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vendredi, 31 juillet 2026
Où, en tentant de rattraper du retard, on se trouve à digresser davantage (peut-être) que le modèle
Nous avons bientôt terminé la Deuxième Partie. Je dis « nous » car E°, sujet aux insomnies, nous a rattrapés. Je le sais car il m’a envoyé pendant la nuit cette phrase, qui se situe dans le livre VI et qui m’avait fait sourire hier soir : « Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer brièvement un fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous racontons. » Même dans le hors-sujet assumé, Hugo reste captivant : c’est sans doute aussi pour cela que relire Les Misérables m’a donné envie de me replonger dans les Mémoires de Saint-Simon, qui ne sont rien d’autre – du point de vue de quelqu’un qui se contrefout des arcanes du règne de Louis XIV, des ambiguïtés de la Régence et de l’illégitimité des bâtards à rejoindre le trône de France – qu’un immense poème en prose sans réel sujet.
Comme il faut croire que je n’ai pas pris assez de retard dans la transcription ou l’élaboration de mes notes sur les livres de cette Partie, je note, pour Lascelles Wraxall (1862) et Isabel Hapgood (1887) deux stratégies différentes pour cette phrase : l’étoffement et l’effacement.
To prove this, we will confine ourselves to recording here and to briefly mentioning a real and incontestable fact, which, however, bears no reference in itself to, and is not connected by any thread whatever with the story which we are relating.
To prove this, we will briefly describe a real and incontestable fact, though it is in no way connected with the story which we are narrating.
36 – 42 – 26 : vous jouerez ces nombres à la loterie, si vous le désirez.
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Livre II : « Le vaisseau L’Orion »
Je crois que je n’avais aucun souvenir des faits ni des propos de ce bref livre : le vaisseau, le trésor enfoui en forêt, le sauvetage du matelot et la fausse noyade. Sans doute avons-nous été influencés par le film de Robert Hossein, vu avant de lire le roman je le rappelle, mais Claire comme moi pensions que Jean Valjean allait reprendre Cosette juste après s’être dénoncé au tribunal d’Arras. Pas du tout. Et d’ailleurs, je le note déjà, les pérégrinations de Jean Valjean, ses zigzags, entre son évasion en novembre et sa visite aux Thénardier à Noël, sont un des éléments irréalistes dans la géographie du roman :
Il trouva un premier asile aux Pradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigea vers le Grand-Villard, près Briançon, dans les Hautes-Alpes. Fuite tâtonnante et inquiète, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le territoire de Civrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu dit la Grange-de-Doumecq, près du hameau de Chavailles, et dans les environs de Périgueux, à Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On vient de le voir à Montfermeil.
Qui, en 1823, aurait pu faire tout ce trajet – particulièrement erratique : pourquoi passer par Accons et Périgueux sur la route de Toulon à Paris ??? – en six ou sept semaines ?
Mais cela, c’est dans le livre III.
Dans le livre II, à retenir l’admirable analyse de la guerre d’Espagne de 1823 (pp. 364-6), l’hypothèse de certains critiques que le n° d’écrou 9430 inscrit en creux la date de la mort de Léopoldine (septembre 1843) suivie du 0 signifiant l’entrée dans le néant. [C’est sans trop de rapport avec le propos, et sans doute suis-je contaminé par les digressions du vieil Hugo, mais Claire et moi avons visité la maison de Hugo à Villequier en août 2024 : Hugo a manqué l’enterrement de sa fille car il a appris sa noyade alors qu’il était en vacances avec Juliette Drouet. Hier, j’ai cherché des informations sur Juliette Drouet, qui est une des deux « informatrices » de Hugo pour les livres VI et VII, sur le couvent, et je suis tombé sur la mine que constitue le site reproduisant plus de 17.000 des 22.000 livres de Juliette Drouet à Hugo. Merci aux collègues de CEREE et du CELLF.]
Je cite in extenso un paragraphe qui relève de ce que je nomme l’admirable analyse de la guerre d’Espagne :
Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent pour un succès. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une idée par une consigne. Ils se méprirent dans leur naïveté au point d’introduire dans leur établissement comme élément de force l’immense affaiblissement d’un crime. L’esprit de guet-apens entra dans leur politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d’Espagne devint dans leurs conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de droit divin. La France, ayant rétabli el rey neto en Espagne, pouvait bien rétablir le roi absolu chez elle. Ils tombèrent dans cette redoutable erreur de prendre l’obéissance du soldat pour le consentement de la nation. Cette confiance-là perd les trônes. Il ne faut s’endormir, ni à l’ombre d'un mancenillier ni à l’ombre d’une armée. (p. 366)
Comme je ne m’expliquais pas trop cette histoire de mancenillier, j’ai vérifié et compris que cet arbre des Caraïbes passait pour un des plus dangereux au monde, car sa sève toxique provoque des brûlures, notamment lors des projections en cas d’averses. Une page Web très bien faite répertorie un certain nombre de références littéraires du dix-neuvième siècle français à cet arbre, dont un dessin de Hugo accompagné d’un poème en vers libres. La Wikipédia anglophone note que dans l’opéra de Meyerbeer L’Africaine – postérieur de trois ans à la publication des Misérables – l’héroïne meurt en inhalant les vapeurs toxiques de l’arbre. Apparemment, il en est question dans les récits de voyage du capitaine Cook : shame on me, qui ai fait cours d’agrégation sur les trois voyages de Cook en 2020-2021.
