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jeudi, 13 août 2026

Billet de Claire (Vogueenlettres)

Toujours zéro volonté pour reprendre mes annotations pour les quatrième et cinquième parties. En attendant, je copie-colle le billet que Claire a publié sur Instagram :

 

Il m'aura fallu deux semaines et demie pour achever le projet que j'ai appelé Les Misérables en maillot de bain.

En effet, j'ai alterné la lecture intensive des mille trois cents pages avec des moments de baignade fréquents et pluriquotidiens. Mine de rien, cette activité n'est pas si anodine qu’il y paraît. La natation a ceci de particulier qu’elle est souvent, me concernant, une activité solitaire qui me permet de réfléchir. J’ai donc en quelque sorte dissous ma lecture dans l’eau  dans le sens où j’ai pu me mettre à distance  de la narration pour la penser. 

Dans la piscine, j’ai dissous la larme versée sur Cosette l’enfant maltraitée, j’ai affronté les tourbillons de la conscience de Jean Valjean, j’ai rincé le sang des barricades, je me suis lavée de la saleté des égouts où j'ai suivi Marius et Jean Valjean, j’ai batifolé comme M. Gillenormand, j'ai joyeusement barboté en eaux troubles comme Gavroche, j’ai plongé dans la Seine avec Javert (mais je nage mieux).

Ce projet a eu ceci de particulier qu’il a été également l'objet d'un bookclub puisque j’ai lu Les Misérables en simultané avec des proches et cela a nourri nos conversations.

Enfin, c’est aussi un projet de retrouvailles avec moi-même puisque j’avais lu cette œuvre lorsque j'étais lycéenne, un été, déjà en partie au bord de la piscine, municipale cette fois. 

Évidemment, je n'ai pas lu l'œuvre de la même manière, évidemment je l’ai mieux comprise parce que j'ai appris, étudié, je suis devenue une professionnelle de l'analyse littéraire – en un mot : j’ai vieilli.

Je regrette un peu de ne pas avoir tenu un journal de lecture car c’est indiscutablement le grand roman de la littérature française.  Il y a tout : il y a le avant et le après de la littérature. Il y a aussi toute la pensée politique et sociale  de Victor Hugo, il y a le rapport à Dieu et à la religion, il y a la réflexion sur la langue, il y a une incroyable réflexion sur l’enfance, Hugo le romantique est plus réaliste que les réalistes, plus drôle que les dramaturges de vaudeville, plus persuasif que les grands orateurs. Les Misérables, ce n’est pas qu’un roman, c’est une somme.

 

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mercredi, 12 août 2026

Fini !

   Hier soir à 23 h 30 j’ai donc fini de lire Les Misérables. Claire a suivi ce matin ; elle a trouvé qu’il y a davantage de longueurs dispensables dans la dernière partie, peut-être car elle s’est lassée. De mon côté, j’ai trouvé la « digression » sur les égouts, ou les longs passages descriptifs, dont le merveilleux poème en prose des deux petits dans le jardin des Plantes, vraiment géniaux. Tout le dernier livre (le livre IX) est extraordinaire, même le chapitre qui lorgne du côté du drame larmoyant mais qui est compensé par la stature et la figure même de Jean Valjean.

Désormais j’ai pas mal de retard dans ces billets de blog.

 

En échangeant avec E° hier, je lui disais à quel point j’aimais aussi le personnage de M. Gillenormand ; il est du même avis. Marius est plus complexe que dans mon souvenir. Finalement, c’est Cosette que Hugo a, non pas ratée – car le choix est délibéré –, mais affublée de ces caractéristiques de la ravissante idiote.

 

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samedi, 08 août 2026

9/14e

    Ma mère nous a offert, pour nous remercier de l’avoir aidée avec les formalités d’ETA pour Guernesey, le catalogue de l’exposition Hugo et l’architecture qui s’achèvera en novembre prochain, et que nous irons peut-être voir. Le catalogue, en tout cas, est très bien : outre les nombreux dessins liés au long séjour du « proscrit » dans les îles anglo-normandes, il y a deux dessins du château de Vianden, visité en juillet 1998, et où Claire et moi avions été photographiés par un couple d’Allemands (j’adore cette photo).

Depuis hier soir, j’en suis « rendu » au livre X de la quatrième partie ; ça n’avance guère, entre les promenades etc. Pas grave, je voulais seulement avoir terminé pour la mi-août.

 

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Quatrième Partie, Livre I – « Quelques pages d’histoire »

Hugo s’amuse toujours avec les titres des chapitres, qui, dans l’analyse historiographique, jouent avec le vocabulaire de l’imprimerie : Bien coupé / Mal cousu…

Son analyse de la dynastie royale sous la Restauration est tout à fait juste, au plan général :

Elle fut hargneuse au dix-neuvième siècle. Elle fit mauvaise mine à chaque épanouissement de la nation. Pour nous servir du mot trivial, c’est-à-dire populaire et vrai, elle rechigna. Le peuple le vit.

Elle crut qu’elle avait de la force parce que l’Empire avait été emporté devant elle comme un châssis de théâtre. Elle ne s’aperçut pas qu’elle avait été apportée elle-même de la même façon. Elle ne vit pas qu’elle aussi était dans cette main qui avait ôté de là Napoléon. (p. 802)

Après l’analogie notée hier, nouvel emploi du mot traduction, assez classique (en retournant l’analogie, souvent en théorie de la traduction le texte original est perçu comme le texte divin, intouchable) :

Dieu livre aux hommes ses volontés visibles dans les événements, texte obscur écrit dans une langue mystérieuse. Les hommes en font sur-le-champ des traductions ; traductions hâtives, incorrectes, pleines de fautes, de lacunes et de contre-sens. Bien peu d’esprits comprennent la langue divine. Les plus sagaces, les plus calmes, les plus profonds, déchiffrent lentement, et, quand ils arrivent avec leur texte, la besogne est faite depuis longtemps ; il y a déjà vingt traductions sur la place publique. De chaque traduction naît un parti, et de chaque contre-sens une faction ; et chaque parti croit avoir le seul vrai texte, et chaque faction croit posséder la lumière. (p. 816)

 

Dans le chapitre V, Hugo, expliquant pourquoi « entre les barbares de la civilisation et les civilisés de la barbarie, nous choisirions les barbares » (p. 832), livre cette description magnifique du peuple déchaîné face à l’injustice :

Ces hommes hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés, hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute, se ruaient sur le vieux Paris bouleversé, que voulaient-ils ? Ils voulaient la fin des oppressions, la fin des tyrannies, la fin du glaive, le travail pour l’homme, l’instruction pour l’enfant, la douceur sociale pour la femme, la liberté, l’égalité, la fraternité, le pain pour tous, l’idée pour tous, l’édénisation du monde, le progrès ; et cette chose sainte, bonne et douce, le progrès, poussés à bout, hors d’eux-mêmes, ils la réclamaient terribles, demi-nus, la massue au poing, le rugissement à la bouche. C’étaient les sauvages, oui ; mais les sauvages de la civilisation. (p.  831)

 

Hapgood (1887) a traduit ce passage aussi méticuleusement que brillamment, en conservant savage, et en traduisant l’adjectif « farouches » par wild. On trouve aussi, dans son texte, l’usage archaïque du nom wise dans une locution figée (‘in terrible wise’).

