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vendredi, 31 juillet 2026

Où, en tentant de rattraper du retard, on se trouve à digresser davantage (peut-être) que le modèle

 

    Nous avons bientôt terminé la Deuxième Partie. Je dis « nous » car E°, sujet aux insomnies, nous a rattrapés. Je le sais car il m’a envoyé pendant la nuit cette phrase, qui se situe dans le livre VI et qui m’avait fait sourire hier soir : « Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer brièvement un fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous racontons. » Même dans le hors-sujet assumé, Hugo reste captivant : c’est sans doute aussi pour cela que relire Les Misérables m’a donné envie de me replonger dans les Mémoires de Saint-Simon, qui ne sont rien d’autre – du point de vue de quelqu’un qui se contrefout des arcanes du règne de Louis XIV, des ambiguïtés de la Régence et de l’illégitimité des bâtards à rejoindre le trône de France – qu’un immense poème en prose sans réel sujet.

Comme il faut croire que je n’ai pas pris assez de retard dans la transcription ou l’élaboration de mes notes sur les livres de cette Partie, je note, pour Lascelles Wraxall (1862) et Isabel Hapgood (1887) deux stratégies différentes pour cette phrase : l’étoffement et l’effacement.

 

To prove this, we will confine ourselves to recording here and to briefly mentioning a real and incontestable fact, which, however, bears no reference in itself to, and is not connected by any thread whatever with the story which we are relating.

To prove this, we will briefly describe a real and incontestable fact, though it is in no way connected with the story which we are narrating.

 

36 – 42 – 26 : vous jouerez ces nombres à la loterie, si vous le désirez.

 

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Livre II : « Le vaisseau L’Orion »

Je crois que je n’avais aucun souvenir des faits ni des propos de ce bref livre : le vaisseau, le trésor enfoui en forêt, le sauvetage du matelot et la fausse noyade. Sans doute avons-nous été influencés par le film de Robert Hossein, vu avant de lire le roman je le rappelle, mais Claire comme moi pensions que Jean Valjean allait reprendre Cosette juste après s’être dénoncé au tribunal d’Arras. Pas du tout. Et d’ailleurs, je le note déjà, les pérégrinations de Jean Valjean, ses zigzags, entre son évasion en novembre et sa visite aux Thénardier à Noël, sont un des éléments irréalistes dans la géographie du roman :

Il trouva un premier asile aux Pradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigea vers le Grand-Villard, près Briançon, dans les Hautes-Alpes. Fuite tâtonnante et inquiète, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le territoire de Civrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu dit la Grange-de-Doumecq, près du hameau de Chavailles, et dans les environs de Périgueux, à Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On vient de le voir à Montfermeil.

Qui, en 1823, aurait pu faire tout ce trajet – particulièrement erratique : pourquoi passer par Accons et Périgueux sur la route de Toulon à Paris ??? – en six ou sept semaines ?

Mais cela, c’est dans le livre III.

Dans le livre II, à retenir l’admirable analyse de la guerre d’Espagne de 1823 (pp. 364-6), l’hypothèse de certains critiques que le n° d’écrou 9430 inscrit en creux la date de la mort de Léopoldine (septembre 1843) suivie du 0 signifiant l’entrée dans le néant. [C’est sans trop de rapport avec le propos, et sans doute suis-je contaminé par les digressions du vieil Hugo, mais Claire et moi avons visité la maison de Hugo à Villequier en août 2024 : Hugo a manqué l’enterrement de sa fille car il a appris sa noyade alors qu’il était en vacances avec Juliette Drouet. Hier, j’ai cherché des informations sur Juliette Drouet, qui est une des deux « informatrices » de Hugo pour les livres VI et VII, sur le couvent, et je suis tombé sur la mine que constitue le site reproduisant plus de 17.000 des 22.000 livres de Juliette Drouet à Hugo. Merci aux collègues de CEREE et du CELLF.]

