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vendredi, 06 février 2026

2026 ֍ Moutures, 6  

Langue bifide

(titre provisoire – Mit geteilter Zunge)

(lire ce qui précède / à suivre)

 

Guadalupe Bedregal (Bolivie/Allemagne)

Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026

 

    J’aimais aller à la maternelle. J’aimais chanter les comptines en allemand, car elles me permettaient de goûter un peu à ce monde étranger, de m’y attarder un moment. À la maison, j’avais mon vieux monde familier, ma langue maternelle, et je trouvais cela beau, de faire la navette entre ces deux mondes. Comme les autres enfants, j’avais, moi aussi, une cachette, une île. La mienne était une île linguistique où je pouvais me réfugier à ma guise : à la maternelle, une île espagnole, à la maison, une île allemande que je faisais apparaître comme par enchantement en chantant des comptines. Ainsi, j’ai appris très jeune que les langues peuvent être un refuge.

C’est à cette époque que j’ai redécouvert mon oncle allemand. J’avais toujours su qu’il était allemand, qu’il était juif, mais pour moi cela n’impliquait rien d’étrange. À mes yeux d’enfant, c’était quelque chose d’évident. Tout comme mon grand-père était sourd et distrait, ma grand-mère de petite taille et affable, mon oncle était juif et allemand. À partir de ce premier jour à la maternelle, j’ai commencé à le voir sous un autre jour : désormais, il incarnait pour moi l’autre monde, l’étranger. Ce qui m’était familier et évident chez lui est soudain devenu mystérieux, fascinant. Une fois encore, l’étranger m’attirait irrésistiblement : je voulais découvrir l’univers de mon oncle, son univers allemand, son univers juif. Je m’en approchais prudemment, presque avec révérence : je feuilletais ses livres, je m’asseyais à côté de lui lorsqu’il écoutait de la musique, je collectionnais les timbres des lettres qu’il recevait, je lui demandais comment on disait telle ou telle chose en allemand. C’est à lui que je dois ma deuxième rencontre avec la langue allemande, bien plus profonde qu’à la maternelle. Sans le savoir, la petite fille allemande m’avait donné le sentiment d’être un être à part, d’être différente, ce qui me faisait mal. C’est avec douceur et tendresse que mon oncle a partagé avec moi sa langue, qu’il en a fait un lieu sûr et familier. C’est grâce à lui que j’ai appris à aimer cette langue étrangère.

 

07:59 Publié dans 2026 ֍ Moutures | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 05 février 2026

2026 ֍ Effigies, 6

    N’était-ce que cet objet a désormais disparu, je pense, et qu’en tout cas il ne fait pas partie de la bimbeloterie qui encombre mon bureau, il aurait sa place dans les affiquets. Quand j’écris qu’il a disparu, je veux dire que, sa pile usée, ou la lampe ne fonctionnant plus, il a dû partir au rebut. C’était un gadget qu’on avait eu en cadeau, je crois, peut-être avec un abonnement à Courrier international ou autre, appelle-t-on cela liseuse ou autrement, toujours est-il que c’est une petite lampe qu’il fallait fixer, avec une sorte de réglette, sur le livre afin de pouvoir lire sans lampe. Je m’en suis beaucoup servi, à une certaine époque, lorsque vraiment je ne m’endormais pas du tout et que C* avait déjà éteint de son côté, mais il était malcommode, car il était trop lourd pour la plupart des livres (en bref, dès que la couverture était souple, il la faisait ployer ou plier) et surtout la lampe n’éclairait vraiment bien qu’une partie – je dirais les deux-tiers – de la double page, même après de savants calculs pour déterminer où il serait le mieux placé. Cet objet, ou plutôt la photo de cet objet, a tout à fait sa place dans ce livre d’effigies, à vrai dire, vu que la photo fut prise il y a dix ans, en tandem avec un autoportrait un peu inquiétant, ou ridicule, saisi grâce à la lueur de cette lampe, donc ; il fait donc effigie par contiguïté, ce qui n’est déjà pas rien.

 

Finac 2251

 

12:11 Publié dans 2026 ֍ Effigies | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 04 février 2026

Ça barde, ça craint

Après la Chandeleur, après le jour de la marmotte, le jour d’anniversaire de Tsitsi Dangarembga – qui n’a écrit que trois romans car elle a aussi réalisé des films, je n’en ai vu aucun – je me suis réveillé tôt, après six heures de sommeil, donc à 4 h, et pour poursuivre la traduction en commençant à 5 h pile, je meuble, aussi à seule fin d’écrire ici un texte, en lançant l’application Hanafuda sur le smartphone le moins vieux. Ces derniers jours, plus de bas que de hauts, quelques coups du sort surtout en ma défaveur (hier soir en ma faveur à la 1e manche, mais pour finir par perdre à la 3e).

Après la pub en turc pour Tiktok (wtf), me voici face à un·e adversaire japonais·e, oya, qui prend le sanglier avec une plaine. Je prends un des rubans calligraphiés. Iel prend la lune et le cerf avec le ruban bleu d’érable. Ça barde. Heureusement à la pioche m’est donné le ruban bleu de chrysanthème, mais celui de pivoine reste dans la rivière, offrant éventuellement la carte des papillons… Au 3e coup je ne prends rien. Iel prend le phénix. Ça craint. Au 4e coup j’atteins 4 rubans, grâce à celui de pivoine (ouf). Au 7e coup je marque deux fleurs grâce à la coupe de saké. Je dis stop.

Pas de risque inutile si près de la fin, surtout en 1e manche.

1000011824.jpgPour la 2e manche, je prends d’emblée la coupe de saké avec le ruban bleu (elle était dans la rivière). Hésitant avec le sanglier ou les papillons, je me décide pour l’autre ruban bleu, pioche le rideau, décide de relancer. Au 5e coup, je prends le 3e ruban bleu et pioche la lune, mettant glorieusement fin à la partie en marquant 34 points sur la deuxième manche.

Une forme poétique pourrait voir ici le jour. Regardez-bien (en cliquant sur la vignette pour agrandir) : 17 vers doubles, composés en 1 quintil (pour le premier saké), 1 vers isolé (rubans), 1 sixain (rubans bleus), 1 quintil rimant parfaitement avec le premier (pour le second saké).

Non ? non.

1000011825.jpg

Il faut savoir que j’ai failli ne pas faire koï-koï après le premier yaku, le saké sous les cerisiers.