Savage. Let us explain this word. When these bristling men, who in the early days of the revolutionary chaos, tattered, howling, wild, with uplifted bludgeon, pike on high, hurled themselves upon ancient Paris in an uproar, what did they want? They wanted an end to oppression, an end to tyranny, an end to the sword, work for men, instruction for the child, social sweetness for the woman, liberty, equality, fraternity, bread for all, the idea for all, the Edenizing of the world. Progress; and that holy, sweet, and good thing, progress, they claimed in terrible wise, driven to extremities as they were, half naked, club in fist, a roar in their mouths. They were savages, yes; but the savages of civilization.

 

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Quatrième Partie, Livre II – « Eponine »

Pas noté grand-chose, mais j’aime énormément ce personnage d’Eponine, subtil, double, fugace. J’aime beaucoup aussi, parmi les personnages secondaires, ce M. Mabeuf passionné d’horticulture et bibliophile, qui sombre toujours davantage dans la misère (tout en gardant sa servante, ces dispositions économiques sont difficiles à saisir avec le recul), et qui d’ailleurs s’imagine, après avoir reçu sa visite impromptue et étrange, qu’Eponine (nouvelle Esmeralda ?) était une créature surnaturelle :

Une heure plus tard, quand il fut couché, cela lui revint, et, en s’endormant, à cet instant trouble où la pensée, pareille à cet oiseau fabuleux qui se change en poisson pour passer la mer, prend peu à peu la forme du songe pour traverser le sommeil, il se disait confusément :

« Au fait, cela ressemble beaucoup à ce que la Rubaudière raconte des gobelins. Serait-ce un gobelin ? »

 

J’ai noté ce passage aussi à cause de la façon dont Hugo décrit le passage progressif de la veille au sommeil (la pensée, oiseau qui se métamorphose en poisson pour traverser la mer – c’est baroque et c’est biscornu).

 

 

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Quatrième Partie, Livre III – « La maison de la rue Plumet »

Le cadeau que nous a fait ma mère ne pouvait mieux tomber : Les Misérables est un roman pétri d’architecture. Et cette maison, en particulier, avec sa longue étroite allée couverte inconnue même des voisins, ne peut que prêter aux rêveries à partir du roman. (L’imaginaire des lieux a toujours joué très fort pour moi ; à treize ou quatorze ans j’ai commencé l’écriture d’un roman nullissime sous influence directe de la ferme dans Que ma joie demeure ; à trente ans passés j’ai commencé à tenir un blog avec une idée de départ qui relevait assez de la géographie…)

La description du jardin côté rue Plumet se situe entre les contes de Perrault (ou de Mme de Villeneuve – Claire m’a dit qu’il y a de vraies similitudes avec La Belle et la Bête) et les pages bucoliques de La Faute de l’abbé Mouret. J’aimerais tout citer car c’est sublime :

Ce jardin n’était plus un jardin, c’était une broussaille colossale ; c’est-à-dire quelque chose qui est impénétrable comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid, sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme une tombe, vivant comme une foule.

En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui aspire les effluves de l’amour cosmique et qui sent la sève d’avril monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s’y réfugiaient, et c’était un spectacle divin de voir là tourbillonner en flocons dans l’ombre cette neige vivante de l’été. (p. 862)

 

Titres : le chapitre V (« La rose s’aperçoit qu’elle est une machine de guerre »). Cosette, s’apercevant dans le miroir après des années à se penser ou se savoir laide, se trouve elle-même éblouissante. Machine de guerre, aujourd’hui on dirait bombe ou bombasse.

Hugo, d’ailleurs, reprend le motif classique du premier regard en l’assumant (plus tard, je ne sais plus quand, il signale sa conscience du topos, voire du cliché) :

À cette certaine heure où Cosette eut sans le savoir ce regard qui troubla Marius, Marius ne se douta pas que lui aussi eut un regard qui troubla Cosette.

Il lui fit le même mal et le même bien. (p. 873)

 

Ce livre III s’achève avec « La cadène », le spectacle horrible – vu à la fois par Cosette qui ne comprend pas et par Jean Valjean qui se souvient – du cortège des forçats emportés vers le bagne, description qui lorgne du côté de Dante :

Toutes les détresses étaient dans ce cortège comme un chaos ; il y avait là l’angle facial de toutes les bêtes, des vieillards, des adolescents, des crânes nus, des barbes grises, des monstruosités cyniques, des résignations hargneuses, des rictus sauvages, des attitudes insensées, des groins coiffés de casquettes, des espèces de têtes de jeunes filles avec des tire-bouchons sur les tempes, des visages enfantins et, à cause de cela, horribles, de maigres faces de squelettes auxquelles il ne manquait que la mort. On voyait sur la première voiture un Nègre, qui, peut-être, avait été esclave et qui pouvait comparer les chaînes. L’effrayant niveau d’en bas, la honte, avait passé sur ces fronts ; à ce degré d’abaissement, les dernières transformations étaient subies par tous dans les dernières profondeurs ; et l’ignorance changée en hébétement était l’égale de l’intelligence, changée en désespoir. Pas de choix possible entre ces hommes qui apparaissaient aux regards comme l’élite de la boue. (p. 887)

 

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vendredi, 07 août 2026

III, v-viii

    Pas beaucoup avancé dans la lecture – j’en suis au livre VI de la quatrième partie – mais j’ai tout de même pas loin de 300 pages de retard dans les annotations.