Voici comment nos camarades Sir Lascelles Wraxall (ce nom !!!) et Isabel Hapgood se tirent de cette phrase :
Hapgood : It is not permitted to fall asleep, either in the shadow of a machineel tree, nor in the shadow of an army.
Machineel et non manchineel, pourquoi pas… Par contre, la traduction du « il ne faut » est erronée : il s’agit ici d’une loi absolue (must/should/not safe to), pas d’une interdiction ponctuelle ou règlementaire.
Wraxall : Men must go to sleep neither in the shadow of a machineel-tree nor in that of an army.
Décidément, ça devait bien se dire et s’écrire machineel à l’époque… (Wikipédia ne suggère pourtant que manchioneel et manchineal comme orthographes alternatives.) Le renvoi à la personne, même général, avec men pour sujet, n’est pas très satisfaisant non plus. Je traduirais vraiment comme suit : It is safe to go to sleep neither in the shadow of a manchineel nor in the shadow of an army.
Assez parlé de faux pommiers des Caraïbes…
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Livre III : « Accomplissement d’une promesse faite à la morte »
Les portraits des Thénardier, qui rappellent les Defarge du roman de Dickens A Tale of Two Cities (paru en 1859, première traduction française de Henriette Loreau sous le titre très hugolien d’ailleurs Paris et Londres en 1793 en 1861), enfoncent le clou de la très grande misogynie qui exsude des pages des Misérables, et qu’il ne faut pas occulter. Par exemple la phrase dans laquelle Hugo dit de la Thénardier que « les romans qu’elle avait lus faisaient reparaître la mijaurée sous l’ogresse » (p. 374). Toute la théorie de la poupée, au chapitre VIII, participe d’un sexisme structurel :
La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. (p. 404)
Ben tiens…
Pour en revenir au couple, formidable étymologiquement, des Thénardier : « Cosette était entre eux, subissant leur double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une meule et déchiquetée par une tenaille. » (p. 378)
La scène de l’angoisse dans la nuit (pp. 385-6), long poème en prose dicté par les lectures de roman gothique, est magnifique.
J’ai déjà dit que plusieurs passages du roman me faisaient penser que Hugo devait avoir Paradise Lost bien à l’esprit, en voici un autre : « C’était un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait par moments s’accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier et rêver devant ce chef-d’œuvre hideux. » (p. 420)
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J’ai écrit au début de ce billet que j’étais au milieu du livre VIII et dernier. Je n’ai pris aucune note à partir du livre VI ; il faudra improviser et être synthétique, et surtout ne pas trop traîner. Hier, Claire et moi nous sommes endormis dans un fou rire, car le long discours de la mère Innocente au père Fauchelevent ahuri est une sorte de tour de force dans lequel Hugo se parodie. La phrase qui nous a fait rire et qui fera partie, c’est peut-être dommage, de celles que je saurai citer par cœur, est la suivante : « Sagittaire, évêque de Gap, était frère de Salone, évêque d’Embrun, et tous les deux ont suivi Mommol ».
08:18 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)
jeudi, 30 juillet 2026
[M]on problème avec Waterloo
J’en suis au livre VI de la Deuxième Partie, beaucoup de retard donc dans ce que dois écrire (plus que je ne veux l’écrire (j’ai envie de continuer à lire, pas d’écrire dans ces carnets)). Pas d’autre choix que de renoncer à trop rédiger.
Claire et moi en sommes à peu près au même point. Cette nuit, E°, qui a commencé aussi cette Deuxième Partie, m’a écrit ceci, qui m’a beaucoup fait rire
C’EST QUOI SON PROBLEME AVEC WATERLOO
Je l’ai renvoyé à mon billet d’hier.
Et d’ailleurs je n’en avais pas fini, moi non plus, de ce livre I, que je suis le seul à avoir lu, me semble-t-il. Les chapitres XVI à XVIII offrent une synthèse historique par laquelle Hugo épouse pleinement une vision téléologique – c’est-à-dire mêlant le prophétique au romanesque – de l’histoire. « Demain fait irrésistiblement son œuvre. » (p. 347). Tout ceci parle très fort au pauvre type que je suis et qui ne s’est pas encore vraiment lancé dans son travail sur le plurilinguisme et les traductions dans la tétralogie historique de Nganang ; analogies nombreuses et flagrantes.
Pour la grandeur de l’Allemagne et de l’Angleterre, Hugo se situe entièrement du côté des artistes, et non des armées :
Dans cette époque où Waterloo n’est qu’un cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l’Allemagne à Goethe et au-dessus de Wellington l’Angleterre à Byron. Un vaste lever d’idées est propre à notre siècle, et dans cette aurore l’Angleterre et l’Allemagne ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu’elles pensent. L’élévation de niveau qu’elles apportent à la civilisation leur est intrinsèque ; il vient d’elles-mêmes, et non d’un accident. Ce qu’elles ont d’agrandissement au dix-neuvième siècle n’a point Waterloo pour source. Il n’y a que les peuples barbares qui aient des crues subites après une victoire. C’est la vanité passagère des torrents enflés d’un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous sommes, ne se haussent ni ne s’abaissent par la bonne ou mauvaise fortune d’un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain résulte de quelque chose de plus qu’un combat. (pp. 342-3)
Autre point noté / notable, la juste appréciation de l’indécrottable mentalité féodale anglaise, que j’ai pu observer de visu en vivant là-bas, encore à la fin du vingtième siècle, et que démontre assez toute la farce tragique du Brexit :
La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu de la figure d’un homme, elle élevait dans la nue la statue d’un peuple. Mais cette grande Angleterre s’irritera de ce que nous disons ici. Elle a encore, après son 1688 et notre 1789, l’illusion féodale. Elle croit à l’hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu’aucun ne dépasse en puissance et en gloire, s’estime comme nation, non comme peuple. En tant que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. Workman, il se laisse dédaigner ; soldat, il se laisse bâtonner. (p. 345)
(À noter, toujours, que la traduction de Sir Lascelles Wraxall, de 1862, traduit sans rien omettre de ce passage. Je suis allé voir car j’ai lu sur la Wikipedia anglophone qu’une traduction américaine publiée presque de façon contemporaine et donc pendant la guerre civile, dans un Etat sudiste, avait carrément supprimé tous les passages anti-esclavagistes. Cette traduction n’est guère aisée à trouver, ou, à dire vrai, je n’ai pas cherché longtemps.)