Les risques, inutiles en 1e manche, doivent être soupesés et réfléchis en 2e manche. Là, le coup du sort s’est mis de mon côté.

 

05:03 Publié dans Koï-Koï | Lien permanent | Commentaires (0)

2026 ֍ Ritournelles, 5

    L’avantage avec l’émission de radio que j’anime, c’est que ce sont les invité·es qui choisissent en général la playlist, avec pour consigne de varier au maximum les langues, voire, si c’est possible, de choisir des chansons qui mélangent ou juxtaposent plusieurs langues. Avant-hier soir j’ai enregistré, avec deux collègues et trois étudiantes, dont deux que je n’avais jamais rencontrées, une émission autour du cours de troisième année Global Understanding, que je n’enseigne pas, et c’est une des étudiantes, Floriane, qui avait choisi trois chansons, dont Tuta Gold du rappeur italien Mahmood. Comme j’écoute toujours les chansons à l’avance, j’ai eu le refrain de celle-ci dans la tête toute la journée (en alternance avec Fashion designer de Theodora, il faut bien le dire, et avec Ah mesdames voilà du bon fromage). Ça m’a même permis de faire une vague blague à partir des paroles, pour effectuer la transition avec la suite de l’émission, mais en me trompant, car j’ai parlé de cartes bancaires dorées ou en or, alors qu’il s’agit de cartes gold : ce serait d’ailleurs un peu compliqué à traduire – « j’ai cinq cartes bancaires, c’est toutes des gold » ? on ne dirait pas trop ça, si ?

 

04:39 Publié dans 2026 ֍ Ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 03 février 2026

2026 ֍ SAD, 5

    Nous vivons dans un monde retors

(Nous, et pas on : nous sommes pris

Dans ce monceau poisseux.)

 

Torquemada n’ouvrirait pas nos

Prisons de mots et d’images.

Ce milieu nous lamine.

 

06:44 Publié dans 2026 ֍ SAD | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 02 février 2026

2026 ֍ Affiquets, 5

   Dans une petite boîte en carton dont le couvercle est légèrement déchiré – ces petites boîtes sont toujours serties au moyen d’un autocollant qu’il est quasi impossible d’enlever délicatement – se trouve un banal flacon de « suspension pour pulvérisation nasale », à base de furoate de fluticasone, dont je m’envoie deux pschitt dans chaque narine tous les matins, après m’être mouché, car il ne faut évidemment pas ou plus se moucher une fois le produit pulvérisé. Je suis ce traitement depuis bientôt trois mois, car la sinusite chronique qui me donne des migraines, notamment mais pas exclusivement au réveil, est liée à des polypes qu’il n’est pas possible, ou conseillé d’opérer, et hormis ces pulvérisations nasales d’un produit plus ou moins anti-allergique, il n’y a pas de modus vivendi. Il est vrai, mes douleurs se sont plutôt atténuées, et en tout cas elles ne sont plus systématiques, quotidiennes. Le vérificateur orthographique a souligné furoate, mais pas fluticasone.

16:30 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 01 février 2026

2026 ֍ Bobines, 5

    Je fais ce que je veux et par exemple, au moment où le noir se fait dans la salle, on voit, en gros plan, un portefeuille en cuir brun clair, un bel objet, puis une bousculade dans une file d’attente, puis de nouveau ce gros plan. Un homme d’une cinquantaine d’années, qui vient d’enlever son bonnet, dit « ah, quelqu’un a perdu son portefeuille » puis s’adresse à la dame devant lui. Personne ne réagit, la scène est filmée sur un mode très chaotique, façon Rosetta. L’homme ramasse l’objet, et lance à la cantonade « qui a perdu son portefeuille ? » À ce moment-là, un autre homme, quelques mètres devant lui dans la file d’attente, et qui allait prendre son tour au guichet du cinéma (car, par plan élargi, on découvre que c’est un cinéma), dit « ah, c’est ma blague à tabac, merci ! ». Le premier homme se tourne vers la dame qui l’accompagne, un peu plus jeune que lui apparemment, très jolie, et qui lui dit : « La cigarette a été inventée en 1893, les gens en 1892 ». Tous deux rient, prennent leurs tickets au guichet.

Générique de début.

La blague à tabac

Le film est une succession de sketches qui explorent soit la polysémie du nom blague, soit les différentes façons de fumer en 2026 – dont une saynète exaspérante avec en bande-son Puff the Magic Dragon par Peter Paul & Mary –, soit les violences policières. Dans une saynète particulièrement longue, l’acteur qui jouait le premier homme, celui qui avait ramassé la blague à tabac, se filme en train d’enregistrer une vidéo dans laquelle il lit de nombreux extraits littéraires utilisant l’expression « blague à tabac » et se demandant comment traduire ces différentes phrases en anglais, en allemand, en italien, en moldo-valaque et en indonésien ; des policiers font irruption dans son bureau et lui défoncent la gueule.

Générique de fin

(bande-son : Les gauloises bleues d’Yves Simon)

 

22:49 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 31 janvier 2026

2026 ֍ Cantilènes, 5  

    ton rêve il te faut ravaler

la patience des cigognes

la nuit à détailler l’horloge

et le brouillard que dissipait

la lune couleur de lait

 

sur les pentes raides de ton rêve

un slalom désespérant

le soulier glisse dans la neige

 

un temps pour tout

et pour la fièvre

où trouver de nouveaux arpèges

 

pourtant tu donnes libre cours

à cette chute en deltaplane

dans les images d’un songe

et le souffle féroce d’une tramontane

 

à cette joie cette vitesse

difficile de résister

 

09:00 Publié dans 2026 ֍ Cantilènes | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 30 janvier 2026

2026 ֍ Moutures, 5

Langue bifide

(titre provisoire – Mit geteilter Zunge)

Guadalupe Bedregal (Bolivie/Allemagne)

Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026

 

 

    Que ça irait aussi loin, j’étais incapable de l’imaginer, le jour où, sous la pluie, accompagnée par mon oncle, avec pour tout bagage un petit parapluie vert et une mandarine, j’ai parcouru pour la première fois le court trajet de notre maison à l’école maternelle allemande. (C’est justement cela, ce court trajet, qui avait incité ma mère, toujours pragmatique, à m’envoyer dans cette école.) Anxieuse mais curieuse, j’ai quitté mon oncle pour entrer dans le hall. Je revois, sur les murs, les grandes silhouettes en carton : gigantesque, la sorcière noire me toisait depuis ses hauteurs inaccessibles ; Blanche-Neige, les yeux bleus, l’air distant, souriait en regardant les nains immenses. Près de la porte, vision inoubliable de cette petite fille blonde, avec ses tresses nouées de petits élastiques rouges, qui parlait allemand avec la maîtresse comme si de rien n’était. Je me revois encore à côté d’elle, admirative, fascinée par cette langue que je ne comprenais pas, par un monde qui m’était étranger. On me sépara de la petite fille, qui fut conduite dans un autre groupe, celui des enfants allemands. J’ai éprouvé une sorte de désir mélancolique pour cette petite fille, sa langue mystérieuse, son monde mystérieux. Ce fut ma première rencontre consciente avec l’Autre, et peut-être ai-je alors, tout au fond de moi, pris la décision de conquérir cet Autre, de me l’approprier.