 

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Troisième Partie, Livre V – « Excellence du malheur »

La structure de ce livre est très belle : Marius indigent / Marius pauvre / Marius grandi / M. Mabeuf / Pauvreté, bonne voisine de misère / Le remplaçant

Dans le dernier chapitre, tout à fait ironique, M. Gillenormand assène à Théodule – qui espère remplacer Marius dans les faveurs du vieil homme – un long discours enfiévré, que Théodule se contente d’approuver avec enthousiasme, pour s’entendre dire à la fin : « Vous êtes un imbécile. » (p.  681)

Le livre s’ouvre sur une longue description accumulative de la pauvreté qui mérite d’être citée in extenso car elle reste, malheureusement, d’une profonde vérité :

La vie devint sévère pour Marius. Manger ses habits et sa montre, ce n’était rien. Il mangea de cette chose inexprimable qu’on appelle de la vache enragée. Chose horrible, qui contient les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les soirs sans chandelle, l’âtre sans feu, les semaines sans travail, l’avenir sans espérance, l’habit percé au coude, le vieux chapeau qui fait rire les jeunes filles, la porte qu’on trouve fermée le soir parce qu’on ne paye pas son loyer, l’insolence du portier et du gargotier, les ricanements des voisins, les humiliations, la dignité refoulée, les besognes quelconques acceptées, les dégoûts, l’amertume, l’accablement. Marius apprit comment on dévore tout cela, et comment ce sont souvent les seules choses qu’on ait à dévorer. À ce moment de l’existence où l’homme a besoin d’orgueil parce qu’il a besoin d’amour, il se sentit moqué parce qu’il était mal vêtu, et ridicule parce qu’il était pauvre. À l’âge où la jeunesse vous gonfle le cœur d’une fierté impériale, il abaissa plus d’une fois ses yeux sur ses bottes trouées, et il connut les hontes injustes et les rougeurs poignantes de la misère. Admirable et terrible épreuve dont les faibles sortent infâmes, dont les forts sortent sublimes. Creuset où la destinée jette un homme, toutes les fois qu’elle veut avoir un gredin ou un demi-dieu. (p. 662)

Petite contradiction dans le système chronologique du roman, le texte dit de Marius qu’il « avait fallu des années » (p. 665) avant d’en arriver à la situation de pauvreté qui était la sienne au moment d’emménager dans la masure Gorbeau. Or, chassé de chez son grand-père en 1828 et parvenu à ce point juste après 1830, il ne peut s’agir d’années nombreuses, ce que confirme le début du chapitre III : « À cette époque, Marius avait vingt ans. Il y avait trois ans qu’il avait quitté son grand-père. » (p. 667)

Dans ce même chapitre, Hugo emploie le mot traduction dans un sens analogique :

Pendant que le vieillard regrettait, Marius s’applaudissait. Comme à tous les bons cœurs, le malheur lui avait ôté l’amertume. Il ne pensait à M. Gillenormand qu’avec douceur, mais il avait tenu à ne plus rien recevoir de l’homme qui avait été mal pour son père. —C’était maintenant la traduction mitigée de ses premières indignations. En outre, il était heureux d’avoir souffert, et de souffrir encore. C’était pour son père. La dureté de sa vie le satisfaisait et lui plaisait. (p. 668)

 

Troisième Partie, Livre VI – « La conjonction de deux étoiles »

Le chapitre II est globalement malaisant, car comme bien des œuvres populaires plus récentes – je pense par exemple à des chansons de Chuck Berry ou de Jean Ferrat – la valorisation esthétique et érotique de la jeune fille de quinze ans est dérangeante au plus haut point. « Hier on les a laissées enfants, aujourd’hui on les retrouve inquiétantes. » (p. 686). Quand nous avons parlé de cette phrase avec Claire, elle m’a lu la note de son édition (Folio classique) qui me semble à côté de la plaque. Je comprends cet inquiétant au sens étymologique : in-quiétant, donc troublant. Hugo euphémise pour ne pas dire que les hommes adultes fantasment sur, et sont excités par le corps des adolescentes.

Le titre du chapitre VII, « Aventures de la lettre U livrée aux conjectures », montre que Hugo s’amuse : dans ce chapitre, Marius, trouvant le mouchoir brodé aux initiales U.F. (Ultime Fauchelevent, ce qui est déjà une usurpation), s’imagine que Cosette se prénomme Ursule (en clin d’œil au roman de Balzac, Ursule Mirouët ?). Hugo s’amuse car il abuse d’une rime interne aventures / conjectures. Une phrase indiquant l’erreur de Marius compte cinq u, tous muets ou qui en tout cas ne se prononcent pas /u/ : « Ce mouchoir était au vieux monsieur qui l’avait tout bonnement laissé tomber de sa poche. » (p. 695).

(H)ugo était-il (o)ulipien avant l'heure ?

 

Troisième Partie, Livre VII – « Patron-Minette »

Même sous couvert de porter son idée fondamentale, que la fin de l’ignorance aura pour conséquence la fin des crimes, Hugo se montre ici extrêmement manichéen et classiste. Sa pègre est absolument mauvaise, nihiliste, vouée à détruire la société et sans une trace restante d’humanité. Cela contredit la rédemption de Jean Valjean, telle qu’elle est magnifiquement développée dans toute sa complexité au livre II de la Première Partie.

« Les silhouettes farouches qui rôdent dans cette fosse, presque bêtes, presque fantômes […] ont deux mères, toutes deux marâtres, l’ignorance et la misère. » (p. 702)

Ces hommes-là, quand, vers minuit, sur un boulevard désert, on les rencontre ou on les entrevoit, sont effrayants. Ils ne semblent pas des hommes, mais des formes faites de brume vivante ; on dirait qu’ils font habituellement bloc avec les ténèbres, qu’ils n’en sont pas distincts, qu’ils n’ont pas d’autre âme que l’ombre, et que c’est momentanément, et pour vivre pendant quelques minutes d’une vie monstrueuse, qu’ils se sont désagrégés de la nuit. (p. 708)

 

 

Troisième Partie, Livre VIII – « Le mauvais pauvre »

 

Dans la masure Gorbeau, Marius observe longuement ce qui se passe dans le galetas des Thénardier/Jondrette. Il en résulte une nuance essentielle, à l’échelle du livre (et jusqu’à son  titre), entre pauvreté et misère :

Marius depuis cinq ans avait vécu dans la pauvreté, dans le dénuement, dans la détresse même, mais il s'aperçut qu'il n'avait point connu la vraie misère. La vraie misère, il venait de la voir. C'était cette larve qui venait de passer sous ses yeux. C'est qu'en effet qui n'a vu que la misère de l'homme n'a rien vu, il faut voir la misère de la femme ; qui n'a vu que la misère de la femme n'a rien vu, il faut voir la misère de l'enfant. (p. 723)

Dans cette nuance d’abjection morale, on trouve l’affirmation de Marius face au « nid de monstres qu'il avait sous les yeux » (p. 749) : « Il faut mettre le pied sur ces misérables. » (p. 750).

