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lundi, 27 juillet 2026

Livres IV à VII (Première Partie)

    Hier soir, après avoir regardé The Brutalist, film un peu long dans sa dernière partie, à l’épilogue raté mais globalement impressionnant (et surtout, sans les défauts habituels des biopics (du fait que ce n’en est pas un !)), j’ai fini le livre VII, dont je note tout de suite qu’il reste fiché dans la mémoire car il est véritablement exceptionnel. Avant cela, le bref livre VI donne toute son épaisseur au personnage de Javert.

Remontons le cours.

 

Durant ma lecture du livre IV, j’ai retenu la question des noms : Cosette se nomme, de vrai, Euphrasie ; Fantine serait, d’après plusieurs spécialistes, une aphérèse d’enfantine (la jeune femme privée de l’innocence de l’enfance par l’abus de l’homme) ; Azelma a failli s’appeler Gulnare, du fait que sa mère, la Thénardier, est une sorte de Madame Bovary, biberonnée à de mauvais romans. Il faut bien dire que Hugo, si génial fût-il, n’échappe pas à la structure patriarcale : ses personnages féminins relèvent globalement des deux catégories de l’ange et de la salope. Le portrait des Thénardier se complique de classisme, ce qui distingue cette Bovary de la vraie, plus ou moins sa contemporaine :

Plus tard, quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. (p. 156)

Je sens que je ne vais pouvoir m’empêcher d’aller fouiner du côté de la traduction de Hapgood, donc prenons-en notre parti. Voici comment Hapgood dilue (ou étoffe) la brachylogie géniale de Hugo, « cheveux romanesquement pleureurs » :

Later on, when her hair, arranged in a romantically drooping fashion, began to grow gray, when the Megæra began to be developed from the Pamela, the female Thénardier was nothing but a coarse, vicious woman, who had dabbled in stupid romances. Now, one cannot read nonsense with impunity.

La langue anglaise offre la nuance entre novel et romance (de même que Ford Madox Ford, plus tard, développera le concept de nuvvle pour se moquer des romans « lisibles », et non scriptibles, de Barthes). C’est heureux. De même, Hapgood choisit de moduler grosse en coarse (= pas dégrossie).

Quant à « Gulnare », il est étrange que Hugo choisisse ce prénom pour se moquer des goûts de la Thénardier. En effet, d’où vient-il ? De deux sources, principalement : de la traduction des Mille et Une Nuits par Antoine Galland (œuvre que Hugo devait difficilement tenir pour « niaiserie ») et du Corsaire de Byron, poème de 1814 (or, on sait que Hugo admirait profondément Byron). Ce qui interroge aussi, c’est qu’Azelma étant née juste après 1814, sa mère a pu être influencée par le poème de Byron, mais à condition de l’avoir lu en anglais (il n’a pas été traduit tout de suite) ; de toute évidence, ça n’a pas de sens, et Hugo s’est simplement plu à imaginer une petite fille de la banlieue parisienne affublée d’un prénom tellement décalé qu’il en devient ridicule. On trouve cette allusion aussi dans Modeste Mignon de Balzac : « Elle avait, vous le voyez, bien compris le pianto que le poëte anglais a chanté par le personnage de Gulnare. »

Dans le livre IV toujours, le manichéisme – classiste, je l’ai dit – du portrait des Thénardier vient servir d’écho au portrait dilemmatique de Jean Valjean dans le livre II.

 

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Le livre V, « La descente », raconte la résurrection du forçat en capitaine d’industrie richissime et philanthrope, devenu M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-Mer car il n’a pas pu refuser, adoré de tous dans sa région. Le passage qui raconte la cécité de Monseigneur Bienvenu sur sa fin de vie évoque Milton, que Hugo cite en passant au livre VII d’ailleurs :

Voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d’un être dans l’éclipse du monde, percevoir le frôlement d’une robe comme un bruit d’ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, chanter, et songer qu’on est le centre de ces pas, de cette parole, de ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir d’autant plus puissant qu’on est plus infirme, devenir dans l’obscurité, et par l’obscurité, l’astre autour duquel gravite cet ange, peu de félicités égalent celle-là… (p. 168)

Une fois encore, cela ne tient que par le sacrifice, ou l’angélisation de la compagne de vie, ici la sœur de Myriel, la fille de Milton dans le cas du grand poète anglais. (Hugo connaissait sans doute le tableau de Fuseli représentant Milton dictant Paradise Lost à sa fille.)

Tout un passage du chapitre 5 que m’a signalé Claire montre que Hugo, influencé par la physiognomonie, n’était pas loin de développer l’idée de sentience animale et de continuité entre les animaux humains et les animaux non humains :

Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l’homme. Le moi visible n’autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. Cette réserve faite, passons. (p. 171)

Ce qui l’en empêche, c’est le christianisme.

De mon côté, j’avais noté le passage situé immédiatement après, assez délirant en un sens (« Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête » disait Breton) :

Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits. Donnez une face humaine à ce chien fils d’une louve, et ce sera Javert.

La dualité irréductible de Javert est d’ailleurs ce que Hugo développe dans le livre VI, je l’ai dit sommairement plus haut au début de ce billet.

 

 

Dernier point, sur l’ortie. La plante « venimeuse » sert à métaphoriser de façon négative le personnage de Mme Victurnien (« c’était une ortie où l’on voyait le froissement du froc », p. 180), ce qui s’oppose au long discours de M. Madeleine sur le profit qu’il y aurait à tirer des orties si on ne les considérait pas d’un point de vue agricole classique (p. 166). On sait, grâce au beau poème des Contemplations, de quel côté penchait Hugo.

 

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Je n’ai pas pris de notes pendant ma lecture des livres VI et VII. Tant mieux, en un sens, car la rédaction de ces carnets me prend trop de temps. Je gardais un souvenir assez net du fameux chapitre de la « tempête sous un crâne » et de la scène finale où Jean Valjean se découvre au tribunal d’Arras, mais par contre je ne me rappelais pas la contradiction permanente dans laquelle il se trouve au cours de son voyage semé d’embûches, à persévérer sans cesse à trouver une solution pour arriver à temps à Arras tout en se disant que s’il en est empêché c’est que la Providence ne veut pas qu’il se dénonce et sauve Champmathieu.

Disons un mot des titres de chapitres, qui, là encore, restent gravés dans la mémoire. « Une tempête sous un crâne », bien sûr… mais je sais que dans quelques centaines de pages je rencontrerai « Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable », « Commencement d'une énigme », « Un siècle sous une guimpe » et « Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir »…

 

Ici, dans le livre V, il y a aussi « Bâtons dans les roues », qui sert à résumer justement le trajet sans cesse interrompu entre Montreuil-sur-Mer et Arras. Avec son tilbury puis sa calèche trop lourde pour le « petit cheval blanc plein de feu », Jean Valjean n’en finit pas d’arriver, puis, une fois admis dans la salle d’audience des Assises en arguant de sa réputation autant que de sa qualité de maire, il n’en finit pas de se décider à se dénoncer. Google Maps nous le montre assez nettement, à bicyclette – si ce moyen avait existé en 1822 – Jean Valjean aurait accompli ce trajet de « vingt lieues » en cinq ou six heures sans forcer.

 

trajet de Montreuil à Arras.png

 

09:29 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)