 

(à suivre)

 

07:20 Publié dans 2026 ֍ Moutures | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 29 janvier 2026

2026 ֍ Effigies, 5

    Il y a huit ans, grâce à mon amie – collègue à l’époque – Fanny Quément, j’ai eu le plaisir de traduire quelques poèmes de Billy Ramsell, et de le rencontrer lors d’un petit événement organisé en son honneur à la Bibliothèque Universitaire des Tanneurs, à Tours. J’avoue avoir perdu sa trace (je suppose que Fanny est restée en contact), mais s’il est apparemment resté actif il n’a rien publié, sous forme de recueil veux-je dire.

Billy Ramsell au Vieux Mûrier, Tours, après sa lecture de poèmes dans le cadre du Printemps des poètes, 8 mars 2018.

 

On a évoqué récemment, à Nantes, cette jolie expérience, tout en regrettant de n’avoir pas donné suite à cet essai de traduction à deux.

Ici, Billy est de profil, un petit moment après avoir lu quelques poèmes lors de l’after qui eut lieu pour une sorte de crossover de la saint Patrick et du Printemps des Poètes, au Vieux-Mûrier, à Tours également.

 

Le souvenir vivant, il n’est pas – quoi qu’on en pense – figé dans l’effigie.

 

14:34 Publié dans 2026 ֍ Effigies | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 28 janvier 2026

2026 ֍ Ritournelles, 4

    La bonne ritournelle – même quand ce n’est pas une très bonne chanson – c’est une mélodie sur laquelle on peut, même quand on ne connaît que partiellement les paroles, broder, c’est-à-dire ajouter des syllabes ou des mots pour pouvoir expulser, en le chantant, cet air qui vous occupe tout entier (l’esprit, oui, mais ne dirait-on pas aussi, souvent, le corps ?). Avant-hier j’avais dans la tête Kongolese sous BBL, et c’était compliqué car je connais qu’une mince partie du refrain, d’une part, et d’autre part, je trouve ce refrain quasiment impossible à chanter. Ce matin, j’ai Wrong de Depeche Mode dans la tête (en alternance avec My Favourite Stranger) : non seulement ce sont de (très) bonnes chansons, dont les paroles sont relativement simples à retenir, mais de surcroît on peut assez facilement s’amuser à transformer les riffs et les divers instruments par des vocalises innovantes.

(Ce texte restera un texte ; je ne l’enrichirai pas par de douteux fichiers audio.)

 

08:05 Publié dans 2026 ֍ Ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 27 janvier 2026

Pie, néflier

Douze jours sans écrire, mais non sans jouer : à chaque jour sa partie, ou plutôt ses parties. Une partie, c’est rapide, quatre ou cinq minutes au plus, souvent moins.

Une pie, sous la pluie, se pose sur le néflier mourant et semble me regarder. Quand trop courbaturé j’en aurai assez de trimer (sur la traduction, sur la relecture du mémoire de l’étudiante italienne, sur ce foutu projet d’accord avec UKZN), j’irai marcher ou faire du vélo d’appartement avant une douche bien méritée, vu que le chauffe-eau est réparé.

J’ai raconté quoi, là ?

Le néflier est mourant, oui, et c’est bien triste.

Une pie dans le néflier, ça pourrait être une figure du jeu, tandis que j’imagine une partie idéale. Les parties idéales ne sont pas meilleures que les réelles : ainsi, hier soir au lit, j’ai marqué 69 points sur une seule partie, après deux relances, en additionnant les deux sakés, les quatre lumières, 13 fleurs et 5 animaux (23 x 3). Dans la partie idéale que j’imagine il y aurait un yaku à chaque tour : saké à la lune en 1, saké au cerisier en 2, 3 lumières en 3 (avec la grue), rubans calligraphiés en 4 (après avoir pris celui de paulownia avec la grue et celui de cerisier en 2 avec le rideau), 5 rubans en 5… Et après il faudrait voir : 6 rubans en 6, animaux en 7, 4 lumières avec le phénix en 8 ? Ce qu’il faudrait vérifier, pour que cette partie imaginaire soit parfaitement réaliste, c’est si l’adversaire ne pourrait pas interjeter un yaku au milieu de cette série presque indéfinie de koï-koï.

Donc, à la fin, le score serait de 240 points : 4 lumières (9) + 2 sakés (10) + rubans calligraphiés (6) + 7 rubans (3) + 6 animaux (2) — le tout multiplié par 8, donc.

Je suppose que le score maximal possible sur une seule manche a déjà été calculé et qu’il est encore supérieur, par exemple s’il y a cumul des rubans calligraphiés, des rubans bleus, des deux sakés et des cinq lumières. Mais 240 points, c’est déjà invraisemblablement élevé ; je crois que le record de points dont j’ai été témoin tournait autour de 80. Et mon 69 d’hier soir est déjà rare.

 

Une pie dans le néflier, ça pourrait être une figure du jeu, tandis que j’imagine une partie idéale.

 

Une pie dans le néflier :

elle pourrait être du jeu,

tandis que j’imagine une partie idéale.

 

Une pie dans le néflier :

ce pourrait être dans le jeu,

tandis que j’

imagine une partie idéale.

 

14:40 Publié dans Koï-Koï | Lien permanent | Commentaires (0)

2026 ֍ SAD, 4

    La vitre ouverte sur le noir de la nuit

Me renvoie le reflet d’un monde inaccompli

Où s’entassent des piles de livres en ombres livides.

 

Pli selon pli la rumination du mal

Nuit au repos, à l’âme —

Vide la coupe où surnage l’espoir.

