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dimanche, 26 juillet 2026

« En l’année 1817 »

 

    Dans le livre III, Hugo laisse la fatuité et la vacuité des quatre « étudiants » contaminer un peu son récit. Tout le chapitre de la « surprise » – en fait, ce sont les chapitres III à VIII, soit presque tout le livre – est un peu (beaucoup) longuet. Comme à tant d’autres hâbleurs de roman, on a envie de crier « Mais tais-toi donc ! » à Tholomyès. Ces quatre farceurs sont d’ennuyeux salauds. Léger problème de réception : Hugo veut-il montrer que le charisme et le bagout de Tholomyès ont séduit Fantine à juste titre, ou, au contraire, que c’est un insupportable raseur et que Fantine n’a témoigné, par là, que de sa naïveté et de son ignorance ? Ce qui frappe, bien sûr, c’est que la tragédie de l’abandon et la douleur de Fantine sont expédiées en trois phrases à la toute fin du livre.

Autre élément qui ne colle pas tout à fait : les quatre étudiants déclarent dans leur lettre de rupture qu’ils les « ont rendues heureuses pendant près de deux ans » (p. 146). Or, si Cosette « va sur trois ans » dix mois plus tard (début du livre IV, p. 153), cela signifie qu’au moment où Tholomyès abandonne Fantine et leur enfant (jamais évoqué dans le livre III), Cosette avait déjà deux ans, et donc le moment où Fantine n’a « rien refusé, on ne le verra que trop, à Tholomyès » (p. 130) précède de trois ans la rupture. Peut-être Hugo s’est-il emmêlé les pinceaux ; peut-être veut-il montrer, du point de vue de ce sale type de Tholomyès, que ni la durée de l’idylle ni le fait d’être père n’avaient une quelconque importance. Du reste, Hugo lui règle son compte quelques pages plus tard en faisant de lui, à la fin des années 1830, « un gros avoué de province, influent et riche, électeur sage et juré très sévère, toujours homme de plaisir » (p. 151). Donc oui, un sale type.

Ce qu’il y a de mieux dans le livre III, à condition d’aimer l’humour outrancier de Hugo et son goût presque gratuit de l’encyclopédie, c’est le premier chapitre, « L’année 1817 », longue énumération – grevée de quelques erreurs, si l’on en croit les notes de l’édition Pléiade – de faits parisiens. Certaines notations demeurent ambiguës : « David d’Angers s’essayait à pétrir le marbre. » — comme le marbre ne peut se pétrir, Hugo ironise-t-il sur le talent du sculpteur, ou est-ce un pur effet de style ? D’autres sont savoureuses, comme la pique contre Cuvier : « Cuvier, un œil sur la Genèse et l’autre sur la nature, s’efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d’accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. ». Plus inattendu, Hugo évoque Ourika et les romans de Sophie Cottin.

 

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Livre II (« La chute »)

    Hier j’ai fini le livre II, lu les III et IV (le IV est très bref). Cherchant nos différents livres de Queneau afin d’en prêter quelques-uns à un ami, je suis tombé sur Le vol d’Icare, dont j’ignorais même que ce fût le titre d’un livre de Queneau – dans nos Folio, à la buanderie, c’était un des livres lus il y a longtemps par Claire, qui en garde un vague souvenir – et que je me suis mis à lire hier soir, pour ne pas prendre trop d’avance sur E° et Claire : c’est tout moi, ça, j’ai des dizaines de livres à lire sur trois ou quatre piles différentes, et je commence un bouquin pas du tout prévu.

 

Au début du livre II, il y a une des phrases les plus banales peut-être, mais qui m’avait fait tiquer adolescent et qui me fait tiquer derechef : « Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans. » (p. 62). À cinquante ans passés, je suis en mesure d’affirmer que personne ne juge ainsi de l’âge d’autrui. Si le narrateur est omniscient, il connaît l’âge du personnage ; s’il ne l’est pas (s’il est à hauteur de lecteur), il pensera quelque chose comme « il pouvait avoir un peu moins de cinquante ans » ou « il devait avoir quarante-cinq ans et quelques »). Je ne note pas cela pour faire un quelconque reproche à Hugo, mais pour indiquer ce qui marque une lecture, et, sans doute, un style. N’y a-t-il pas déjà, dans cette notation singulière, préfiguration (l’esprit interprétatif cherche à trouver du sens et de la complexité partout) de la dualité qui travaille le personnage à partir du chapitre VII (p. 91 sqq) ?