Il faut faire un sort à part au chapitre XIX, dans lequel on voit Thénardier en infect pilleur de cadavres. Les pilleurs sont comparés aux chauve-souris (le texte va jusqu’à « ramener » le nom latin du vespertilio), ce qui démontre que Hugo était moins moderne que Baudelaire, et pas du tout antispéciste. Ici, la chauve-souris est, de façon banale, séculaire, l’animal décrié, mal famé, diabolique. Thénardier, lui, est « moins homme que goule ». (Toute sa complexité humaine lui reviendra dès le livre suivant.) J’ai noté un décasyllabe dantesque : « Il furetait cette immense tombe. »
11:52 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)
mercredi, 29 juillet 2026
Si « Waterloo » t'emmerde...
Je vais reprendre aujourd’hui ma lecture, interrompue depuis avant-hier après-midi (Claire, du coup, m’a « dépassé »*). Quelques mots donc de cet interminable, sûrement, livre I, « Waterloo ». Tout d’abord, on peut considérer que tout ce long passage n’a rien à faire dans le roman qu’il alourdit et allonge sans raison, si on juge que le sujet des Misérables est l’inégalité sociale en France et ses conséquences morales. L’insertion de ce long livre de dix-neuf chapitres (il m’en reste quatre à lire) montre que Hugo voulait d’abord écrire, plus largement, le roman du dix-neuvième siècle. Il l’écrit dans ces pages, Waterloo c’est le tournant du siècle : « Waterloo n’est point une bataille ; c’est le changement de front de l’univers. » (p. 329)
(On pourrait dire, à moitié par plaisanterie, que Hugo fait court, vu qu’il propose, dans un roman d’à peine mille pages, ce que Balzac se proposait de faire avec sa Comédie humaine, et qui, inachevé, occupe tout de même douze volumes de la Pléiade.)
Qu’ai-je noté alors ?
Le toponyme Hougomont, dont Hugo fait ses délices sans jamais expliciter la parenté avec son patronyme.
La présence du mot blockhaus, déjà attesté donc en 1862, et peut-être déjà à l’époque des guerres napoléoniennes (pas sûr).
Ney faisant tout, par bravoure et bravade, pour être tué, et n’y parvenant pas (p. 336).
Napoléon : « il était temps que ce vaste homme tombât » (p. 329). Hugo procède par assimilation téléologique : la construction finaliste des romans est un miroir de la loi divine (« Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sa chute était décidée »). On n’oublie pas que le livre II de la Première Partie s’intitule « La chute », le livre V « La descente » et le livre VIII « Contrecoup ».
Il faudrait citer intégralement les deux pages du chapitre XV, dans lequel Hugo fait du célèbre merde « l’insulte à la foudre » qui « atteint à la grandeur eschylienne » (p. 340).
Enfin, sur la gaieté de Napoléon à l’aube de la bataille : « Nos joies sont de l’ombre. Le suprême sourire est à Dieu. » (p. 318)
Sur ce, je pars finir ce livre I (qui me plaît, en fait – et pourtant, l’histoire militaire m’a toujours profondément emmerdé).
* Claire, qui pourra commenter ici librement, comme elle l'a fait il y a quelques jours, a ironisé sur le début du chapitre III : « Retournons en arrière, c'est un des droits du narrateur, et replaçons-nous en l'année 1815, et même un peu avant l'époque où commence l'action racontée dans la première partie de ce livre. »
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mardi, 28 juillet 2026
Trop de "de"
Le pli est pris, c’est foutu pour toujours peut-être : quand je lis Les Misérables je n’y pense pas mais quand je reprends les quelques très rapides coups de crayon donnés pour savoir que dire ensuite dans ces carnets, la tentation d’aller regarder les traductions est forte – très (trop) forte.
Je n’y cèderai peut-être pas toujours, on verra.
Avant cela, vu que j’ai achevé la lecture de la Première Partie (Fantine) avec le livre VIII hier (et commencé le livre I de la suivante, j’en parlerai demain), je veux noter que la tomaison, c’est-à-dire la division de chaque partie en deux tomes, ne semble avoir eu d’autre raison qu’éditoriale ; pour la structure, les parties et les livres qui les composent seules comptent.
En me servant de la version numérisée sur le Projet Gutenberg pour copier-coller certaines citations, je me suis rendu compte de quelques très ponctuelles variantes avec le texte du Pléiade : je corrige, vu que c’est bien le texte du Pléiade avec lequel je relis Les Misérables.
