Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« 2026-07-29 | Page d'accueil | 2026-07-31 »

jeudi, 30 juillet 2026

[M]on problème avec Waterloo

    J’en suis au livre VI de la Deuxième Partie, beaucoup de retard donc dans ce que dois écrire (plus que je ne veux l’écrire (j’ai envie de continuer à lire, pas d’écrire dans ces carnets)). Pas d’autre choix que de renoncer à trop rédiger.

Claire et moi en sommes à peu près au même point. Cette nuit, E°, qui a commencé aussi cette Deuxième Partie, m’a écrit ceci, qui m’a beaucoup fait rire

C’EST QUOI SON PROBLEME AVEC WATERLOO

Je l’ai renvoyé à mon billet d’hier.

 

Et d’ailleurs je n’en avais pas fini, moi non plus, de ce livre I, que je suis le seul à avoir lu, me semble-t-il. Les chapitres XVI à XVIII offrent une synthèse historique par laquelle Hugo épouse pleinement une vision téléologique – c’est-à-dire mêlant le prophétique au romanesque – de l’histoire. « Demain fait irrésistiblement son œuvre. » (p. 347). Tout ceci parle très fort au pauvre type que je suis et qui ne s’est pas encore vraiment lancé dans son travail sur le plurilinguisme et les traductions dans la tétralogie historique de Nganang ; analogies nombreuses et flagrantes.

Pour la grandeur de l’Allemagne et de l’Angleterre, Hugo se situe entièrement du côté des artistes, et non des armées :

Dans cette époque où Waterloo n’est qu’un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l’Allemagne à Goethe et au-dessus de Wellington l’Angleterre à Byron. Un vaste lever d’idées est propre à notre siècle, et dans cette aurore l’Angleterre et l’Allemagne ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu’elles pensent. L’élévation de niveau qu’elles apportent à la civilisation leur est intrinsèque ; il vient d’elles-mêmes, et non d’un accident. Ce qu’elles ont d’agrandissement au dix-neuvième siècle n’a point Waterloo pour source. Il n’y a que les peuples barbares qui aient des crues subites après une victoire. C’est la vanité passagère des torrents enflés d’un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s’abaissent par la bonne ou mauvaise fortune d’un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plus qu’un combat. (pp. 342-3)

 

Autre point noté / notable, la juste appréciation de l’indécrottable mentalité féodale anglaise, que j’ai pu observer de visu en vivant là-bas, encore à la fin du vingtième siècle, et que démontre assez toute la farce tragique du Brexit :

La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu de la figure d’un homme, elle élevait dans la nue la statue d’un peuple. Mais cette grande Angleterre s’irritera de ce que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789, l’illusion féodale. Elle croit à l’hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu’aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s’estime comme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. (p. 345)

 

(À noter, toujours, que la traduction de Sir Lascelles Wraxall, de 1862, traduit sans rien omettre de ce passage. Je suis allé voir car j’ai lu sur la Wikipedia anglophone qu’une traduction américaine publiée presque de façon contemporaine et donc pendant la guerre civile, dans un Etat sudiste, avait carrément supprimé tous les passages anti-esclavagistes. Cette traduction n’est guère aisée à trouver, ou, à dire vrai, je n’ai pas cherché longtemps.)

 

Il faut faire un sort à part au chapitre XIX, dans lequel on voit Thénardier en infect pilleur de cadavres. Les pilleurs sont comparés aux chauve-souris (le texte va jusqu’à « ramener » le nom latin du vespertilio), ce qui démontre que Hugo était moins moderne que Baudelaire, et pas du tout antispéciste. Ici, la chauve-souris est, de façon banale, séculaire, l’animal décrié, mal famé, diabolique. Thénardier, lui, est « moins homme que goule ». (Toute sa complexité humaine lui reviendra dès le livre suivant.) J’ai noté un décasyllabe dantesque : « Il furetait cette immense tombe. »

 

11:52 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)