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samedi, 01 août 2026

Deuxième Partie, livres IV à VII

    C’est un peu une folie, d’écrire tout ça alors que le temps manque déjà, non pour lire Les Misérables, mais pour faire le reste. Tentons de rassembler les notes sur les livres IV et V, et de rédiger quelques bricoles sur les livres VI à VIII mais sans notes.

 

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Livre IV

Pas un accident de terrain, pas un caprice d’architecture, pas un pli. C’était un ensemble glacial, régulier, hideux. Rien ne serre le cœur comme la symétrie. C’est que la symétrie, c’est l’ennui, et l’ennui est le fond même du deuil. Le désespoir bâille. On peut rêver quelque chose de plus terrible qu’un enfer où l’on souffre, c’est un enfer où l’on s’ennuierait. (p. 429)

Au départ, j’avais noté ce passage du chapitre I en raison de la phrase sur la symétrie, qui se trouve être – et c’est tout sauf une coïncidence – un alexandrin. Les deux premières phrases insistent sur la monotonie laide du paysage urbain au moyen du rythme ternaire. Le style de Hugo rompt avec cette monotonie, d’abord avec l’aphorisme formulé avec l’alexandrin, puis avec la phrase d’explication, binaire et avec reprise : « c’est l’ennui, et l’ennui… ». Cette structure se retrouve, de façon inversée, dans la dernière phrase que j’ai citée ici (« un enfer… c’est un enfer »), afin de marquer l’antithèse entre souffrance et ennui, dans laquelle l’ennui est plus tragique, plus terrible que la souffrance. Entre ces deux phrases, Hugo a placé, non un alexandrin ou un hexasyllabe, mais cinq syllabes : Le désespoir bâille. Cette formule couperet vient raccourcir la symétrie rythmique, également fondée sur l’impair, de la phrase précédente (9 / et / 9).

 

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Livre V

Au chapitre I, le développement, pas si long au fond, de l’auteur narrateur, sur sa condition d’exilé m’a rappelé tout le travail que j’avais pu faire sur le rapport de Nuruddin Farah à l’exil et à sa « Somalie imaginée » à la fin des années 1970 : « C'est une douceur pour lui de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu’il voyait quand il était dans son pays, et que tout ne s’est pas évanoui. » (p. 441)

Au chapitre III, Hugo parle de la toponymie populaire et de la persistance de certains noms qui n’ont plus rien d’officiel : « La mémoire du peuple flotte sur ces épaves du passé. » (p. 447) Cette remarque est très juste, comme je vois que de vieux Tourangeaux, quand j’ai débarqué dans la ville, désignaient par des manières incompréhensibles pour le néophyte des lieux autrement nommés (le Pont-Bleu par exemple pour le « Pont de Fil », qui s’appelle sur les cartes pont suspendu de Saint-Symphorien). Ou quand la boulangerie Burgaudeau s’est installée à côté du bureau de poste, à Hagetmau, autour de 2000, et que mon beau-père a tout de suite dit « chez Niffus », appellation que tout le monde a reprise sans avoir la moindre idée – même Claire, native du lieu – de quoi il était question, vu que la fameuse boutique du dénommé Niffus datait des années 1950-60. (Je ne sais même pas comment ça s’écrit ; j’ai dit ce nom des centaines de fois mais je ne l’avais jamais écrit.) À l’inverse, certaines appellations neuves et pas officielles viennent parfois remplacer les officielles, quand celles-ci n’étaient pas trop entrées en usage : ainsi, il n’a pas fallu deux ans après l’édification de la statue du Monstre de Xavier Veilhan place du Grand-Marché, en 2005, pour que presque tout le monde appelle cette place « place du Monstre ».

Bref, on voit à quoi je rêve aussi, parfois, quand je lis Hugo.

Au chapitre V, nouvelle notation, avec une métaphore magnifique, quant à la dualité de Jean Valjean : « Jean Valjean avait cela de particulier qu’on pouvait dire qu’il portait deux besaces ; dans l’une il avait les pensées d’un saint, dans l’autre les redoutables talents d’un forçat. Il fouillait dans l’une ou dans l’autre, selon l’occasion. » (p. 452)

Il se trouve que pour moi le mot besace ne renvoie pas à grand-chose, sinon à la fable de La Fontaine. L’ayant relue pour l’occasion, j’ai vu que, pour La Fontaine, la besace est un sac en deux parties (l’illustration de l’édition de 1678 donnée en lien le montre bien) ; au demeurant, la définition du TLFi ne dit pas autre chose. Jean Valjean dispose donc de deux besaces, donc de quatre compartiments : il y aurait donc la dualité affichée et la dualité dissimulée, comme si les pensées d’un saint, par exemple, pouvaient relever de deux parties différentes.

