dimanche, 10 février 2008

Hardimanche

    Il ôta son chapeau et s'avança doucement.

L'oiseau, était-ce un pigeon ou une colombe (elle avait appris qu'il y avait des colombes dans la région), traversa le ciel, sa couleur effacée par le crépuscule.

Derrière, il y avait une grange. Des silhouettes de croque-morts qui sortent d'une maison, une nuit pluvieuse, en portant le cercueil de ce pauvre Monsieur Yipe. Debout sur la place, un prophète levait les bras pour haranguer la foule des mendiants. Tout ça, c'est à cause des péchés de nos mères.

Il avait tiré à pile ou face et il n'était pas question de remettre en cause l'arrêt du destin.

Au début, il m'arrivait de laisser des messages dans la rue.

 

lundi, 17 décembre 2007

Autofictive, #75

    Comme j'aime bien ce qu'écrit Chevillard, et comme je suis très frustré de découvrir qu'il n'autorise pas les commentaires sur son blog L'Autofictif (pensez !), je livre ci-après la traduction de son texte #75.

I went to the edge of the cliff, firmly intent on throwing myself into the abyss. As I leant, however, I had a glimpse of two children who, far from being dreadfully dismembered on the rocks, were laughingly prawning in the water holes. So there’s no dying once at the bottom, I said to myself before giving up on jumping.

How conceited all those workers are! One single mason is noisier than a hundred toiling writers, each of whom is nonetheless struggling to attract everyone’s attention.

Narcissus thought he had suddenly become blind – he was pallidly * fumbling his way through the streets. The physicians were at a loss. A frog it was that diagnosed the evil: there is no water in the spring, it said.

 

* Après avoir hésité à traduire hagard par haggardly (ou par pale, adjectif en tête de phrase), j'ai opté pour pallidly, qui ne manque pas d'évoquer, pour le lecteur anglophone, des échos bartlebyens : "I can see that figure now—pallidly neat, pitiably respectable, incurably forlorn! It was Bartleby."

samedi, 15 décembre 2007

Une porte m'appelle

I Am Summoned by a Door *                Une porte m'appelle


 

I am summoned by a door                   Une porte m’appelle

but forgotten by the knock                 mais comme son toc-toc m’oublie

and left standing here alone                je reste seul ici dans un

in a long silent hall, like                     long couloir silencieux pareil

a marble intestine, that knows            à un boyau de marbre, qui connaît

         my name.                                                    mon nom.

 


* R. Brautigan. Rommel drives on deep into Egypt (1970), p. 82.

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Au vers 1, j’ai hésité à traduire par “Une porte m’exhorte”, auquel j’ai dû renoncer (pas assez banal, trop « poétique ») ; au vers 2, dont la simplicité est si difficile à rendre en français en raison de l’absence d’un substantif de même registre en français (coup est trop vague, toc-toc est trop familier), la traduction sombre dans l’aporie ; au vers 3 de la traduction trône le « je », posé dès le principe dans le texte d’origine ; au vers 4, je préfère couloir à toute autre interprétation de hall, en grande partie à cause de l’image de l’intestin ; au vers 5, l’intestin de marbre, justement, m’a paru trop étrange (sans compter qu’il ne convenait pas, rythmiquement) ; au vers 6, le traducteur éprouve le soulagement d’avoir enfin trouvé un équivalent satisfaisant.

(Un truc de fou, ce poème mine de rien, à vous rendre toqué pour toujours.)

vendredi, 14 décembre 2007

Rommel s’enfonce en Egypte

    Rommel drives deep into Egypt *                               Rommel s’enfonce en Egypte


Rommel is dead.                                               Rommel est mort.

His army has joined the quicksand legions                  Son armée a rejoint les sables mouvants

of history where battle is always                            de l’histoire, où la guerre n’est jamais

a metal echo saluting a rusty shadow.                      qu’un écho de ferraille à une ombre rouillée.

His tanks are gone.                                               Ses chars ont disparu.

How’s your ass?                                                   Et, au fait, comment va ton cul ?

 

 

 

* Richard Brautigan. Rommel drives deep into Egypt. Delacorte Press, 1970, p. 1.

samedi, 08 décembre 2007

Ode à Bill (John Ashbery)

    C'est mercredi matin, je crois, que j'ai travaillé au premier jet de cette traduction.

Il s'agit d'un poème tiré d'un des premiers recueils de John Ashbery, Self-Portrait in a Convex Mirror (Viking, 1975). Le plus difficile est de ne pas trahir le caractère "anti-poétique", en quelque sorte, du rythme et du lexique.