 

05:40 Publié dans 2026 ֍ SAD | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 26 janvier 2026

2026 ֍ Affiquets, 4

    Le petit objet qui se trouve près du clavier, et que je ne dois pas oublier tout à l’heure, est une clé USB qui a déjà du carat, car il me semble qu’elle date de mon premier mandat de directeur de département, donc il y a plus de quinze ans, et même si j’utilise très rarement les clés USB, celle-ci, presque vide, me sert dans les rares (donc) occasions où je veux avoir une sauvegarde qui ne nécessite pas de connexion, de sorte qu’on y trouve les versions PPT et PDF du diaporama que j’ai utilisé lors de ma conférence du 6 décembre dernier à Ballan-Miré et les trois fichiers audio enregistrés il y a douze jours dans notre salon avec le traducteur Éric Boury, ces trois fichiers constituant la quasi-totalité de l’émission que je vais diffuser aujourd’hui, à l’exception de deux rapides génériques que je vais enregistrer en direct et des deux chansons que je diffuserai, comme toujours, depuis YouTube, à la console, cela ne devant pas me faire oublier que ce texte était censé évoquer la clé USB, qui est donc simple, sans design extravagant, le corps gris argenté, et le capuchon amovible protégeant la tête transparent, le corps étant marqué d’un côté d’un mot, LISTO, qui doit être la marque, et de l’autre on lit « 4 GO », ce qui confirme le caractère ancien de cette clé USB, car il me semble que les supports de moins de seize gigaoctets n’existent plus depuis belle lurette, quoique je puisse me tromper, ayant dit – et c’est la stricte vérité – que je n’utilise – et donc n’achète – plus de clés USB depuis belle lurette également, expression figée donc que je répète, en précisant avoir appris récemment que la lurette était un petit poisson, même si l’origine de l’expression n’a aucun rapport avec la « cause halieutique », mais avec une déformation du nom heurette auquel était accolé l’article le (l’heurette > lurette), information dont on se contrefout, comme, hormis moi, tout le monde se contrefout de l’oubli ou non de la clé USB sur le chemin du studio de la radio.

 

05:56 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (0)

dimanche, 25 janvier 2026

2026 ֍ Bobines, 4

    Adolescent, je n’avais pas compris grand-chose à Huit et demi. Je l’ai revu cette semaine. Par moments on frôle légèrement l’ennui, tout en étant happé soit par l’histoire et les tribulations du cinéaste en burn-out, soit par les plans, rarement par les deux en même temps. Les vingt ou vingt-cinq premières minutes sont extraordinairement soûlantes, façon fellinienne, mais c’est pour montrer à quel essorage et à quelle overdose de questions et de sollicitations est soumis le protagoniste.

Capture.PNG

Je me rappelais la scène de la visite à la rampe de lancement du vaisseau spatial (or whatever – la mégastructure), et Mastroianni grimpant les échafaudages. Elle est géniale.

Je n’avais aucun souvenir de la scène dans laquelle il regarde, avec toute l’équipe, les rushes et les essais. Elle est géniale aussi.

 

*

*                *

 

Faisant comme je veux ici, je colle ici ce distique que chante Aldous Harding sur le dernier album des Sleaford Mods :

It’s all about me

the Elitist G.O.A.T.

 

Le nom de Fellini se trouve à titre subliminal dans ce refrain. Le titre français du film aussi.

(Je sais ce que je dis. Je dis ce que je sais.)

 

19:28 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 24 janvier 2026

2026 ֍ Cantilènes, 4

 

    et tes épaules flancheront —

quoi, il faudrait courber l’échine ?

serai-je donc une machine

un lombric ou un liseron

noireauté à l’encre de Chine

 

un robot dort dans la glycine

tous les passants l’ignoreront,

les enfants comme les darons

 

un robot dort dans le giron

du bosquet (la rime assassine

suggère ici mégabassine :

 

ne peut-on se laisser aller

à l’imagination divine

coronille ou azalées ?)

un robot rêve la ravine

 

sur le réel vient s’empaler :

ton rêve il te faut ravaler

 

06:14 Publié dans 2026 ֍ Cantilènes | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 23 janvier 2026

2026 ֍ Moutures, 4

Rédaction, ou Confessions d’un enfant de « travailleur immigré »

Ertunç Barin

Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026


[Il s'agit du début de ce texte de prose, qui occupe cinq pages dans l'anthologie In zwei Sprachen leben (127-131). Je donne le texte original allemand en fin de billet. — NdT.]

 

    Vivre dans deux langues. Mon ami, c’est facile à dire. C’est comme deux personnes contraintes de partager un seul corps alors qu’elles sont fondamentalement différentes. Ou comme deux pieds avec une seule chaussure : ils doivent y entrer ensemble, et même courir comme ça. C’est drôle ! Peut-on courir avec deux pieds dans la même chaussure ? Oui, mon ami, tu me le demandes. Je vis ça tous les jours. Le matin, quand je sors de mon appartement, que je le puisse ou que je le veuille – en général on ne me demande pas mon avis –, j’entre dans le monde de la langue allemande. Ma langue maternelle ne m’y est d’aucun secours. Dans la rue, dans le tramway, à l’école, à l’atelier. Des lieux où ces deux langues se rencontrent inévitablement, mais il y en a une qui m’est interdite. Je ne maîtrise pas encore l’autre : ma langue étrangère, comme on la nomme. Mais en quoi est-elle étrangère, cette langue à laquelle je suis confronté tous les jours, en tous lieux ? Je me sers plus souvent de l’allemand que de ma langue. Avec ma langue, je suis seul, impuissant. Il y a longtemps que ma langue maternelle m’est devenue étrangère.

Alors que j'étais en cinquième et dernière année d’école primaire dans mon pays natal, je suis venu en Allemagne avec mes parents. Ou plutôt, on m’a amené en Allemagne. Personne ne m’a demandé mon avis. Au début, je n’osais pas m’asseoir dans le tramway. Je restais toujours debout. J’étais mal à l’aise, j’avais peur... Que faire si quelqu’un s'asseyait à côté de moi et me parlait, si on me posait une question ?

Je voyais les gens rire. De quoi ? De qui ? De moi peut-être ? Je n’en savais rien. À dire vrai, j’aime bien quand les gens rient. Mais quand ils sont près de moi et qu’ils n’arrêtent pas de rire, j’ai parfois un sentiment étrange. Je deviens plus sensible, voire hypersensible. Je ne sais pas pourquoi.   Ai-je peur ? Au milieu des Allemands, ai-je perdu la parole ? ai-je perdu ma vigueur ? Franchement, j’ai peur, depuis que je suis ici, en Allemagne.

