et ce depuis longtemps déjà : les enfants Hagener vivent, dans la maison de famille (dont le porche d’entrée est constitué de deux fanons de baleine), avec leur mère et leur tante, leur père – un haut dignitaire nazi – étant resté sur le continent (la terre ferme, Festland) ; ni Sam Gangsters, ni l’oncle Onno, ni le boulanger Tewe ne semblent avoir d’épouses ; l’oncle Théo a émigré à New York tandis que la femme qu’il aimait, juive, était déportée et tuée par les nazis. Sur l’île d’Amrum, entre le 30 avril et le 8 mai 1945, tout ce qui compte pour Nanning, le protagoniste de 12 ans, c’est de trouver de quoi faire, à force de trocs et d’ersatz, des tartines de pain blanc avec du beurre et du miel pour sa mère, qui refuse de s’alimenter depuis l’annonce du suicide de Hitler ; suicide qui a coïncidé avec la mise au monde de son quatrième enfant, une petite fille.
Amrum est un beau film, juste, émouvant, assez conventionnel dans la façon de conduire le récit. Mais en connaissez-vous beaucoup, des films mettant en scène la question de l’identité linguistique à travers le contraste entre ceux qui parlent le dialecte îlien et ceux qui, tout en se targuant d’être du coin depuis neuf générations, ne le parlent pas ? Et surtout, avec un limerick en allemand, un enfant mimant le phoque afin de le piéger, une scène de rêve filmée de façon pas du tout « onirique », et – last not least – un accouplement d’huîtriers pie ?
06:15 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)