Je cite in extenso un paragraphe qui relève de ce que je nomme l’admirable analyse de la guerre d’Espagne :

Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent pour un succès. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une idée par une consigne. Ils se méprirent dans leur naïveté au point d’introduire dans leur établissement comme élément de force l’immense affaiblissement d’un crime. L’esprit de guet-apens entra dans leur politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d’Espagne devint dans leurs conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de droit divin. La France, ayant rétabli el rey neto en Espagne, pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle. Ils tombèrent dans cette redoutable erreur de prendre l’obéissance du soldat pour le consentement de la nation. Cette confiance-là perd les trônes. Il ne faut s’endormir, ni à l’ombre d'un mancenillier ni à l’ombre d’une armée. (p. 366)

Comme je ne m’expliquais pas trop cette histoire de mancenillier, j’ai vérifié et compris que cet arbre des Caraïbes passait pour un des plus dangereux au monde, car sa sève toxique provoque des brûlures, notamment lors des projections en cas d’averses. Une page Web très bien faite répertorie un certain nombre de références littéraires du dix-neuvième siècle français à cet arbre, dont un dessin de Hugo accompagné d’un poème en vers libres. La Wikipédia anglophone note que dans l’opéra de Meyerbeer L’Africaine – postérieur de trois ans à la publication des Misérables – l’héroïne meurt en inhalant les vapeurs toxiques de l’arbre. Apparemment, il en est question dans les récits de voyage du capitaine Cook : shame on me, qui ai fait cours d’agrégation sur les trois voyages de Cook en 2020-2021.

Voici comment nos camarades Sir Lascelles Wraxall (ce nom !!!) et Isabel Hapgood se tirent de cette phrase :

Hapgood : It is not permitted to fall asleep, either in the shadow of a machineel tree, nor in the shadow of an army.

Machineel et non manchineel, pourquoi pas… Par contre, la traduction du « il ne faut » est erronée : il s’agit ici d’une loi absolue (must/should/not safe to), pas d’une interdiction ponctuelle ou règlementaire.

Wraxall : Men must go to sleep neither in the shadow of a machineel-tree nor in that of an army.

Décidément, ça devait bien se dire et s’écrire machineel à l’époque… (Wikipédia ne suggère pourtant que manchioneel et manchineal comme orthographes alternatives.) Le renvoi à la personne, même général, avec men pour sujet, n’est pas très satisfaisant non plus. Je traduirais vraiment comme suit : It is safe to go to sleep neither in the shadow of a manchineel nor in the shadow of an army.

Assez parlé de faux pommiers des Caraïbes…

 

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Livre III : « Accomplissement d’une promesse faite à la morte »

 

Les portraits des Thénardier, qui rappellent les Defarge du roman de Dickens A Tale of Two Cities (paru en 1859, première traduction française de Henriette Loreau sous le titre très hugolien d’ailleurs Paris et Londres en 1793 en 1861), enfoncent le clou de la très grande misogynie qui exsude des pages des Misérables, et qu’il ne faut pas occulter. Par exemple la phrase dans laquelle Hugo dit de la Thénardier que « les romans qu’elle avait lus faisaient reparaître la mijaurée sous l’ogresse » (p. 374). Toute la théorie de la poupée, au chapitre VIII, participe d’un sexisme structurel :

La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. (p. 404)

Ben tiens…

Pour en revenir au couple, formidable étymologiquement, des Thénardier : « Cosette était entre eux, subissant leur double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. » (p. 378)

La scène de l’angoisse dans la nuit (pp. 385-6), long poème en prose dicté par les lectures de roman gothique, est magnifique.

 

J’ai déjà dit que plusieurs passages du roman me faisaient penser que Hugo devait avoir Paradise Lost bien à l’esprit, en voici un autre : « C’était un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait par moments s’accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier et rêver devant ce chef-d’œuvre hideux. » (p. 420)

 

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J’ai écrit au début de ce billet que j’étais au milieu du livre VIII et dernier. Je n’ai pris aucune note à partir du livre VI ; il faudra improviser et être synthétique, et surtout ne pas trop traîner. Hier, Claire et moi nous sommes endormis dans un fou rire, car le long discours de la mère Innocente au père Fauchelevent ahuri est une sorte de tour de force dans lequel Hugo se parodie. La phrase qui nous a fait rire et qui fera partie, c’est peut-être dommage, de celles que je saurai citer par cœur, est la suivante : « Sagittaire, évêque de Gap, était frère de Salone, évêque d’Embrun, et tous les deux ont suivi Mommol ».

 

08:18 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)