 

 

 

Der Aufsatz oder Geständnisse eines »Gastarbeiter«-Kindes

In zwei Sprachen leben. Das ist nicht so einfach, mein Freund. Es ist wie zwei Menschen, die in einem Körper leben müssen und dabei grundverschieden sind. Oder wie ein Schuh für zwei Füße, die gleichzeitig hineinmüssen und mit dem man auch laufen muß. Komisch! Wie kann man so laufen? Ja, mein Freund, du fragst. Ich erlebe es jeden Tag. Morgens, wenn ich meine Haustür aufmache und die Wohnung verlasse, ob ich kann oder will - das wird oft nicht gefragt-, gehe ich in die Welt der deutschen Sprache. Dort kann mir meine Muttersprache nicht mehr helfen. Auf der Straße, in der Straßenbahn, in der Schule, in der Werkstatt. Das sind die Orte des unvermeidlichen Zusammentreffens der beiden Sprachen. Die eine darf ich nicht benutzen. Die andere kann ich noch nicht beherrschen: meine Fremdsprache. So nennt man sie. Wie kann ich aber selbst diese Sprache als fremd bezeichnen, mit der ich jeden Tag überall konfrontiert bin? Ich brauche öfter die deutsche Sprache als meine. Mit meiner eigenen Sprache, allein und hilflos stehe ich da. Meine Muttersprache ist mir längst fremdgeworden.

Als ich in der letzten Klasse der fünfjährigen Grundschule in meiner Heimat war, bin ich mit meinen Eltern nach Deutschland gekommen. Besser gesagt: Ich wurde nach Deutschland gebracht. Niemand hat mich dabei gefragt, ob ich will oder nicht. Damals, an meinen ersten Tagen in Deutschland, habe ich es nicht gewagt, in den Straßenbahnen zu sitzen. Ich stand immer. Unsicher und ängstlich... Was könnte ich tun, wenn einer sich neben mich setzen und mit mir sprechen oder mir irgendeine Frage stellen würde?

Ich sah die Leute, die lachten. Über was? Über wen? Über mich etwa? Das wußte ich nicht. In der Tat habe ich es gern, wenn die Leute lachen. Aber wenn sie ständig neben mir lachen, dann bekomme ich manchmal ein komisches Gefühl. Ich werde empfindlicher und sogar überempfindlich. Warum, weiß ich nicht. Habe ich vielleicht Angst? Stumm und schwach unter den Deutschen? Offen gesagt, Angstgefühle habe ich schon, und zwar seitdem ich hier in Deutschland bin.

 

06:54 Publié dans 2026 ֍ Moutures | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 22 janvier 2026

2026 ֍ Effigies, 4

    Ce héron de profil se nettoyant les plumes du bas du cou de son bec acéré n’est donc plus tout à fait de profil – je veux dire par là qu’on ne voit ni son œil ni vraiment son bec, le long cou un peu escamoté venant presque séparer le corps de l’oiseau en deux, avec l’impression que la tête et le corps ne sont pas emmanché·es, justement, pour reprendre le mot célèbre. Mais justement quand j’observe des hérons cendrés je ne pense jamais à La Fontaine ; peut-être que je ne pense à lui qu’en me trouvant à écrire après avoir retrouvé une photo de héron cendré dans mes archives, et donc à partir de cette photo. La locution prépositionnelle à partir de – on comprend désormais qu’il n’est plus question d’oiseaux ni de photographie mais seulement de langue – est d’ailleurs bien étrange : il faut partir de la photographie, c’est-à-dire la quitter. Bientôt en route on ne voit plus, même en se retournant, le point de départ.

Promis, je ferai mieux jeudi prochain.

 

Marais d'Orx, 29 octobre 2016.

09:43 Publié dans 2026 ֍ Effigies | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 21 janvier 2026

2026 ֍ Ritournelles, 3

    Franco Battiato est un chanteur que je ne connais que depuis un peu plus de trois ans. Je me rappelle avoir découvert son existence au début de l’automne 2022, suite à un sondage un peu débile que j’avais lancé sur Twitter (j’ai depuis supprimé mon compte), et qui proposait de choisir entre quatre chansons italiennes populaires emblématiques. Comme je ne connais rien à la chanson italienne, j’avais aussi reçu des conseils, dont celui d’écouter Battiato, ce que j’ai fait.

Je n’ai pas le temps d’évoquer en détail ce chanteur, auquel je pense consacrer une émission de radio un jour car son œuvre est extrêmement plurilingue, mais une des premières chansons que j’ai entendues de lui, en piochant presque au hasard sur YouTube, est Frammenti, une chanson relativement peu connue de lui, qui se trouve sur l’album Patriots (1980) et n’est reprise sur aucune des anthologies : elle ne figure pas, par exemple, sur le coffret 3 CD Le nostre anime. Or, même après des dizaines et des dizaines d’écoutes – je suis capable de la chanter avec ma voix de casserole –, elle reste une de mes préférées.

La musique, mêlant savamment une mélodie mélancolique à des orchestrations rock, permet à Battiato de chanter ces très longs versets qui demandent une certaine aisance pour les moduler correctement (il pleut régulièrement dans la cabine de douche où je la chante). Les versets eux-mêmes sont tous empruntés à des poèmes italiens très connus, ou à des phrases lues ou entendues par Battiato à la fin des années 1970 : il s’agit donc d’un collage ou d’un centon, ce qui rend la chanson singulière et fascinante. Par cette juxtaposition autant que par le choix (rare) d’unités très longues (versets), cette chanson contient, et j’en tombe d’accord avec Concetta Sorvillo, certaines des plus belles phrases de Battiato, dont le très mystérieux incipit :

Le vecchie con le scope rincorono i ragazzi cattivi per la strada

 

Il pleuvra encore longtemps dans ma cabine de douche…

 

06:41 Publié dans 2026 ֍ Ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 20 janvier 2026

2026 ֍ SAD, 3

    En évoquant Fanon,

Lisant, relisant ses phrases si denses,

On reprend prise sur le monde.

 

Danse dans la ronde du langage, —

Non ! le corps saigne hors du langage.

Monde, il reste toujours à souffrir avec toi.