 

Ode à Bill

 

Certaines choses que nous faisons prennent beaucoup plus de temps
Et on considère que c’est là quelque chose de normal ou d’utile.
Je quitte un chemin pour me retrouver
Dans un champ de blé labouré. Sur ma gauche, des mouettes,
En vacances loin de la mer. Ma façon d’écrire les gêne, on dirait.

Prenons un autre exemple : le mois dernier
Je me suis promis d’écrire davantage. Qu’est-ce que l’écriture ?
Eh bien, dans mon cas, il s’agit de poser sur une feuille
Non des pensées, en fait, mais des idées, peut-être...
Des idées au sujet de pensées. Pensées, c’est un mot trop ronflant.
Idées, c’est mieux, même si ce n’est pas exactement ce que je veux dire.
Un jour j’expliquerai ça. Mais pas aujourd’hui, non.

C’est comme si quelqu’un m’avait fait un gilet,
Comme si je le portais pour sortir et marcher dans la campagne
Par égard pour ce quelqu’un, et ce bien qu’il
N’y ait personne pour voir ça, à part moi,
Moi et ce que je perçois en moi de mon apparence.
Porter ce gilet, c’est un devoir et un plaisir
Parce que ça m’obsède, ça m’obnubile.

Un cheval se détache du paysage, là-bas au fond ;
Ça fait comme une aspérité. Est-ce que je perçois
Vraiment cela ? Cette vue m’appartient-elle, ou la dois-je
À d’autres vues, passées inaperçues ou restées inédites
Sur le grand arc relâché du temps –
Toutes ces sources oubliées, ces galets lancés,
Des chansons entendues et qui se sont éteintes avant
De sombrer dans la file oublieuse des jours ? Il s’éloigne lentement,
Lève la tête et puise à même le ciel – question
Persistante. Lui aussi nous pouvons le sacrifier
Au progrès suprême, car il faut, il nous faut aller de l’avant.

 

Traduction, Droits réservés.

vendredi, 30 novembre 2007

Les Guêpes – Une parabole

    They went, like wasps                               Comme des guêpes ils sont allés
down to the riverside,                               au bord de la rivière,

 

gathered up the silt in balls &                    ils ont fait des boules de vase
brought it here for building.                       pour bâtir ici leurs demeures.

 

Cell heaped up on cell, their                      Cellule après cellule, de leur
juices turning silt to stone                         salive ils ont pétrifié la vase

      – frantic creatures                                     – des êtres frénétiques
      sealing themselves                                   en train de se fermer

 

in stone                                              de s’emmurer de s’empierrer
a humming stone                                   une pierre bourdonnante

 

pelted by wasps                                     battue par les guêpes

 

hail stones whacking                              par des grêlons qui cognent
a boulder                                             un rocher

 

"A Parable of Wasps". In Lew Welch. Ring of Bone Collected Poems 1950-1971, p. 40.

Traduction, droits réservés.

lundi, 08 octobre 2007

Non merci, [22]

when muckers pimps and tratesmen

 delivered are of vicians

  and all the world howls stadesmen

   beware of politisions


    beware of folks with missians 

     to turn us into rissions

     and blokes with ammunicions 

    who tend to make incitions


   and pity the fool who cright 

  god help me it aint no ews

 eye like the steak all ried

but eye certainly hate the juse


 

e.e. cummings. No Thanks (1935), [22].

quand les crasseurs les macs les marchonds

 dénués sont de tout projet visieux

  & que le monde entier acclame les stadieux

   méfiez-vous des politissons


    fi aussi des emmissionnés 

     prêts à faire des rats sionnés

     de nous – fi des munitionnés 

    qui aiment bien punitionner


   pitié pour qui crie mon dilleu 

  au secours ça ne sert aryen

 le steak jeu trouve délicyeux

mais le sang ne me dit trop rillain


 

Traduction Droits réservés ©

mercredi, 04 juillet 2007

La lumière émeraude…

3 juillet.

    La pluie battait contre les volets. Métalliques, les volets. Puis le vent sécha les flaques d’eau en agitant les fils télégraphiques. Le vent est une femme, puisqu’il n’est pas mono-tâche. Vieille blague du régiment des peaussiers.

La pluie apaisée, le vent redoublant de vigueur, regarder par la fenêtre les dernières flaques. Et se dire, sans connaître ni le texte original ni vraiment la langue d’origine, que Geneviève Leibrich doit être une excellente traductrice.

