mardi, 26 février 2008

Coiffes montagneuses de Bath

    Il ne faisait pas si chaud que cela ce matin, malgré le redoux de ces jours de février, et, comme j’attendais le bus, je lorgnais du côté du vert faïence brisée qui orne le mur anti-bruit, avenue du maréchal Juin. Ayant raté le bus de 8 h 22, je me retrouvais à attendre celui de 8 h 46 en lisant des poèmes de Wallace Stevens et en faisant les cent pas.

 

Une fois dans le bus, après m'être plongé dans “The Snow Man” et “Extraordinary References”, je butai, songeur, sur le troisième onzain du poème intitulé “Le Monocle de Mon Oncle”. (Déjà, le titre est cryptique, occulte.)

Il y eut, au début du deuxième vers, le curieux tittivating, jamais rencontré avant.

Puis il y eut le tercet dont le premier est vers est

You know the mountainous coiffures of Bath

 

et sur lequel je me creusai l’esprit.

 

Enfin, il y eut la Loire. Le bus venait d’arriver sur le pont Mirabeau. Je quittai Wallace Stevens pour méditer sur les cormorans.

lundi, 17 décembre 2007

Autofictive, #75

    Comme j'aime bien ce qu'écrit Chevillard, et comme je suis très frustré de découvrir qu'il n'autorise pas les commentaires sur son blog L'Autofictif (pensez !), je livre ci-après la traduction de son texte #75.

I went to the edge of the cliff, firmly intent on throwing myself into the abyss. As I leant, however, I had a glimpse of two children who, far from being dreadfully dismembered on the rocks, were laughingly prawning in the water holes. So there’s no dying once at the bottom, I said to myself before giving up on jumping.

How conceited all those workers are! One single mason is noisier than a hundred toiling writers, each of whom is nonetheless struggling to attract everyone’s attention.

Narcissus thought he had suddenly become blind – he was pallidly * fumbling his way through the streets. The physicians were at a loss. A frog it was that diagnosed the evil: there is no water in the spring, it said.

 

* Après avoir hésité à traduire hagard par haggardly (ou par pale, adjectif en tête de phrase), j'ai opté pour pallidly, qui ne manque pas d'évoquer, pour le lecteur anglophone, des échos bartlebyens : "I can see that figure now—pallidly neat, pitiably respectable, incurably forlorn! It was Bartleby."

samedi, 15 décembre 2007

Une porte m'appelle

I Am Summoned by a Door *                Une porte m'appelle


 

I am summoned by a door                   Une porte m’appelle

but forgotten by the knock                 mais comme son toc-toc m’oublie

and left standing here alone                je reste seul ici dans un

in a long silent hall, like                     long couloir silencieux pareil

a marble intestine, that knows            à un boyau de marbre, qui connaît

         my name.                                                    mon nom.

 


* R. Brautigan. Rommel drives on deep into Egypt (1970), p. 82.

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Au vers 1, j’ai hésité à traduire par “Une porte m’exhorte”, auquel j’ai dû renoncer (pas assez banal, trop « poétique ») ; au vers 2, dont la simplicité est si difficile à rendre en français en raison de l’absence d’un substantif de même registre en français (coup est trop vague, toc-toc est trop familier), la traduction sombre dans l’aporie ; au vers 3 de la traduction trône le « je », posé dès le principe dans le texte d’origine ; au vers 4, je préfère couloir à toute autre interprétation de hall, en grande partie à cause de l’image de l’intestin ; au vers 5, l’intestin de marbre, justement, m’a paru trop étrange (sans compter qu’il ne convenait pas, rythmiquement) ; au vers 6, le traducteur éprouve le soulagement d’avoir enfin trouvé un équivalent satisfaisant.

(Un truc de fou, ce poème mine de rien, à vous rendre toqué pour toujours.)

vendredi, 14 décembre 2007

Rommel s’enfonce en Egypte

    Rommel drives deep into Egypt *                               Rommel s’enfonce en Egypte


Rommel is dead.                                               Rommel est mort.

His army has joined the quicksand legions                  Son armée a rejoint les sables mouvants

of history where battle is always                            de l’histoire, où la guerre n’est jamais

a metal echo saluting a rusty shadow.                      qu’un écho de ferraille à une ombre rouillée.