 

11:52 Publié dans 2026 ֍ SAD | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 19 janvier 2026

2026 ֍ Affiquets, 3

    Cet objet-là ne traîne pas sur mon bureau ; il serait aussi erroné de dire qu’il y trône, car il arrive que des livres ou des piles de copies me le cachent. Il n’y traîne pas car il fait partie des petits objets qui ont été délibérément placés là, et dont je m’assure régulièrement qu’ils sont visibles, accessibles, qu’ils n’ont pas été égarés. Cet objet doit avoir vingt ans, peut-être quelques mois de plus : il s’agit d’un galet, peint en jaune ocre, de 6 centimètres de largeur sur 3 ou 4 de hauteur (maximum), et dont l’avers présente une empreinte de coquillage et une photo collée représentant mon fils aîné, A*, un peu plus jeune qu’à l’âge où il tenait les propos de garçonnet dont j’avais commencé le répertoire avec la création de mon autre blog, Touraine sereine. Il me semble que cette photo a été prise au début de son année de petite section, car il ne porte pas encore de lunettes, de sorte qu’il doit s’agir d’un cadeau de fête des pères confectionné cette même année ; l’objet m’a donc été offert en juin 2005. Au revers a été collé un texte très bref, « Avec Papa », signé d’un certain « L. Roth », et dont les cinq vers, assez mièvres – c’est la loi du genre, dira-t-on – sont en partie effacés ou salis par ces vingt années passées sur mes différents bureaux. En le regardant pour écrire ce texte, je m’avise, peut-être pour la première fois, que le revers du galet n’a pas été peint, ce qui s’explique par le fait que le poème en occupe toute la surface. Ayant écrit ces phrases, je le repose, non à sa place habituelle, mais vraiment sous mes yeux, calé sur un stylo quatre couleurs, entre le clavier mobile dont la barre d’espace donne, depuis quelques semaines, des signes de fatigue, et l’écran de l’ordinateur où s’affichent, l’un après l’autre, ces mots.

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Il n’y a pas de hasard, vu que c’est bien moi qui ai choisi ce galet pour le texte de ce lundi, mais hier soir, sur le WhatsApp familial, j’ai ironisé sur les questions de paternité et de filiation, en postant deux fois le même gif That’s my son !, tout d’abord pour commenter le fait qu’en raccompagnant mon fils cadet, O*, et sa compagne à leur appartement après leur virée de deux jours à Rouen et Évreux, O* m’a dit, en réponse à ma remarque sur la température agréable : « oui, j’avais programmé le thermostat ». (Nous avons découvert les nombreuses plaisanteries en anglais au sujet des pères de famille et des thermostats longtemps après que ma manie fut devenue un sujet de moquerie entre nous.) J’ai reposté ce même gif quelques minutes plus tard, quand A* a écrit que, dans leur appartement à Rochefort, il « attend les heures creuses pour faire [s]es lave-vaisselle et [s]es lessives ».

———— Je me suis un peu éloigné du galet, mais je l’ai sous les yeux.

 

06:52 Publié dans 2026 ֍ Affiquets | Lien permanent | Commentaires (2)

dimanche, 18 janvier 2026

2026 ֍ Bobines, 3

    C’était hier soir et ça commençait par un mouton dans un side-car.

Il ne fait pas te plaindre, dit l’ancien directeur de kolhoze reconverti magouilleur en chef, tu as pu t’acheter une moto.

Ça se terminait par le bétail sous la pluie, dans la nuit. Dans le plan précédent, Abel et sa famille, c’est-à-dire son épouse (personnage exceptionnel incarné par une actrice non moins exceptionnelle) et leurs petits-enfants, s’éloignent en Lada, ne sachant pas qu’ils viennent de perdre leur ferme. Ou le savent-ils ?

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Tout ou presque est à mots couverts, dans Abel.

J’ai eu peur, au début, de m’ennuyer, et au bout de vingt minutes je suis totalement entré dans le film, l’histoire, les faux-semblants de la période de transition immédiatement postérieure à l’effondrement de l’Union soviétique. Un film bouleversant.

19:52 Publié dans 2026 ֍ Bobines | Lien permanent | Commentaires (0)

samedi, 17 janvier 2026

2026 ֍ Cantilènes, 3

    quand tout s’effondre

un peu de douceur pourtant

resterait-elle

un peu de tendresse

aussi

 

dans les recoins du désastre

(la formule est dégueulasse,

inepte,

 

tout droit sortie

d’un poème de hall de gare)

restera-t-il du désir ?

 

quand tout s’effondrera

tu seras sidéré

alors que tu savais

que ça arriverait

 

le monde déjà ne tournait pas rond

et tes épaules flancheront

 

07:31 Publié dans 2026 ֍ Cantilènes | Lien permanent | Commentaires (0)

vendredi, 16 janvier 2026

2026 ֍ Moutures, 3

Grammaire allemande

Sergio L. Amado Monroy

Traduit de l’allemand par Guillaume Cingal © 2026

 

    Je travaille, tu trimes,

il prend l’argent.

 

Nous avons la crève, vous crevez,

il prend l’argent.

 

Moi l’étranger, toi l’étranger,

lui, il prend l’argent.

 

Nous des bêtes de somme,

« non, vous n’êtes pas égaux »,

lui, il est chef d’entreprise.

 

Nous comprenons.

 

 

07:48 Publié dans 2026 ֍ Moutures | Lien permanent | Commentaires (0)

jeudi, 15 janvier 2026

Trop de coups sans pioche

Riddles commence par se saisir du ruban calligraphié de prunier.

Je réplique en posant le ruban de pivoine.

Il prend le ruban de lespédèze, et la plaine de paulownia associée au poète.

Je ne prends rien, ni à la pose ni à la pioche.

Il prend la lune et deux plaines d’iris.

Je prends l’oiseau de prunier.

Il prend le ruban calligraphié de cerisier.

Je prends le pont (animal d’iris).

Il prend les papillons : 7 fleurs, 4 rubans, 3 animaux dont 2 forts.

Avec l’érable j’ai hésité entre le cerf et le ruban bleu. J’ai pris le cerf, j’ai bien fait.

Il ne prend que 2 plaines, ne peut rien marquer.

Au coup ultime, je pose la coupe de saké, marque 1 point avec 5 animaux. Cette avance très faible est également inespérée.

 

Je commence donc la deuxième manche. Je pose le ruban de chrysanthème, ne pioche rien.

Riddles prend le poète et la lune.

Je prends les fleurs de cerisier et le ruban d’iris.

Il prend le ruban d’érable.

Je prends deux fleurs de glycine, ne pioche rien.

Il prend le ruban de lespédèze, ne pioche rien.