Au chapitre X, Javert dit de ce qu’il pense être une obsession exagérée à l’endroit de Jean Valjean (alors qu’il a en fait raison) : « et je suis un jobard » (p. 466). Claire et moi pensions ce terme plus récent. Dans la poursuite de Jean Valjean, au terme de laquelle le forçat réussit à échapper au policier, le seul tort de Javert est d’avoir pris du plaisir à la traque, de s’être montré artiste et joueur.

Artiste : « Javert, étant un artiste, avait le goût de l’imprévu. Il haïssait ces succès annoncés qu’on déflore en en parlant longtemps d’avance. Il tenait à élaborer ses chefs-d'œuvre dans l’ombre et à les dévoiler ensuite brusquement. » (p. 468)

Joueur : « Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal ; il laissa aller son homme devant lui, sachant qu’il le tenait, mais désirant reculer le plus possible le moment de l’arrêter, heureux de le sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté de l’araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse ; c’est le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel délice que cet étouffement ! Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées. Il était sûr du succès ; il n’avait plus maintenant qu’à fermer la main. » (p. 470)

Dans ce passage, il me semble déceler un jeu de mots sur l’homophonie : avec le participe présent « le couvant du regard », Hugo ne fait-il pas allusion à l’endroit où Valjean va disparaître et se dérober aux regards, le couvent ? Le Petit-Picpus est le couvent de la dissimulation. Je juge pas trop tirée par les cheveux cette hypothèse, d’autant que pour la dernière phrase du livre, à la page suivante, les notes de la Pléiade indiquent une réécriture de La Fontaine : « honteux comme un mouchard qu’un voleur aurait pris » est un alexandrin à peine modifié du Renard et la Cigogne, « honteux comme un renard qu’une poule aurait pris ». Ce démarquage explique peut-être également l’analogie animale, pas forcément très pertinente d’un point de vue zoologique, dans laquelle Javert-araignée s’amuse à temporiser avant de dévorer sa proie, Valjean-mouche. La mouche qui se fait attraper, c’est lui, le mouchard.

 

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Livres VI et VII

 

Je n’ai pas pris de notes pour ces deux livres, dans lesquels Hugo alterne beaucoup d’érudition, en partie rebricolée, sur la sévérité des ordres monastiques. Les notes expliquent qu’il tire ses informations de deux de ses maîtresses, Léonie d’Aunet et Juliette Drouet. On voit surtout qu’il hésite entre une sorte de fascination morbide pour le sacrifice terrible des religieuses et la critique du système qui rend tout cela possible ; plus tard, adoptant le point de vue de Valjean, il écrit très clairement que le couvent est un enfer pire que le bagne, alors que les victimes ne sont, elles coupables de rien (pp. 561-3 – c’est dans le chapitre IX du livre VIII).

À la fin du livre VI, Hugo dit ceci du passé et de sa position d’écrivain face à l’histoire :

Les contrefaçons du passé prennent de faux noms et s’appellent volontiers l'avenir. Ce revenant, le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un masque, l’hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque. (p. 501)

La « Parenthèse » qui constitue le livre VII sert à préciser encore le point de vue de Hugo par rapport à la religion et à la foi, entre lesquelles il établit une forte nuance : « Nous blâmons l’Église quand elle est saturée d’intrigue, nous méprisons le spirituel âpre au temporel ; mais nous honorons partout l’homme pensif. Nous saluons qui s'agenouille. » (p. 512). De cette nuance dans le positionnement découle sa vision de la vie monastique, explorée dans son incompréhensible ambivalence :

Cette existence claustrale si austère et si morne, dont nous venons d’indiquer quelques linéaments, ce n’est pas la vie, car ce n’est pas la liberté ; ce n’est pas la tombe, car ce n’est pas la plénitude; c'est le lieu étrange d’où l’on aperçoit, comme de la crête d’une haute montagne, d’un côté l’abîme où nous sommes, de l’autre l’abîme où nous serons ; c’est une frontière étroite et brumeuse séparant deux mondes, éclairée et obscurcie par les deux à la fois, où le rayon affaibli de la vie se mêle au rayon vague de la mort ; c’est la pénombre du tombeau. (p. 514)

 

07:59 Publié dans « En relisant Les Misérables » | Lien permanent | Commentaires (0)