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Le livre VIII, donc. Je vais faire un sommaire (très anti-hugolien ça).
Jean Valjean fait sourire Fantine morte en murmurant de douces paroles à son cadavre (il doit lui promettre de s’occuper de Cosette).
La sœur Simplice, pour la première fois, ment, et deux fois, pour protéger M. Madeleine des griffes de Javert.
Javert, lui, « étale en plein azur la bestialité surhumaine d’un archange féroce » (p. 290) : il n’est pas possible que Hugo n’ait pas eu la tête toute farcie de Milton quand il écrivait ces pages. Cela a-t-il été étudié ? L’ambivalence de Javert s’exprime dans la dernière phrase du chapitre III (et central) : « Rien n’était poignant et terrible comme cette figure où se montrait ce qu’on pourrait appeler tout le mauvais du bon » (p. 291).
Fantine morte est jetée à la fosse commune : par une brève ultime phrase lourde d’équivoques, Hugo écrit que « sa tombe ressembla à son lit » (p. 300).
J’en viens à un passage apparemment anodin du chapitre III, dans lequel le narrateur cite la minute de l’avocat général et y fait remarquer l’abus de la préposition de :
Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu, l'avocat général s'enferma avec le président. Ils conférèrent «de la nécessité de se saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-Mer». Cette phrase, où il y a beaucoup de de, est de M. l'avocat général, entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur général. (p. 288)
Ce point m’a rappelé l’histoire (quelles preuves textuelles en a-t-on ? je ne suis guère flaubertien, ça se retrouverait) de Flaubert traquant les « triples génitifs ». Hugo, en se moquant de la lourde prose juridique, fait-il un clin d’œil à Flaubert, ou Flaubert n’appliquait-il, après tout, qu’une des innombrables règles du « beau style » ? (Je dois le dire, ce qui m’ennuie chez Flaubert, toujours vanté comme un immense inventeur, un novateur, c’est son académisme.)
Il y a cinq de dans la phrase de l’avocat général. Qu’ont pu en faire les traducteurices ? Eh bien, je dois dire que Hapgood, dont la traduction a l’air bonne globalement, ne s’est pas trop embarrassée :
Immediately after Champmathieu had been set at liberty, the district-attorney shut himself up with the President. They conferred “as to the necessity of seizing the person of M. le Maire of M. sur M.” This phrase, in which there was a great deal of of, is the district-attorney’s, written with his own hand, on the minutes of his report to the attorney-general.
Hmmmm… il n’y a que trois of dans la traduction proposée de la minute juridique, de sorte que lea lecteurice anglophone ne comprend pas nécessairement cette histoire de of pléthoriques : trois, ‘a great deal’ ??? Soit.
Lascelles Wraxall, autre traducteur des Misérables, s’est encore moins embarrassé, vu que tout ceci est omis dans sa version :
Immediately after Champmathieu was acquitted, he had a conference with the President as to the necessity of seizing the person of the Mayor of M——, and after the first emotion had passed, the President raised but few objections.
Cette traduction date apparemment de 1862 ; on peut imaginer que le brave homme a travaillé à marches forcées.
Pour la traduction, celle de Volchert (1910) que j’avais consultée l’autre jour est hébergée sur le site allemand Projekt Gutenberg, avec une page Web par livre, et la consultation des autres livres que le livre I « rame » complètement. J’ai donc téléchargé illégalement la traduction de Günther (1952) révisée par Wiegler (1983).
Ici encore, pas de satire de la prose juridique et de ses excès de préposition :
Sobald Champmathieu freigelassen war, sperrte sich der Staatsanwalt mit dem Präsidenten ein. Sie konferierten über »die Notwendigkeit, sich der Person des Herrn Bürgermeisters von Montreuil-sur-Mer zu bemächtigen«. Dieser Satz, der von dem Herrn Staatsanwalt stammt, findet sich in dem Entwurf seines Berichtes an den Königlichen Oberstaatsanwalt.
Aucune tentative de restituer une quelconque lourdeur administrative à la prose de l’avocat général, et donc pas de pique implicite ; tout ceci est perdu. Finalement, Hapgood s'en tire bien.
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lundi, 27 juillet 2026
Livres IV à VII (Première Partie)
Hier soir, après avoir regardé The Brutalist, film un peu long dans sa dernière partie, à l’épilogue raté mais globalement impressionnant (et surtout, sans les défauts habituels des biopics (du fait que ce n’en est pas un !)), j’ai fini le livre VII, dont je note tout de suite qu’il reste fiché dans la mémoire car il est véritablement exceptionnel. Avant cela, le bref livre VI donne toute son épaisseur au personnage de Javert.
Remontons le cours.
Durant ma lecture du livre IV, j’ai retenu la question des noms : Cosette se nomme, de vrai, Euphrasie ; Fantine serait, d’après plusieurs spécialistes, une aphérèse d’enfantine (la jeune femme privée de l’innocence de l’enfance par l’abus de l’homme) ; Azelma a failli s’appeler Gulnare, du fait que sa mère, la Thénardier, est une sorte de Madame Bovary, biberonnée à de mauvais romans. Il faut bien dire que Hugo, si génial fût-il, n’échappe pas à la structure patriarcale : ses personnages féminins relèvent globalement des deux catégories de l’ange et de la salope. Le portrait des Thénardier se complique de classisme, ce qui distingue cette Bovary de la vraie, plus ou moins sa contemporaine :
Plus tard, quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne lit pas impunément des niaiseries. (p. 156)
Je sens que je ne vais pouvoir m’empêcher d’aller fouiner du côté de la traduction de Hapgood, donc prenons-en notre parti. Voici comment Hapgood dilue (ou étoffe) la brachylogie géniale de Hugo, « cheveux romanesquement pleureurs » :
Later on, when her hair, arranged in a romantically drooping fashion, began to grow gray, when the Megæra began to be developed from the Pamela, the female Thénardier was nothing but a coarse, vicious woman, who had dabbled in stupid romances. Now, one cannot read nonsense with impunity.