 

Quand la description fait état des murs, qui « avaient un aspect lépreux » (p. 726), j’ai songé aux Assis de Rimbaud.

La description de Cosette, « colibri parmi les crapauds » (p. 740), rappelle l’illumination liée à la poupée dans la Deuxième Partie.

La Thénardier, « une truie avec le regard d’une tigresse » (p. 746), fait toujours les frais de la misogynie inconsciente de Hugo.

Par contraste, Eponine est peut-être le personnage féminin le plus complexe du roman : amoureuse de Marius, montrant deux visages contrastés, « elle semblait pensive et ne répondait pas » (p. 742).

 

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mercredi, 05 août 2026

III, ii-iv

    J’ai atteint le début de la IVème Partie.

WhatsApp Image 2026-08-05 at 05.40.52.jpegAu vu de ce qu’il m’a écrit cette nuit, E° nous a dépassés : il avait bien sûr deviné que le personnage pris au piège de Jondrette/Thénardier et de ses acolytes était Jean Valjean, mais trouve vexante la façon dont Hugo le souligne (« le lecteur a sans doute moins tardé encore que Thénardier à reconnaître Jean Valjean »). Dans l’après-midi il m’avait écrit : « tendue, la fin de la IIIe partie ». En effet, le romanesque fonctionne à plein, comme au cinéma : même si on sait que J. V. va s’en sortir, on se demande bien comment – sans compter ce Marius confit dans son impossible dilemme et incapable d’appuyer sur la gâchette du pistolet prêté par Javert.

 

Hier soir, comme O* nous demandait ce qu’on pensait de cette relecture, et comme Claire et moi lui répondions tout en lui disant qu’il nous tardait vraiment de visiter enfin Hauteville-House, à Guernesey, je suis allé chercher, pour le lui montrer, mon exemplaire Hetzel de 1865, acheté pour 150 francs – le lecteur s’en souvient – chez le bouquiniste de Saintes, quand j’étais adolescent. En fait, j’aurais très bien pu relire sur ce bouquin, imprimé de façon très lisible, sur deux colonnes, mais c’est le format et le poids qui le rendent malcommode, peu maniable (cf photo ci-dessus, cliquer pour agrandir).

 

À présent, je suis coincé car pour les annotations je n’ai pas dépassé le début de la IIIe partie, et j’ai donc beaucoup de retard.

 

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Troisième Partie, Livre II – « Le grand bourgeois »

Quoique M. Gillenormand soit un épouvantable connard, et décrit comme tel, fat, violent, superficiel, j’ai très envie de m’approprier son juron favori : Par la pantoufloche de la pantouflochade ! (p. 585) Claire m’a fait remarquer que tout ce portrait est très influencé par Balzac.

« Il avait dans sa chambre un merveilleux portrait d'on ne sait qui, peint par Jordaens, fait à grands coups de brosse, avec des millions de détails, à la façon fouillis et comme au hasard. » (p. 586) Mon édition ne précise pas si Hugo avait en tête un tableau précis de Jordaens : après tout, il ne dit pas « peint par quelque maître flamand ».

« Il disait des grossièretés, des obscénités et des ordures avec je ne sais quoi de tranquille et de peu étonné qui était élégant. C'était le sans-façon de son siècle. Il est à remarquer que le temps des périphrases en vers a été le temps des crudités en prose. » (p. 587) Tout le roman marque le rapport très conflictuel entre Hugo et le dix-huitième siècle, en raison de l’ambivalence même de ce siècle : siècle des Lumières (et donc auquel Hugo doit sa conviction que l’éducation sauvera le monde de la misère et du crime) et de l’absolutisme. Il multiplie les piques, même contre Voltaire, et plus encore contre les poètes de cet âge. On sent bien, dans cette belle antithèse entre périphrases et crudités, que ce que critique le plus vivement Hugo, ce sont « les périphrases en vers » : l’esthétique romantique implique aussi – c’est peut-être inattendu ici – d’aller droit au but, de ne pas toujours faire savant. Il est vrai que, à part L’Harmonie imitative de la langue française du chevalier de Piis (dont je découvre en lisant l’article Wikipédia qui lui est consacré qu’il était « quarteron », soit métis, étant le fils naturel d’un chevalier et d’une femme de Saint-Domingue restée anonyme) et, dans un autre genre, l’Homère travesti de Marivaux, je ne pourrais guère m’appesantir sur la poésie française du XVIIIe siècle.

Dans la bouche de M. Gillenormand, l’épouse à qui on confie le budget du ménage « se sent souveraine, vend, achète, règle, jordonne, promet et compromet ». Le verbe jordonner m’évoque le nom argotique et un peu désuet « marie-j’ordonne » : je n’arrive plus à savoir si c'est ma mère qui l’emploie parfois, mais je l’ai parfois entendu. Par ailleurs, en rebaptisant Nicolette la servante qui se présente comme « Olympie », le « grand bourgeois » affirme son pouvoir, bien sûr, mais notamment celui de rabaisser les domestiques par la symbolique d’un nom plus populacier.

Hugo exprime de nouveau toute sa misogynie dans le portrait des deux filles de M. Gillenormand : « Les deux sœurs s’égaraient ainsi, chacune dans son rêve, à l’époque où elles étaient jeunes filles. Toutes deux avaient des ailes, l’une comme un ange, l’autre comme une oie. » (p. 592)

 

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Troisième Partie, Livre III – « Le grand-père et le petit-fils »

« Comme il avait deux fois de l'esprit, d'abord l'esprit qu'il avait, ensuite l'esprit qu'on lui prêtait, on le recherchait même, et on le fêtait. » (p. 594) Cette phrase cinglante semble tout droit tirée, comme me l’a dit Claire, de La Bruyère.

« ce beau pont monumental auquel succédera bientôt, espérons-le, quelque affreux pont en fil de fer » (p. 597) L’ironie de Hugo est ici évidente, et elle vient redoubler tout le long développement sur le Paris reconstruit et défiguré par les travaux de Haussmann, mais elle n’est toutefois pas sans ambivalence.

Le père de Marius sacrifie son bonheur de l’éduquer et de le voir grandir près de lui à sa fortune future, de sorte que les fleurs sont pour lui comme un enfant de substitution et qu’on peut voir dans ce père qui a « si bien l’air d’un homme et qui pleurait comme une femme » (p. 603) Hugo endeuillé lui-même.