Justement, dans ce portrait moral, Hugo racontant comment « l’inoffensif émondeur de Faverolles » devint « le redoutable galérien de Toulon » (p. 97), il y a la mise en place de la structure duelle ou dilemmatique du personnage telle qu’elle se développe dans les chapitres XI à XIII. La scène au cours de laquelle, juste avant de voler l’argenterie, Jean Valjean s’arrête devant l’évêque endormi, est admirable, car elle fait se succéder au regard pictural du narrateur le point de vue du forçat, « effaré de ce vieillard lumineux » (p. 106). La dualité est celle-même qui fait l’objet du tableau :

Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à cette clarté intérieure, l’évêque endormi apparut comme dans une gloire. Cela pourtant resta doux et voilé d’un demi-jour ineffable. Cette lune dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d’indicible au vénérable repos de cet homme, et enveloppaient d'une sorte d’auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d’enfant. (p. 95)

Le dialogisme du point de vue vient répéter et même reproduire le contraste entre la figure tourmentée du bagnard et l’évêque, paisible et serein.

 

Le chapitre XIII, « Petit-Gervais », est un des passages les plus frappants du livre II. J’avais oublié que Jean Valjean, une fois l’enfant terrifié mis en fuite, prend conscience du fait qu’il a bel et bien enterré la pièce de quarante sous sous son soulier :

En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. Ce fut comme une commotion galvanique. « Qu'est-ce que c’est que ça? » dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s’arrêta, sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l’instant d’auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans l’obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui. (p. 113)

L’image ne m’avait peut-être pas frappé en 1988 (et pourtant je connaissais le poème de Hugo, La conscience, vu qu’il se trouvait dans le cahier de poésies de mon père (il faudrait expliquer, pas le temps)), mais la grande ambiguïté de l’état cataleptique de Jean Valjean, oui. Cette ambivalence vient encore du jeu des points de vue : la scène est d’abord vue par l’enfant, de sorte qu’on est sûrs que Jean Valjean fait exprès de voler la pièce, puis par Jean Valjean lui-même, ce qui invite à tout reconsidérer.

Il faut ici dire qu’avant de lire Les Misérables, j’avais vu le film de Robert Hossein. On en parlait avec Claire hier matin, pour nous Jean Valjean a pour toujours le corps et le visage de Lino Ventura (et, ai-je ajouté, Javert c’est Michel Bouquet). Ce film, on était allés le voir au cinéma en sortie scolaire, en CM1, et je me rappelle qu’on avait fait tout un travail autour du film après avec notre institutrice, Mme Lapeyre (la seule institutrice qui ait fait son travail correctement de mes années d’école élémentaire). La scène de la pièce de quarante sous, il me semble (mais tout en ayant plusieurs souvenirs très précis du film, je ne l’ai jamais revu et ça fait donc 43 ans), est beaucoup moins ambiguë dans le film : comment faire, d’ailleurs, sans voix off ? (Et je précise que je préfère une adaptation qui laisse échapper de l’ambiguïté à tout recours à la voix off reprenant tel ou tel paragraphe d’analyse psychologique.)

 

Je crains de beaucoup évoquer des intertextes dans ces carnets. D’ailleurs, Claire m’a déjà signalé que le début de L’Or de Cendrars était probablement inspiré du début du livre II, l’entrée de Jean Valjean dans Digne. Hier, en lisant le chapitre XIII de ce même livre II, je n’ai pu manquer d’établir un parallèle entre la dualité du personnage et plusieurs passages du Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde de Stevenson, notamment :

Disons-le simplement, ce n’était pas lui qui avait volé, ce n’était pas l'homme, c’était la bête qui, par habitude et par instinct, avait stupidement posé le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d’obsessions inouïes et nouvelles. Quand l’intelligence se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d’épouvante. (p. 116)

Jean Valjean est, aussi lui, un cas étrange. En consultant la traduction d’Isabel Florence Hapgood (1887), le rapprochement est plus évident encore : « When intelligence reawakened and beheld that action of the brute, Jean Valjean recoiled with anguish and uttered a cry of terror. »

 

Entre autres échos, la caverne platonicienne n’est pas loin : « Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l’évêque lui avait fait mal à l’âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. » (p. 115)

 

[Je viens de passer une heure à écrire ce qui précède. Je n’ai rien dit des livres III et IV. Ça ne pourra pas tenir de la sorte ; on verra bien.]

 

08:15 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (2)