La langue anglaise offre la nuance entre novel et romance (de même que Ford Madox Ford, plus tard, développera le concept de nuvvle pour se moquer des romans « lisibles », et non scriptibles, de Barthes). C’est heureux. De même, Hapgood choisit de moduler grosse en coarse (= pas dégrossie).
Quant à « Gulnare », il est étrange que Hugo choisisse ce prénom pour se moquer des goûts de la Thénardier. En effet, d’où vient-il ? De deux sources, principalement : de la traduction des Mille et Une Nuits par Antoine Galland (œuvre que Hugo devait difficilement tenir pour « niaiserie ») et du Corsaire de Byron, poème de 1814 (or, on sait que Hugo admirait profondément Byron). Ce qui interroge aussi, c’est qu’Azelma étant née juste après 1814, sa mère a pu être influencée par le poème de Byron, mais à condition de l’avoir lu en anglais (il n’a pas été traduit tout de suite) ; de toute évidence, ça n’a pas de sens, et Hugo s’est simplement plu à imaginer une petite fille de la banlieue parisienne affublée d’un prénom tellement décalé qu’il en devient ridicule. On trouve cette allusion aussi dans Modeste Mignon de Balzac : « Elle avait, vous le voyez, bien compris le pianto que le poëte anglais a chanté par le personnage de Gulnare. »
Dans le livre IV toujours, le manichéisme – classiste, je l’ai dit – du portrait des Thénardier vient servir d’écho au portrait dilemmatique de Jean Valjean dans le livre II.
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Le livre V, « La descente », raconte la résurrection du forçat en capitaine d’industrie richissime et philanthrope, devenu M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-Mer car il n’a pas pu refuser, adoré de tous dans sa région. Le passage qui raconte la cécité de Monseigneur Bienvenu sur sa fin de vie évoque Milton, que Hugo cite en passant au livre VII d’ailleurs :
Voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d’un être dans l’éclipse du monde, percevoir le frôlement d’une robe comme un bruit d’ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, chanter, et songer qu’on est le centre de ces pas, de cette parole, de ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir d’autant plus puissant qu’on est plus infirme, devenir dans l’obscurité, et par l’obscurité, l’astre autour duquel gravite cet ange, peu de félicités égalent celle-là… (p. 168)
Une fois encore, cela ne tient que par le sacrifice, ou l’angélisation de la compagne de vie, ici la sœur de Myriel, la fille de Milton dans le cas du grand poète anglais. (Hugo connaissait sans doute le tableau de Fuseli représentant Milton dictant Paradise Lost à sa fille.)
Tout un passage du chapitre 5 que m’a signalé Claire montre que Hugo, influencé par la physiognomonie, n’était pas loin de développer l’idée de sentience animale et de continuité entre les animaux humains et les animaux non humains :
Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l’homme. Le moi visible n’autorise en aucune façon le penseur à nier le moi latent. Cette réserve faite, passons. (p. 171)
Ce qui l’en empêche, c’est le christianisme.
De mon côté, j’avais noté le passage situé immédiatement après, assez délirant en un sens (« Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête » disait Breton) :
Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il dévorerait les autres petits. Donnez une face humaine à ce chien fils d’une louve, et ce sera Javert.
La dualité irréductible de Javert est d’ailleurs ce que Hugo développe dans le livre VI, je l’ai dit sommairement plus haut au début de ce billet.
Dernier point, sur l’ortie. La plante « venimeuse » sert à métaphoriser de façon négative le personnage de Mme Victurnien (« c’était une ortie où l’on voyait le froissement du froc », p. 180), ce qui s’oppose au long discours de M. Madeleine sur le profit qu’il y aurait à tirer des orties si on ne les considérait pas d’un point de vue agricole classique (p. 166). On sait, grâce au beau poème des Contemplations, de quel côté penchait Hugo.
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Je n’ai pas pris de notes pendant ma lecture des livres VI et VII. Tant mieux, en un sens, car la rédaction de ces carnets me prend trop de temps. Je gardais un souvenir assez net du fameux chapitre de la « tempête sous un crâne » et de la scène finale où Jean Valjean se découvre au tribunal d’Arras, mais par contre je ne me rappelais pas la contradiction permanente dans laquelle il se trouve au cours de son voyage semé d’embûches, à persévérer sans cesse à trouver une solution pour arriver à temps à Arras tout en se disant que s’il en est empêché c’est que la Providence ne veut pas qu’il se dénonce et sauve Champmathieu.