 

Tout était harmonieux ; rien ne vivait trop ; la parole était à peine un souffle ; le journal, d’accord avec le salon, semblait un papyrus. Il y avait des jeunes gens, mais ils étaient un peu morts. Dans l’antichambre, les livrées étaient vieillottes. Ces personnages, complètement passés, étaient servis par des domestiques du même genre. Tout cela avait l’air d’avoir vécu il y a longtemps, et de s’obstiner contre le sépulcre. Conserver, Conservation, Conservateur, c’était là à peu près tout le dictionnaire. Être en bonne odeur, était la question. Il y avait en effet des aromates dans les opinions de ces groupes vénérables, et leurs idées sentaient le vétiver. C’était un monde momie. Les maîtres étaient embaumés, les valets étaient empaillés. (p. 607)

Au plan politique, ce portrait me fait penser à la chanson de Jean Ferrat, Un jeune, et, depuis lors, à tant de congrégations de « jeunes de droite » et à tant de notables locaux de droite, aux idées vieilles et sans relief. Au plan stylistique, Hugo annonce déjà la Tentative de description d’un dîner de têtes de Prévert (et d’ailleurs le célèbre premier vers est un décalque ironique d’un vers de Hugo, « Ceux qui pieusement sont morts pour la patrie »), et peut-être Céline ou Proust (ce « monde momie » me dit quelque chose mais je ne mets pas le doigt dessus).

Le paragraphe suivant, sur les ultras, me fait penser, pour le coup, à certains militants de gauche pour qui on n’est jamais assez pur, en particulier les zinzinsoumis, ces militants de LFI tellement occupés à insulter tout le monde, notamment les écologistes, sur les réseaux, qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils ont fait le vide autour de leur parti :

Être ultra, c’est aller au delà. C’est attaquer le sceptre au nom du trône et la mitre au nom de l’autel ; c'est malmener la chose qu’on traîne ; c’est ruer dans l’attelage ; c’est chicaner le bûcher sur le degré de cuisson des hérétiques ; c’est reprocher à l’idole son peu d’idolâtrie ; c’est insulter par excès de respect ; c’est trouver dans le pape pas assez de papisme, dans le roi pas assez de royauté, et trop de lumière à la nuit ; c’est être mécontent de l’albâtre, de la neige, du cygne et du lys au nom de la blancheur ; c’est être partisan des choses au point d’en devenir l’ennemi ; c’est être si fort pour, qu’on est contre.

On comprend bien qu’il s’agit de variations et de développements sur l’expression « être plus royaliste que le roi » (out-Herod Herod en anglais, pensons aussi à l’adjectif plus courant, malgré sa forme archaïque, holier-than-thou). Pour ma part, j’ai assez envie d’adopter, comme alternative à cette expression, « chicaner le bûcher sur le degré de cuisson des hérétiques », qui m’a fait largement sourire (oui, presque rire). En anglais : “it is disputing with the executioner about the degree of roasting which heretics should undergo” (Lascelles Wraxall); “it is to cavil at the fagot on the score of the amount of cooking received by heretics” (Hapgood). En allemand, je ne vous donnerai pas la traduction de Volchert pour cette phrase. Pourquoi donc ? Eh bien, la réponse passe par l’arithmétique : le chapitre III de ce livre III compte à peu près 2700 mots en français ; en allemand, 480. Voilà un traducteur qui savait se simplifier la tâche.

Pour en revenir aux expressions à adopter, être mécontent du cygne au nom de la blancheur n’est pas mal non plus.

 

Le titre du chapitre V, « Utilité d’aller à la messe pour devenir révolutionnaire », est intéressant à deux égards : d’abord, d’un point de vue narratologique, il a valeur de prolepse car à ce stade personne ne peut deviner que Marius quittera les opinions royalistes de son grand-père ; ensuite, du point de vue politique, Hugo considère que sans la façon dont les révélations que Marius reçoit sur son père, et qui lui dessillent les yeux sur ce que furent vraiment – vraiment pour Hugo – Napoléon et l’Empire, il ne serait pas devenu républicain. Il s’agit quasiment d’une inversion, vu qu’on considère souvent que l’Empire a détourné et fait dévier, voire subverti, l’idéal révolutionnaire de 1789-1792.

Dans le chapitre VII, le personnage du neveu Théodule sert de ressort comique, et de double superficiel de Marius. La référence à la comédie est donnée par le personnage lui-même : « Me voilà duègne. » (p. 624). Il est aussi le modèle même du jeune libertin, dans la plus pure tradition des romans du XVIIIe siècle : « Les rendez-vous assaisonnés d’un peu de messe sont les meilleurs. Rien n’est exquis comme une œillade qui passe par-dessus le bon Dieu. » (p. 625)

En suivant Marius, Théodule finit par découvrir qu’il va fleurir, non une belle, mais la tombe de son père : « la fillette était une tombe » (p. 626). Les notes soulignent l’importance de l’année, 1828, qui est justement celle de la mort du père de Hugo ; il m’a semblé, en lisant ces lignes, qu’il y avait surtout le même coup de théâtre lyrique et poignant que dans le célèbre poème « Demain, dès l’aube… ». Marius pleurant son père, c’est aussi Hugo portant le deuil de Léopoldine.

 

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Troisième Partie, Livre IV – « Les amis de l’ABC »

Combeferre « préférait la blancheur du beau au flamboiement du sublime » (p. 635), ce qui le situe du côté de Washington et Danton, mais ce qui constitue aussi une énième réflexion de Hugo sur les deux pôles de la sensibilité romantique.

Jean Prouvaire « s’appelait Jehan, par cette petite fantaisie momentanée qui se mêlait au puissant et profond mouvement d’où est sortie l’étude si nécessaire du Moyen-Âge » (p. 636)

Bahorel porte « des gilets téméraires et des opinions écarlates » (p. 639). Ce n’est pas souvent qu’on tombe sur une hypallage (ça change de ibant obscuri etc.) mais comme souvent à l’ère moderne cette figure de style est d’emploi burlesque ou parodique. On ne peut pas sérieusement employer l’hypallage.

Laigle de Meaux, songeur, « avait l’air d’une cariatide en vacances » (p. 643) ; j’ai songé, moi, au Penseur de Rodin.