………………… « La lumière émeraude qui émane des murs et qui flotte autour du corps de la femme. » (José Eduardo Agualusa. La guerre des anges. Traduction de G. Leibrich. Métaillié, 2007, p. 204)

lundi, 05 mars 2007

Traductions : Edmund Mach & Pessoa

    Je lis – d’un œil curieux – l’édition bilingue du recueil d’Edmund Mach, Triumph des Schockens (Triomphe d’un choqué), dans la traduction de Hugo Hengl (Harpo&, 2005). Impasse de la traduction : le patronyme du poète, Mach, est l’un des motifs les plus puissants de la texture poétique du recueil. Or, ce patronyme est aussi le verbe faire (machen) à l’impératif singulier. (Oui, oui, amis heideggeriens, le poiein est un faire.) Autre impasse de traduction : le recours – dans certains poèmes – aux quatre lettes du patronyme, non comme acrostiche, mais comme pulsation (un peu comme dans les jeux littéraux de Bach, ou les Trois strophes sur le nom de Paul Sacher de Dutilleux).

& ma déception, il y a trois semaines, quand on m’a offert le fort volume des Poésies de Pessoa en Pléiade et que j’ai découvert que l’édition, scandaleusement, n’était pas bilingue. Comment aimer ce livre ? Le lire, oui, encore en faisant abstraction – mais l’aimer ? (Heureusement, j’avais acheté en 1993 l’édition bilingue des poèmes anglais du même Pessoa, ici repris dans une traduction révisée (pas forcément pour le meilleur, d’ailleurs).)

lundi, 05 février 2007

Ode to Liberty, XI (piètre tentative de traduction)

    Ayant écrit, ici, il y a quelques jours, mon enthousiasme pour l'Ode à la Liberté de Shelley, je me suis "attaqué" à la traduction de la strophe XI. Cette métaphore militaire ne messied point. Un vrai champ de bataille, ou de ruine. Non seulement je me trouve incapable de rendre le mouvement furieusement cuivré de ces 15 vers autrement que par de sottes lourdeurs, ampoules rhétoriques à quatre sous le flacon, mais je n'ai même pas eu le courage de chercher à relever le défi des rimes.

(Le schéma des rimes, semblable dans chaque strophe de l'Ode, est d'une belle complexité : ABABCDDDCECEDEE. Cette structure enlaçante, envoûtante, ne se trouve de subdivisions qu'au gré du sens. Dans la onzième strophe, on pourrait sans doute proposer : ABAB CDDD CECEDEE. Ce qui est certain, c'est que le "When" qui se trouve au début du vers 9 marque le véritable tournant de la strophe.)

Découragé, je colle toutefois ci-après ce premier brouillon frustrant. Le texte intégral de l'Ode est disponible ici. Je donne le texte original, non en regard, mais en frontispice.

 

XI

The eager hours and unreluctant years

    As on a dawn-illumined mountain stood,

Trampling to silence their loud hopes and fears,

    Darkening each other with their multitude,

And cried aloud, ' Liberty ! '  Indignation

        Answered Pity from her cave;

        Death grew pale within the grave,

And Desolation howled to the destroyer, Save !

   When, like Heaven's Sun, girt by the exhalation

      Of its own glorious light, thou didst arise,

Chasing thy foes from nation unto nation

    Like shadows; as if day had cloven the skies

At dreaming midnight o'er the Western wave,

    Men started, staggering with a glad surprise,

    Under the lightnings of thine familiar eyes.

 

XI

    Les heures vives, les années enthousiastes

Comme au sommet d’un mont embrasé par l’aurore

    Étouffaient leur espoir vibrant, aussi leurs craintes,

Et s’entr’obscurcissant d’être par trop nombreuses.

Elles tempêtaient : « Liberté ! » — L’Indignation

        De son antre répondit à Miséricorde.

        La Mort blêmit au fond de son tombeau.

La Désolation, face au saccage, hurlait : « Au secours ! »

Lorsque, tel le Soleil ceint des flamboïements

    De son éclat glorieux, tu te dressas,

    Chassant tes ennemis de contrée en contrée

Telles des ombres : tout comme si le jour avait fendu les cieux

    Au minuit rêveur, sur la vague d’Occident,

Surpris les hommes sursautèrent, titubant de joie,

    Face aux éclairs que dardaient tes yeux inconnus.

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