Disons un mot des titres de chapitres, qui, là encore, restent gravés dans la mémoire. « Une tempête sous un crâne », bien sûr… mais je sais que dans quelques centaines de pages je rencontrerai « Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable », « Commencement d'une énigme », « Un siècle sous une guimpe » et « Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir »…
Ici, dans le livre V, il y a aussi « Bâtons dans les roues », qui sert à résumer justement le trajet sans cesse interrompu entre Montreuil-sur-Mer et Arras. Avec son tilbury puis sa calèche trop lourde pour le « petit cheval blanc plein de feu », Jean Valjean n’en finit pas d’arriver, puis, une fois admis dans la salle d’audience des Assises en arguant de sa réputation autant que de sa qualité de maire, il n’en finit pas de se décider à se dénoncer. Google Maps nous le montre assez nettement, à bicyclette – si ce moyen avait existé en 1822 – Jean Valjean aurait accompli ce trajet de « vingt lieues » en cinq ou six heures sans forcer.
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dimanche, 26 juillet 2026
« En l’année 1817 »
Dans le livre III, Hugo laisse la fatuité et la vacuité des quatre « étudiants » contaminer un peu son récit. Tout le chapitre de la « surprise » – en fait, ce sont les chapitres III à VIII, soit presque tout le livre – est un peu (beaucoup) longuet. Comme à tant d’autres hâbleurs de roman, on a envie de crier « Mais tais-toi donc ! » à Tholomyès. Ces quatre farceurs sont d’ennuyeux salauds. Léger problème de réception : Hugo veut-il montrer que le charisme et le bagout de Tholomyès ont séduit Fantine à juste titre, ou, au contraire, que c’est un insupportable raseur et que Fantine n’a témoigné, par là, que de sa naïveté et de son ignorance ? Ce qui frappe, bien sûr, c’est que la tragédie de l’abandon et la douleur de Fantine sont expédiées en trois phrases à la toute fin du livre.
Autre élément qui ne colle pas tout à fait : les quatre étudiants déclarent dans leur lettre de rupture qu’ils les « ont rendues heureuses pendant près de deux ans » (p. 146). Or, si Cosette « va sur trois ans » dix mois plus tard (début du livre IV, p. 153), cela signifie qu’au moment où Tholomyès abandonne Fantine et leur enfant (jamais évoqué dans le livre III), Cosette avait déjà deux ans, et donc le moment où Fantine n’a « rien refusé, on ne le verra que trop, à Tholomyès » (p. 130) précède de trois ans la rupture. Peut-être Hugo s’est-il emmêlé les pinceaux ; peut-être veut-il montrer, du point de vue de ce sale type de Tholomyès, que ni la durée de l’idylle ni le fait d’être père n’avaient une quelconque importance. Du reste, Hugo lui règle son compte quelques pages plus tard en faisant de lui, à la fin des années 1830, « un gros avoué de province, influent et riche, électeur sage et juré très sévère, toujours homme de plaisir » (p. 151). Donc oui, un sale type.
Ce qu’il y a de mieux dans le livre III, à condition d’aimer l’humour outrancier de Hugo et son goût presque gratuit de l’encyclopédie, c’est le premier chapitre, « L’année 1817 », longue énumération – grevée de quelques erreurs, si l’on en croit les notes de l’édition Pléiade – de faits parisiens. Certaines notations demeurent ambiguës : « David d’Angers s’essayait à pétrir le marbre. » — comme le marbre ne peut se pétrir, Hugo ironise-t-il sur le talent du sculpteur, ou est-ce un pur effet de style ? D’autres sont savoureuses, comme la pique contre Cuvier : « Cuvier, un œil sur la Genèse et l’autre sur la nature, s’efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d’accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. ». Plus inattendu, Hugo évoque Ourika et les romans de Sophie Cottin.
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Livre II (« La chute »)
Hier j’ai fini le livre II, lu les III et IV (le IV est très bref). Cherchant nos différents livres de Queneau afin d’en prêter quelques-uns à un ami, je suis tombé sur Le vol d’Icare, dont j’ignorais même que ce fût le titre d’un livre de Queneau – dans nos Folio, à la buanderie, c’était un des livres lus il y a longtemps par Claire, qui en garde un vague souvenir – et que je me suis mis à lire hier soir, pour ne pas prendre trop d’avance sur E° et Claire : c’est tout moi, ça, j’ai des dizaines de livres à lire sur trois ou quatre piles différentes, et je commence un bouquin pas du tout prévu.
Au début du livre II, il y a une des phrases les plus banales peut-être, mais qui m’avait fait tiquer adolescent et qui me fait tiquer derechef : « Il pouvait avoir quarante-six ou quarante-huit ans. » (p. 62). À cinquante ans passés, je suis en mesure d’affirmer que personne ne juge ainsi de l’âge d’autrui. Si le narrateur est omniscient, il connaît l’âge du personnage ; s’il ne l’est pas (s’il est à hauteur de lecteur), il pensera quelque chose comme « il pouvait avoir un peu moins de cinquante ans » ou « il devait avoir quarante-cinq ans et quelques »). Je ne note pas cela pour faire un quelconque reproche à Hugo, mais pour indiquer ce qui marque une lecture, et, sans doute, un style. N’y a-t-il pas déjà, dans cette notation singulière, préfiguration (l’esprit interprétatif cherche à trouver du sens et de la complexité partout) de la dualité qui travaille le personnage à partir du chapitre VII (p. 91 sqq) ?