Du très long discours de Grantaire ivre, que ses amis tentent de faire taire mais que Hugo aurait dû abréger (à quoi sert cette longue litanie ?), j’ai retenu la pique contre les Etats-Unis, démocratie viciée par l’esclavagisme : « Si je n’admire pas John Bull, j’admirerai donc frère Jonathan ? Je goûte peu ce frère à esclaves. Ôtez time is money, que reste-t-il de l’Angleterre ? Ôtez cotton is king, que reste-t-il de l’Amérique ? » (p. 651). De manière assez amusante, il me semble qu’on associe davantage, à notre époque, le slogan time is money, au capitalisme états-unien. D’après la WP anglophone, fréquemment attribué à Benjamin Franklin, l’aphorisme se trouvait déjà au début du XVIIIe siècle dans la presse whig.

 

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mardi, 04 août 2026

II, viii et III, i

    J’ai repris la lecture hier, mais par contre je me suis interrompu dans l’écriture ici depuis samedi, de sorte que j’ai six livres de retard, en comptant le livre VIII de la deuxième partie, dont je n’ai rien dit.

Tout ce livre VIII, d’ailleurs, tourne autour de la façon dont Fauchelevent fait sortir Jean Valjean du couvent pour l’y faire ré-entrer, mais cette fois-ci ouvertement, en le faisant passer pour son frère, Ultime, et en le faisant agréer et embaucher comme aide jardinier par la mère supérieure. Dans le chapitre III, la façon dont la mère supérieure s’exprime « avec une loquacité d’écluse lâchée » pour expliquer que la loi de Dieu prime sur la loi humaine et donc justifier l’inhumation de la mère Crucifixion est comme une parodie dans laquelle Hugo exagère tous ses tics d’écriture, de façon parfois amusante, parfois pesante. Dans le chapitre VII, Jean Valjean sorti du cercueil doit dégourdir son corps : « il fallut, en quelque sorte, qu’il se dégelât du sépulcre » (p. 552). Malgré la gravité dramatique de l’enjeu, le chapitre VIII est une scène de comédie, vu que c’est Fauchelevent qui fait toutes les réponses pour son prétendu frère.

Enfin, le titre du chapitre IX, « Clôture », désigne à la fois la conclusion de la Deuxième Partie et la claustration : « Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres. Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. » (p. 558) Le long passage des pages 560 à 563 montre comment, dans le regard et le jugement de Jean Valjean, le couvent est un lieu de privation et d’enfermement pire que le bagne, non seulement car les conditions y sont pires mais surtout car les femmes enfermées « n’avaient rien fait » : « d’un côté des miasmes, de l’autre un ineffable parfum » (p. 561).

 

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Troisième Partie, Livre I

Le livre I, long essai lyrique sur le gamin de Paris, est construit comme le livre I de la précédente, « Waterloo » : l’essai débouche au dernier chapitre sur le personnage (Thénardier là, ici Gavroche – et d’ailleurs l’un n’est-il pas le père de l’autre ?). Vu que j’évoque la structure, j’ai constaté qu’après trois parties de huit livres chacune, les deux suivantes en comptaient respectivement quinze et neuf, soit le même nombre de livres, mais dissymétriquement : Hugo applique à la structure de la tragédie classique, à ses cinq actes, ce qu’il a fait en « disloqu[ant] ce grand niais d’alexandrin ».

Dans le chapitre III, l’accumulation rabelaisienne débouche, de fait, sur une référence au carnavalesque de Rabelais :

Cet être braille, raille, gouaille, bataille, a des chiffons comme un bambin et des guenilles comme un philosophe, pêche dans l’égout, chasse dans le cloaque, extrait la gaieté de l’immondice, fouaille de sa verve les carrefours, ricane et mord, siffle et chante, acclame et engueule, tempère Alleluia par Matanturlurette, psalmodie tous les rythmes depuis le De Profundis jusqu’à la Chie-en-lit, trouve sans chercher, sait ce qu’il ignore, est spartiate jusqu’à la filouterie, est fou jusqu’à la sagesse, est lyrique jusqu’à l'ordure, s’accroupirait sur l’Olympe, se vautre dans le fumier et en sort couvert d’étoiles. Le gamin de Paris, c’est Rabelais petit. (pp. 567-8)

La dernière phrase est, d’ailleurs, un alexandrin. On peut aisément montrer que certains discours sur les « belles infidèles » et sur les traductions qui étaient généralement des réécrtures jusqu’au vingtième siècle sont du grand n’importe quoi en citant la traduction d’Isabel Hapgood (1887), à la fois d’une très grande précision, sans omission, et très fidèle au point de vue du style et du rythme :

This being bawls and scoffs and ridicules and fights, has rags like a baby and tatters like a philosopher, fishes in the sewer, hunts in the cesspool, extracts mirth from foulness, whips up the squares with his wit, grins and bites, whistles and sings, shouts, and shrieks, tempers Alleluia with Matanturlurette, chants every rhythm from the De Profundis to the Jack-pudding, finds without seeking, knows what he is ignorant of, is a Spartan to the point of thieving, is mad to wisdom, is lyrical to filth, would crouch down on Olympus, wallows in the dunghill and emerges from it covered with stars. The gamin of Paris is Rabelais in his youth.

D'après les notes de l’édition Pléiade, l’air du Chie-en-lit est lié aux masques de carnaval ; d’après le Wiktionnaire, Jack Pudding désigne une figure de bouffon. Habile, Hapgood a donc restitué textuellement une des deux références populaires (Matanturlurette) et trouvé un équivalent culturel pour l’autre.

Un passage du chapitre V m’a fait penser à mon vieux projet d’écriture (dans l’autre blog), les Kleptomanies überurbaines. Il aurait fallu que je m’y consacre (consacrasse ?) plus sérieusement, c’est-à-dire que je me promène plus systématiquement, et crayon en main, dans ces lieux de frange à Tours-nord où se côtoient des lambeaux de campagne et une fièvre de constructions périurbaines, surtout à vocation commerciale. Voici ce passage, qui m’a aussi évoqué le concept de loiterature développé par Ross Chambers dans un essai qui m’a marqué mais dont je n’ai encore rien fait :

Errer songeant, c’est-à-dire flâner, est un bon emploi du temps pour le philosophe ; particulièrement dans cette espèce de campagne un peu bâtarde, assez laide, mais bizarre et composée de deux natures, qui entoure certaines grandes villes, notamment Paris. Observer la banlieue, c’est observer l’amphibie. Fin des arbres, commencement des toits, fin de l’herbe, commencement du pavé, fin des sillons, commencement des boutiques, fin des ornières, commencement des passions, fin du murmure divin, commencement de la rumeur humaine ; de là un intérêt extraordinaire.

De là, dans ces lieux peu attrayants, et marqués à jamais par le passant de l’épithète : triste, les promenades, en apparence sans but, du songeur.