Je pose la plaine d’érable (ayant le cerf en main également), ne pioche rien.

Il prend le coucou (glycine).

Je prends les papillons avec le ruban bleu, ne pioche rien.

Il prend le pont de huit planches.

Je prends le cerf, ne pioche rien.

Il prend la grue, ne pioche rien.

Je prends les deux pivoines et le phénix, marque 2 points en faisant yame.

 

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À l’entame de la dernière manche je prends le ruban calligraphié de paulownia avec la grue, ne pioche rien.

Riddles prend les papillons avec le ruban, ne pioche rien.

Je prends le sanglier, ne pioche rien.

Il prend le phénix et deux plaines d’érable.

Je pose le poète, ne pioche rien.

[...]

Je prends le ruban de glycine, prends les oiseaux en vol (miscanthe).

Il prend le rideau de cerisier, ne pioche rien.

Je pose la plaine de glycine restante, ne pioche rien non plus.

Il prend les deux plaines simples d’iris.

Je prends la lune (miscanthe). Trois lumières, mais avec le poète donc nul yaku, aucun point. Je ne pioche rien.

Il marque dix plaines à l’avant-dernier coup, doit faire koï-koï.

Je prends le pont de huit planches.

Il prend 2 plaines supplémentaires et double ses points in extremis, pour une victoire sur le fil 33 à 27. Je n’avais pas assez d’avance, et trop de coups sans pioche.

 

14:13 Publié dans Koï-Koï | Lien permanent | Commentaires (0)

2026 ֍ Effigies, 3

    Cette fois-ci, c’est bien une effigie, et de profil, prête à être estampillée à l’avers d’une médaille : la mienne.

(J’écris des livres ; au fond, ça fait vingt ans que j’écris ces livres.)

Cet autoportrait – ou selfie – me rappelle que j’ai découvert Rivers Solomon – dont les deux derniers livres m’ont déçu – il y a sept ans, par son premier roman. On pourrait certes s’attarder sur l’étagère, qui s’est encore chargée depuis, ou sur le gilet sans manches de l’université, proprement suspendu, mais ici, outre ma tronche plus jeune et un pull irlandais bleu-gris que je n’ai plus, c’est la couverture et le titre qui m’intriguent.

20181205_112156    En regardant l’image je me suis immédiatement avisé que Rivers Solomon avait sans doute utilisé la structure a(n) + nom singulier + of + nom de catégorie au pluriel sur le modèle des substantifs collectifs si bizarres en anglais : a murder of crows, a bevy of partridges, a murmuration of starlings (ce dernier ayant d’ailleurs fini par acquérir un peu droit de cité dans la langue française – depuis quelques années je lis des textes dans lesquels il est question de murmurations, et c’est même le nom d’une maison d’édition). Bref, je me suis avisé simultanément que Rivers Solomon avait sans doute utilisé unkindness aussi dans ce sens-là et que peut-être je n’y avais jamais pensé avant. Il faudrait réécouter la vidéo que j’avais consacrée à ce roman (dont j’ai dit récemment, en chroniquant ma déception face aux deux derniers, que j’aimerais avoir le temps de le relire), mais selon toute probabilité je n’y avais jamais pensé avant aujourd’hui : unkindness, c’est à la fois une congrégation de fantômes et la méchanceté propre aux fantômes (traduite par Francis Guèvremont et la maison d’édition Aux Forges de Vulcain par incivilité : L’incivilité des fantômes).

Ce titre est excellent, rien à redire. Si on tentait de restituer la polysémie structurelle du titre anglais – et en un sens bien sûr on ne le peut pas – il faudrait oser : Un fiel de spectres. La véritable effigie, ici, c'est le titre, et le visage dessiné sous le titre. Les spectres sont-ils fielleux ou les fantômes incivils ? Le spectre ici aussi fait bien de ne pas me dévisager, figé dans le passé et fiché dans ce fauteuil où je pourrais vouloir – et en un sens bien sûr c’est impossible – le rejoindre.

 

08:13 Publié dans 2026 ֍ Effigies | Lien permanent | Commentaires (0)

mercredi, 14 janvier 2026

2026 ֍ Ritournelles, 2

    Ce livre est celui qui va me donner le plus de fil à retordre, car que dire des earworms ?

 

J’aurais dû appeler ce livre Earworms.

La raison pour laquelle je l’ai intitulé Ritournelles, c’est en mémoire d’un vieux projet spectral jamais mené à bout – et jamais vraiment commencé à vrai dire – mais un titre en vaut un autre, on dira.

Earworm, la langue française n’a pas d’équivalent : c’est une mélodie ou un air qui vous asticote les oreilles, qui s’est immiscé dans votre tête et qui refuse d’en sortir.

Si je veux simplifier l’écriture des textes que j’ai prévu de pondre chaque mercredi de 2026, les textes de Ritournelles, ne dois-je pas tout simplement évoquer la chanson que j’ai ou que j’ai eue tout récemment dans la tête. À ce moment-là, c’est tout simple : il y a deux jours, je me suis mis à chantonner compulsivement une chanson du groupe Sparks (peut-être mon groupe préféré), une chanson dont je me suis rendu compte que j’en ignorais le titre (et pour cause, j’y viens). Voici mon sujet, chaque chose à sa place quoi.

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Mais si je fais cela – me contenter d’évoquer la chanson que j’ai ou que j’ai eue tout récemment dans la tête – le hasard risque de mal faire les choses ; au départ je voulais parler de chansons significatives, écrire une sorte d’autobiographie par les chansons. Eh bien, ce sera pour plus tard, quand tu auras plus de temps. Ici ce sera peut-être déjà une autobiographie mal faite. Ça vaut mieux que le vide, surtout avec le risque de l’abandon des autres livres.

Avant-hier soir, donc, et hier derechef, j’ai écouté sur la platine, au salon, A Love Story, chanson de 2023. Tout venait du fait que je m’étais mis à chantonner, plus tôt, quelques vers de la chanson et le riff électronique qui ponctue chaque vers des couplets. Comme pour beaucoup de chansons de Sparks, c’est très facile de chanter quelques vers, mais le travail d’écriture qui consiste à construire des variations sur une trame répétitive rend très difficile de la connaître vraiment par cœur.

Cette chanson est une de mes préférées de l’album de 2023, qui m’avait un peu déçu. L’avoir dans la tête m’a poussé à écouter plus attentivement, et à mieux comprendre pourquoi elle s’intitule A Love Story : c’est un récit sous forme de discours (Ron Mael est un auteur vraiment fabuleux) et qui dessine les contours d’une relation probablement toxique et dissymétrique.