Justement, dans ce portrait moral, Hugo racontant comment « l’inoffensif émondeur de Faverolles » devint « le redoutable galérien de Toulon » (p. 97), il y a la mise en place de la structure duelle ou dilemmatique du personnage telle qu’elle se développe dans les chapitres XI à XIII. La scène au cours de laquelle, juste avant de voler l’argenterie, Jean Valjean s’arrête devant l’évêque endormi, est admirable, car elle fait se succéder au regard pictural du narrateur le point de vue du forçat, « effaré de ce vieillard lumineux » (p. 106). La dualité est celle-même qui fait l’objet du tableau :
Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à cette clarté intérieure, l’évêque endormi apparut comme dans une gloire. Cela pourtant resta doux et voilé d’un demi-jour ineffable. Cette lune dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais quoi de solennel et d’indicible au vénérable repos de cet homme, et enveloppaient d'une sorte d’auréole majestueuse et sereine ces cheveux blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d’enfant. (p. 95)
Le dialogisme du point de vue vient répéter et même reproduire le contraste entre la figure tourmentée du bagnard et l’évêque, paisible et serein.
Le chapitre XIII, « Petit-Gervais », est un des passages les plus frappants du livre II. J’avais oublié que Jean Valjean, une fois l’enfant terrifié mis en fuite, prend conscience du fait qu’il a bel et bien enterré la pièce de quarante sous sous son soulier :
En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. Ce fut comme une commotion galvanique. « Qu'est-ce que c’est que ça? » dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s’arrêta, sans pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé l’instant d’auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans l’obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui. (p. 113)
L’image ne m’avait peut-être pas frappé en 1988 (et pourtant je connaissais le poème de Hugo, La conscience, vu qu’il se trouvait dans le cahier de poésies de mon père (il faudrait expliquer, pas le temps)), mais la grande ambiguïté de l’état cataleptique de Jean Valjean, oui. Cette ambivalence vient encore du jeu des points de vue : la scène est d’abord vue par l’enfant, de sorte qu’on est sûrs que Jean Valjean fait exprès de voler la pièce, puis par Jean Valjean lui-même, ce qui invite à tout reconsidérer.
Il faut ici dire qu’avant de lire Les Misérables, j’avais vu le film de Robert Hossein. On en parlait avec Claire hier matin, pour nous Jean Valjean a pour toujours le corps et le visage de Lino Ventura (et, ai-je ajouté, Javert c’est Michel Bouquet). Ce film, on était allés le voir au cinéma en sortie scolaire, en CM1, et je me rappelle qu’on avait fait tout un travail autour du film après avec notre institutrice, Mme Lapeyre (la seule institutrice qui ait fait son travail correctement de mes années d’école élémentaire). La scène de la pièce de quarante sous, il me semble (mais tout en ayant plusieurs souvenirs très précis du film, je ne l’ai jamais revu et ça fait donc 43 ans), est beaucoup moins ambiguë dans le film : comment faire, d’ailleurs, sans voix off ? (Et je précise que je préfère une adaptation qui laisse échapper de l’ambiguïté à tout recours à la voix off reprenant tel ou tel paragraphe d’analyse psychologique.)
Je crains de beaucoup évoquer des intertextes dans ces carnets. D’ailleurs, Claire m’a déjà signalé que le début de L’Or de Cendrars était probablement inspiré du début du livre II, l’entrée de Jean Valjean dans Digne. Hier, en lisant le chapitre XIII de ce même livre II, je n’ai pu manquer d’établir un parallèle entre la dualité du personnage et plusieurs passages du Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde de Stevenson, notamment :
Disons-le simplement, ce n’était pas lui qui avait volé, ce n’était pas l'homme, c’était la bête qui, par habitude et par instinct, avait stupidement posé le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d’obsessions inouïes et nouvelles. Quand l’intelligence se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d’épouvante. (p. 116)
Jean Valjean est, aussi lui, un cas étrange. En consultant la traduction d’Isabel Florence Hapgood (1887), le rapprochement est plus évident encore : « When intelligence reawakened and beheld that action of the brute, Jean Valjean recoiled with anguish and uttered a cry of terror. »
Entre autres échos, la caverne platonicienne n’est pas loin : « Au sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l’évêque lui avait fait mal à l’âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. » (p. 115)
[Je viens de passer une heure à écrire ce qui précède. Je n’ai rien dit des livres III et IV. Ça ne pourra pas tenir de la sorte ; on verra bien.]
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samedi, 25 juillet 2026
« aussi lui »
Le récit a parfois des accents balzaciens, et on a d’ailleurs tort d’opposer Hugo et Balzac. Leurs styles respectifs – et il faudrait reprendre Dumas aussi – ne sont pas si éloignés que cela. Dans le chapitre XIII du livre I, cela transparaît dans des notations comme celle-ci : « dans un caractère comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d’eau. Ces creusements-là sont ineffaçables ; ces formations-là sont indestructibles. » (p. 57)
Dans le même chapitre, je veux retenir aussi cette phrase : « Il examinait sans colère, et avec l’œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de chaos qui est encore dans la nature. » (ibid.) N’y a-t-il pas quelque préfiguration du structuralisme ?