Celui qui écrit ces lignes a été longtemps rôdeur de barrières à Paris, et c’est pour lui une source de souvenirs profonds. (p. 569)

 

Comme pour le long développement sur le couvent, Hugo va de la fascination dans son exploration de la figure complexe du gamin des rues à la dénonciation du système qui permet à ces êtres d’exister tels quels, tout bonnement. L’auteur des Misérables n’hésite jamais, de romancier et peintre, à se faire moraliste, au sens du Grand Siècle : « Tôt ou tard la splendide question de l’instruction universelle se posera avec l’irrésistible autorité du vrai absolu ; et alors ceux qui gouverneront sous la surveillance de l’idée française auront à faire ce choix : les enfants de la France, ou les gamins de Paris ; des flammes dans la lumière ou des feux follets dans les ténèbres. » (p. 576)

Ce qui est toujours frappant, c’est à quel point les passages quasiment interminables d’érudition (parodiés par Hugo lui-même dans la longue tirade de la mère supérieure, cf livre VIII de la Partie II et ce que j’en ai dit supra) sont aussi l’occasion de raccourcis, de simplifications schématiques : « Paris combine dans un type inouï, qui a vécu et que nous avons coudoyé, la nudité grecque, l’ulcère hébraïque et le quolibet gascon. » (p. 578) Il résume donc toute la civilisation hébraïque à un « ulcère » : on a vu des formules moins tranchantes se faire recaler pour antisémitisme.

 

Dernier point sur ce livre I, et toujours dans les références culturelles du chapitre X : Paris « n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote » (ibid.). Que Hugo, en homme de son temps (même si je n’aime pas cet argument – après tout, lui comme beaucoup d’autres pouvaient avoir des opinions très progressistes et très en avance sur leur temps, pourquoi pas alors sur les questions de racisme ou d’égalité hommes/femmes ?), ne fasse qu’allusion à la tragédie de Saartjie Baartman sans paraître savoir le scandale qu’a représenté la privation de liberté, l’exhibition, l’animalisation puis la dissection publique d’une femme noire, soit… Mais que Henri Scepi et Dominique Moncond’huy, auteurs de l’appareil critique en 2018 (on ne parle pas de la vieille édition Pléiade qui remonte à je ne sais quand), s’en tirent avec la note suivante, c’est proprement scandaleux :

La Vénus hottentote (1789-1815), esclave d’Afrique du Sud aux fesses hypertrophiées et aux organes génitaux protubérants, attisa la curiosité des badauds et des savants à Londres puis à Paris de 1810 à 1815.

Pas un mot pour dire que l’adjectif hottentot est raciste. Comme à l’époque de Hugo, cette femme n’a pas de nom. Or, cette note a été publiée en 2018, seize ans après la restitution de la dépouille de Saartjie Baartman à l’Afrique du Sud après la demande formulée par les Khoï-Khoï en 1994. Pas un mot non plus sur les circonstances dans lesquelles elle est morte. Or, dès 1998, l’excellent documentaire de Zola Maseko avait commencé de faire la lumière sur cette tragédie. Pour tout dire, je suis même allé vérifier la version de septembre 2016 de l’article qui est consacré à Saartjie Baartman dans la WP anglophone, et tout est déjà là. Il suffisait de prendre quelques minutes pour redonner un nom à cette femme et pour resituer sa tragédie. Cette note est totalement scandaleuse et elle déshonore ses auteurs.

 

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dimanche, 02 août 2026

Alias

    Longtemps, mon pseudo fut DazaiO (je n’avais pas même songé à aller copier-coller le nom de l’écrivain en japonais, histoire que la fraude soit totale), puis, brièvement, en mars, « Lobo », puis, je ne saurais dire pourquoi, durant tout le printemps, « Anna Karenin » (avec la transcription francisée il y avait un caractère de trop, à moins que le problème ne fût la restitution de l’accent aigu). Depuis un mois peut-être, j’ai opté pour « Schnabeltier ». Si les autres joueureuses de l’application font comme moi, je rejoue sans cesse contre les mêmes sans nécessairement le savoir. Il y a des réguliers, que je reconnais. Je joue une dizaine de parties par jour, peut-être, mais je n’ai rien écrit depuis mars.

 

07:54 Publié dans Koï-Koï | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 01 août 2026

Deuxième Partie, livres IV à VII

    C’est un peu une folie, d’écrire tout ça alors que le temps manque déjà, non pour lire Les Misérables, mais pour faire le reste. Tentons de rassembler les notes sur les livres IV et V, et de rédiger quelques bricoles sur les livres VI à VIII mais sans notes.

 

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Livre IV

Pas un accident de terrain, pas un caprice d’architecture, pas un pli. C’était un ensemble glacial, régulier, hideux. Rien ne serre le cœur comme la symétrie. C’est que la symétrie, c’est l’ennui, et l’ennui est le fond même du deuil. Le désespoir bâille. On peut rêver quelque chose de plus terrible qu’un enfer où l’on souffre, c’est un enfer où l’on s’ennuierait. (p. 429)

Au départ, j’avais noté ce passage du chapitre I en raison de la phrase sur la symétrie, qui se trouve être – et c’est tout sauf une coïncidence – un alexandrin. Les deux premières phrases insistent sur la monotonie laide du paysage urbain au moyen du rythme ternaire. Le style de Hugo rompt avec cette monotonie, d’abord avec l’aphorisme formulé avec l’alexandrin, puis avec la phrase d’explication, binaire et avec reprise : « c’est l’ennui, et l’ennui… ». Cette structure se retrouve, de façon inversée, dans la dernière phrase que j’ai citée ici (« un enfer… c’est un enfer »), afin de marquer l’antithèse entre souffrance et ennui, dans laquelle l’ennui est plus tragique, plus terrible que la souffrance. Entre ces deux phrases, Hugo a placé, non un alexandrin ou un hexasyllabe, mais cinq syllabes : Le désespoir bâille. Cette formule couperet vient raccourcir la symétrie rythmique, également fondée sur l’impair, de la phrase précédente (9 / et / 9).