Et donc, aujourd’hui, en écrivant ce texte, je l’ai encore plus dans la tête – c’est fatal.

 

*                     *

*

 

Oui, je suis le genre de type qui, se promenant dans la rue ou juché sur son vélo, peut répéter quatre fois de suite, à l’imitation précise de la chanson d’origine :

Ain’t my thing / It’s her thing

Ain’t my thing / It’s her thing

Ain’t my thing / It’s her thing

Ain’t my thing / It’s her thing

 

11:42 Publié dans 2026 ֍ Ritournelles | Lien permanent | Commentaires (0)

Comme un(e) manche

Je travaille depuis 2 heures : un cours de 3e année, la reprise d’une traduction de Ngũgĩ wa Thiong'o, la relecture de quelques poèmes de Jack Mapanje pour un autre projet. Et donc pause : j’ouvre l’appli Hanafuda Koi-Koi. Tout pour ne pas me remettre à l’autre énorme traduction, hein. Après une pub pour une boîte de merde genre Shein, l’appli « recherche un adversaire », qu’elle finit par trouver (un pseudo en caractères japonais, illisible pour moi donc).

Trois chrysanthèmes dans la rivière, dont le ruban et la coupe de saké. L’adversaire s’étant saisi de la grue et de la lune après deux prises, je n’en mène pas large. Et sur mon clavier la barre d’espace est rétive, depuis plusieurs semaines déjà. C’est coton car j’écris le texte tout en jouant ; or, on ne dispose que de 60 secondes pour chaque tour. À la troisième prise, j’attrape les chrysanthèmes ; oui, mais l’adversaire attrape son troisième ruban calligraphié, relançant (imprudemment ? nous verrons). Oui, c’était imprudent : à l’avant-dernière prise je marque 1 point pour les plaines (ou fleurs) et 5 points pour le saké sous les cerisiers : 42 à 18.

Pour la manche 2, la lune et le rideau sont dans mon jeu. Je réussis à les poser dès les deux premiers tours, mais l’adversaire marque les 3 rubans bleus, relançant (imprudemment ? peut-être mais a-t-il le choix vu son déficit de points ?). Oui, c’était imprudent : à la cinquième prise, je marque les 6 points (doublés) des 3 lumières.

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Pour la manche 3, je n’ai aucune carte posable. Mais je mène 54 à 6, espérons. La coupe de saké est dans la rivière mais je prends bientôt la lune. À la cinquième prise, l’adversaire, qui détient pourtant la carte du rideau, choisit, en piochant un chrysanthème, de prendre le ruban bleu et de marquer 1 seul point, pour relancer. C’était habile : au tour suivant, il prend le phénix et un autre ruban, pourrait marquer 16 points mais relance bien sûr. Imprudemment je me défais d’une fleur de pivoine (prolepse : oui, c’était une boulette car il me restait d'autres cartes et le seul ruban bleu non posé était celui de pivoine) ; comme de bien entendu l’adversaire prend le ruban de pivoine et la coupe de saké, marque 66 points en une seule manche. J’ai mal joué sur cette dernière manche. (Une manche comme un manche.)

On (j’) espère que je suis meilleur traducteur.

 

07:09 Publié dans Koï-Koï | Lien permanent | Commentaires (0)

mardi, 13 janvier 2026

Tout en jeux de mots (vaseux)

Cette victoire en deux manches face à Neorex, je n’avais pas prévu de l’écrire (de la transcrire ?).

Je ne sais d’ailleurs pas très bien ce qui se trame ici.

L’idée de raconter (ou de décrire (ou de transcrire (même les verbes sont impuissants à dire – pour le moment – ce que je fabrique ici))) des parties de Koï-Koï a fini par émerger dans la droite ligne d’une obsession de jeu.

Screenshot_20260113-075503_Hanafuda Koi-koi Dojo.jpg

 

Avant de me remettre à la relecture des épreuves de NSRJ, une petite partie ? oh oui, tiens… Et donc cette partie, je la clos en deux manches, ce n’est pas si souvent. Plus rare, en une manche – j’espère un jour en dire un mot (en faire un texte).

Aussi j’ai du mal imaginer le·a lecteur·ice de ces textes. Quelqu’un·e qui connaît le jeu s’y amusera éventuellement au fil de quelques paragraphes, sans plus ; quelqu’un·e qui n’y connaît rien peut lire ces textes comme une sorte de prose codée expérimentale. Tentative d’épuisement d’un jeu japonais, mais à vrai dire c’est moi qui m’y épuise.

En tout cas, en deux coups de cuillère à pot, j’ai réglé son compte à Neorex, et d’ailleurs remarquez que la deuxième (seconde) manche aurait pu y suffire : 26 points, ce n’est pas si loin de 30.

Il suffit de marquer 30 points, lors de la première manche, pour avoir partie gagnée : les scores, au Koï-Koï, fonctionnent par vases communicants, le score des deux adversaires devant toujours totaliser 60. C’est d’ailleurs pour cela qu’alors que j’ai marqué 40 points contre Neorex, mon score a été plafonné à 60 : en toute logique on s’attendrait à ce que je gagne 80 à 0, ou 40 à 0 s’il n’y avait pas de vases communicants.

C’est vaseux.

On voit que je tente de parler de cette partie après l’avoir jouée, sans avoir pris de notes.

La manche 1 fut assez classique : saké à la lune (je crois), koï-koï, puis doublé de fleurs et d’animaux permettant de totaliser 7 points, soit un score après yame et avant la manche 2 de 44 à 16. Lors de la manche 2, j’ai joué de façon plus risquée, car j’avais un chrysanthème dans ma main et, une fois captée la carte du rideau, puis celle de la lune, j’attendais de piocher la carte du saké. Après un koï-koï qui aurait pu être imprudent (mais je comptais sur mon matelas de points pour que la défaite éventuelle en manche 2 ne soit pas trop handicapante), j’ai pioché de fait la coupe de saké lors de la dernière prise : 6 animaux, 10 fleurs (donc 3 points), plus les 10 points de deux sakés 26 points.

Je crois avoir déjà fait le jeu de mots stupide sur la coupe de saké et le coup de bol ; toutefois il est ici plus pertinent que jamais.

(Vaseux aussi est un jeu de mots. Un jeu de mots vaseux.)

 

08:09 Publié dans Koï-Koï | Lien permanent | Commentaires (0)