Dans le chapitre XI, qui est celui dans lequel Hugo critique et recontextualise l’aversion de l’évêque pour Napoléon, il y a une formule étrange : « Mgr Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d’esprit de parti, son heure d’amertume, son nuage. » (p. 51)
Cette incise, aussi lui (au lieu de lui aussi), m’a fait trouver des occurrences, de la même époque voire de la même plume, que je trouve amusant et même instructif de verser au dossier :
On oublie seulement qu’il [Molière] serait mort, aussi lui, comme tant d’autres, qui n’ont pas laissé pourtant de faire rire les « honnêtes gens » de leur temps, s’il n’y avait rien de plus dans son œuvre que dans la leur. (Ferdinand Brunetière, Etudes sur le XVIIe siècle, 1890)
Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot drapeau, n’a pas en effet l’unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue, il est venu au monde, aussi lui, pour définir dans de l’écriture artiste, ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils des êtres raffinés et des choses riches : mais cela, en une étude appliquée, rigoureuse, et non conventionnelle et non imaginative de la beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, en ces dernières années, de la laideur. (Goncourt, préface aux Frères Zemganno, 1879)
« Sans doute la Esmeralda ne songeait pas au capitaine sans amertume. Sans doute il était affreux qu’il eût été trompé aussi lui, qu’il eût cru cette chose impossible, qu’il eût pu comprendre un coup de poignard venu de celle qui eût donné mille vies pour lui. » (Notre-Dame de Paris, 1831)
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vendredi, 24 juillet 2026
Un juste
Ce soir, j’ai achevé la lecture du livre I, « Un juste » (pp. 5-61 du Pléiade) et commencé le livre II de la première partie : l’errance du forçat dans les rues de Digne où tout le monde, même le molosse, le rejette, c’est d’une beauté !
Pour en revenir au livre I – Adolescent, je n’avais peut-être pas saisi pourquoi Hugo place, en frontispice de son roman, ce long portrait d’un personnage qui disparaît dès qu’il fait don de son hospitalité et de ses chandeliers d’argent à Jean Valjean. Bien sûr, la figure de M. Myriel permet d’articuler toute la fin du 18e siècle, la Révolution et l’Empire, avec l’histoire sociale du 19e siècle, mais le plus important est de situer le roman sous l’égide de ce grand homme simple et bon, dont la théologie s’exprime en pratique et qui rappelle de façon aiguë le vrai message du Christ. Le vœu de pauvreté est ce qui souligne le rejet de l’indigence organisée.
Hugo s’est appuyé sur un personnage réel, Mgr de Miollis, qu’il a beaucoup romancé sans doute, mais ce qui vient suggérer l'hypothèse référentielle sans même consulter l'appareil critique, c’est qu’il lui reproche son antibonapartisme (p. 52). Soit dit en passant, la fixette de Hugo sur Napoléon et son antithèse entre le grand despote et « le petit » font partie des rares choses qui m’échappent totalement chez lui.
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jeudi, 23 juillet 2026
Embarqué-es pour une (re)lecture
23 juillet
Ce soir j’ai commencé ma (re)lecture des Misérables.
Contexte : notre ami E° souhaitant lire le roman, nous avons eu l’idée – comme l’envie nous en titillait depuis quelque temps aussi – de le relire, Claire et moi. C’est notre ami É* qui nous en a aussi donné l’idée, car il ne l’avait jamais lu et en est sorti émerveillé l’an dernier… émerveillé et étonné, car il ne s’attendait « pas du tout à ça ».
Claire l’a également commencé ce soir, elle sur liseuse, moi dans l’exemplaire du Pléiade emprunté à la B.U.
Encore du contexte : Claire et moi l’avons lu à peu près au même moment, au milieu de l’adolescence. Je me rappelle clairement l’avoir acheté, en classe de troisième, chez le bouquiniste de Saintes, pour la somme alors énorme de 150 euros ; il s’agissait de la deuxième édition Hetzel, parue alors que Hugo était encore en exil. C’est sur ce colossal volume, imprimé sur deux colonnes, avec gravures, que j’ai lu Les Misérables autour de 1987-88, sans doute en hiver car je me revois lisant une partie à Cagnotte, au coin du feu, sans électricité à la suite d’une coupure de courant qui avait pu durer quelques heures, comme cela arrivait.
J’avais adoré, mais en le relisant, et avant même d’avoir eu besoin de beaucoup avancer, je pense (et suis même certain) que j’avais lu certains chapitres en diagonale. Mes connaissances en philosophie et en histoire politique, entre autres, ne me permettaient probablement pas de saisir vraiment, ni seulement d’accrocher – pour prendre un seul exemple – au chapitre dans lequel Monseigneur Bienvenu discute des excès de la révolution avec le conventionnel mourant. Mais peut-être que si... Peut-être que je calomnie l’enfant de treize ans que je fus. Après tout, vers cette même époque j’ai lu et même dévoré tout le théâtre de Hugo, Cromwell inclus (mais pas sa préface, haha).
Bien que j’eusse aimé relire sur mon vieux Hetzel, je n’ai pu que constater que le confort de lecture, notamment pour mes yeux de quinquagénaire, serait insuffisant. L’autre avantage du Pléiade, édité et annoté par Henri Scepi et Dominique Moncond’huy, est que bien des points un peu obscurs peuvent être aisément levés sans avoir à googler, et donc risquer de tomber dans le trou du lapin d’Alice : je me connais, je vérifie telle référence factuelle qui m’échappe, et je m’interromps pendant cinq minutes, au bas mot, pour lire telle et telle page ouverte de fil en aiguille.
Dernier point : vais-je tenir régulièrement ce carnet de lecture ? On verra. Dans l’idée, oui, j’aimerais. L’idée est surtout de faire part des discussions que nous aurons avec Claire et E°, et de noter toute bricole qu’il me prend l’envie de noter. Pas d’ébauche de thèse ni de réflexion concertée ou profonde sur les thèmes etc. De l’encre, il en a coulé sur ce livre, et plus experte, mieux informée.
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