 

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Livre V

Au chapitre I, le développement, pas si long au fond, de l’auteur narrateur, sur sa condition d’exilé m’a rappelé tout le travail que j’avais pu faire sur le rapport de Nuruddin Farah à l’exil et à sa « Somalie imaginée » à la fin des années 1970 : « C'est une douceur pour lui de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu’il voyait quand il était dans son pays, et que tout ne s’est pas évanoui. » (p. 441)

Au chapitre III, Hugo parle de la toponymie populaire et de la persistance de certains noms qui n’ont plus rien d’officiel : « La mémoire du peuple flotte sur ces épaves du passé. » (p. 447) Cette remarque est très juste, comme je vois que de vieux Tourangeaux, quand j’ai débarqué dans la ville, désignaient par des manières incompréhensibles pour le néophyte des lieux autrement nommés (le Pont-Bleu par exemple pour le « Pont de Fil », qui s’appelle sur les cartes pont suspendu de Saint-Symphorien). Ou quand la boulangerie Burgaudeau s’est installée à côté du bureau de poste, à Hagetmau, autour de 2000, et que mon beau-père a tout de suite dit « chez Niffus », appellation que tout le monde a reprise sans avoir la moindre idée – même Claire, native du lieu – de quoi il était question, vu que la fameuse boutique du dénommé Niffus datait des années 1950-60. (Je ne sais même pas comment ça s’écrit ; j’ai dit ce nom des centaines de fois mais je ne l’avais jamais écrit.) À l’inverse, certaines appellations neuves et pas officielles viennent parfois remplacer les officielles, quand celles-ci n’étaient pas trop entrées en usage : ainsi, il n’a pas fallu deux ans après l’édification de la statue du Monstre de Xavier Veilhan place du Grand-Marché, en 2005, pour que presque tout le monde appelle cette place « place du Monstre ».

Bref, on voit à quoi je rêve aussi, parfois, quand je lis Hugo.

Au chapitre V, nouvelle notation, avec une métaphore magnifique, quant à la dualité de Jean Valjean : « Jean Valjean avait cela de particulier qu’on pouvait dire qu’il portait deux besaces ; dans l’une il avait les pensées d’un saint, dans l’autre les redoutables talents d’un forçat. Il fouillait dans l’une ou dans l’autre, selon l’occasion. » (p. 452)

Il se trouve que pour moi le mot besace ne renvoie pas à grand-chose, sinon à la fable de La Fontaine. L’ayant relue pour l’occasion, j’ai vu que, pour La Fontaine, la besace est un sac en deux parties (l’illustration de l’édition de 1678 donnée en lien le montre bien) ; au demeurant, la définition du TLFi ne dit pas autre chose. Jean Valjean dispose donc de deux besaces, donc de quatre compartiments : il y aurait donc la dualité affichée et la dualité dissimulée, comme si les pensées d’un saint, par exemple, pouvaient relever de deux parties différentes.

Au chapitre X, Javert dit de ce qu’il pense être une obsession exagérée à l’endroit de Jean Valjean (alors qu’il a en fait raison) : « et je suis un jobard » (p. 466). Claire et moi pensions ce terme plus récent. Dans la poursuite de Jean Valjean, au terme de laquelle le forçat réussit à échapper au policier, le seul tort de Javert est d’avoir pris du plaisir à la traque, de s’être montré artiste et joueur.

Artiste : « Javert, étant un artiste, avait le goût de l’imprévu. Il haïssait ces succès annoncés qu’on déflore en en parlant longtemps d’avance. Il tenait à élaborer ses chefs-d'œuvre dans l’ombre et à les dévoiler ensuite brusquement. » (p. 468)

Joueur : « Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal ; il laissa aller son homme devant lui, sachant qu’il le tenait, mais désirant reculer le plus possible le moment de l’arrêter, heureux de le sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté de l’araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse ; c’est le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel délice que cet étouffement ! Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées. Il était sûr du succès ; il n’avait plus maintenant qu’à fermer la main. » (p. 470)

Dans ce passage, il me semble déceler un jeu de mots sur l’homophonie : avec le participe présent « le couvant du regard », Hugo ne fait-il pas allusion à l’endroit où Valjean va disparaître et se dérober aux regards, le couvent ? Le Petit-Picpus est le couvent de la dissimulation. Je juge pas trop tirée par les cheveux cette hypothèse, d’autant que pour la dernière phrase du livre, à la page suivante, les notes de la Pléiade indiquent une réécriture de La Fontaine : « honteux comme un mouchard qu’un voleur aurait pris » est un alexandrin à peine modifié du Renard et la Cigogne, « honteux comme un renard qu’une poule aurait pris ». Ce démarquage explique peut-être également l’analogie animale, pas forcément très pertinente d’un point de vue zoologique, dans laquelle Javert-araignée s’amuse à temporiser avant de dévorer sa proie, Valjean-mouche. La mouche qui se fait attraper, c’est lui, le mouchard.

 

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Livres VI et VII

 

Je n’ai pas pris de notes pour ces deux livres, dans lesquels Hugo alterne beaucoup d’érudition, en partie rebricolée, sur la sévérité des ordres monastiques. Les notes expliquent qu’il tire ses informations de deux de ses maîtresses, Léonie d’Aunet et Juliette Drouet. On voit surtout qu’il hésite entre une sorte de fascination morbide pour le sacrifice terrible des religieuses et la critique du système qui rend tout cela possible ; plus tard, adoptant le point de vue de Valjean, il écrit très clairement que le couvent est un enfer pire que le bagne, alors que les victimes ne sont, elles coupables de rien (pp. 561-3 – c’est dans le chapitre IX du livre VIII).

À la fin du livre VI, Hugo dit ceci du passé et de sa position d’écrivain face à l’histoire :

Les contrefaçons du passé prennent de faux noms et s’appellent volontiers l'avenir. Ce revenant, le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un masque, l’hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque. (p. 501)

La « Parenthèse » qui constitue le livre VII sert à préciser encore le point de vue de Hugo par rapport à la religion et à la foi, entre lesquelles il établit une forte nuance : « Nous blâmons l’Église quand elle est saturée d’intrigue, nous méprisons le spirituel âpre au temporel ; mais nous honorons partout l’homme pensif. Nous saluons qui s'agenouille. » (p. 512). De cette nuance dans le positionnement découle sa vision de la vie monastique, explorée dans son incompréhensible ambivalence :

Cette existence claustrale si austère et si morne, dont nous venons d’indiquer quelques linéaments, ce n’est pas la vie, car ce n’est pas la liberté ; ce n’est pas la tombe, car ce n’est pas la plénitude; c'est le lieu étrange d’où l’on aperçoit, comme de la crête d’une haute montagne, d’un côté l’abîme où nous sommes, de l’autre l’abîme où nous serons ; c’est une frontière étroite et brumeuse séparant deux mondes, éclairée et obscurcie par les deux à la fois, où le rayon affaibli de la vie se mêle au rayon vague de la mort ; c’est la pénombre du tombeau. (p. 514)

 

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