His tanks are gone.                                               Ses chars ont disparu.

How’s your ass?                                                   Et, au fait, comment va ton cul ?

 

 

 

* Richard Brautigan. Rommel drives deep into Egypt. Delacorte Press, 1970, p. 1.

samedi, 08 décembre 2007

Ode à Bill (John Ashbery)

    C'est mercredi matin, je crois, que j'ai travaillé au premier jet de cette traduction.

Il s'agit d'un poème tiré d'un des premiers recueils de John Ashbery, Self-Portrait in a Convex Mirror (Viking, 1975). Le plus difficile est de ne pas trahir le caractère "anti-poétique", en quelque sorte, du rythme et du lexique.

 

Ode à Bill

 

Certaines choses que nous faisons prennent beaucoup plus de temps
Et on considère que c’est là quelque chose de normal ou d’utile.
Je quitte un chemin pour me retrouver
Dans un champ de blé labouré. Sur ma gauche, des mouettes,
En vacances loin de la mer. Ma façon d’écrire les gêne, on dirait.

Prenons un autre exemple : le mois dernier
Je me suis promis d’écrire davantage. Qu’est-ce que l’écriture ?
Eh bien, dans mon cas, il s’agit de poser sur une feuille
Non des pensées, en fait, mais des idées, peut-être...
Des idées au sujet de pensées. Pensées, c’est un mot trop ronflant.
Idées, c’est mieux, même si ce n’est pas exactement ce que je veux dire.
Un jour j’expliquerai ça. Mais pas aujourd’hui, non.

C’est comme si quelqu’un m’avait fait un gilet,
Comme si je le portais pour sortir et marcher dans la campagne
Par égard pour ce quelqu’un, et ce bien qu’il
N’y ait personne pour voir ça, à part moi,
Moi et ce que je perçois en moi de mon apparence.
Porter ce gilet, c’est un devoir et un plaisir
Parce que ça m’obsède, ça m’obnubile.

Un cheval se détache du paysage, là-bas au fond ;
Ça fait comme une aspérité. Est-ce que je perçois
Vraiment cela ? Cette vue m’appartient-elle, ou la dois-je
À d’autres vues, passées inaperçues ou restées inédites
Sur le grand arc relâché du temps –
Toutes ces sources oubliées, ces galets lancés,
Des chansons entendues et qui se sont éteintes avant
De sombrer dans la file oublieuse des jours ? Il s’éloigne lentement,
Lève la tête et puise à même le ciel – question
Persistante. Lui aussi nous pouvons le sacrifier
Au progrès suprême, car il faut, il nous faut aller de l’avant.

 

Traduction, Droits réservés.

lundi, 08 octobre 2007

Non merci, [22]

when muckers pimps and tratesmen

 delivered are of vicians

  and all the world howls stadesmen

   beware of politisions


    beware of folks with missians 

     to turn us into rissions

     and blokes with ammunicions 

    who tend to make incitions


   and pity the fool who cright 

  god help me it aint no ews

 eye like the steak all ried

but eye certainly hate the juse


 

e.e. cummings. No Thanks (1935), [22].

quand les crasseurs les macs les marchonds

 dénués sont de tout projet visieux

  & que le monde entier acclame les stadieux

   méfiez-vous des politissons


    fi aussi des emmissionnés 

     prêts à faire des rats sionnés

     de nous – fi des munitionnés 

    qui aiment bien punitionner


   pitié pour qui crie mon dilleu 

  au secours ça ne sert aryen

 le steak jeu trouve délicyeux

mais le sang ne me dit trop rillain


 

Traduction Droits réservés ©

mardi, 02 octobre 2007

La grandeur de l’armée américaine

Traduction d'un poème de Gertrude Stein ("The Great American Army").

1er jet *

 

Aujourd’hui j’ai trouvé un gland.

Vert

Au cœur.

Non, sur les bords.

Et quel est le nom de ce pont ?

C’est ce qu’on dit.

« La grandeur de l’armée américaine. »

C’est ce qu’on dit.

 

J’écris pour prêter.

On travaille si bien.

Et nous, qu’est-ce qu’on doit faire ?

 

Dans le monde.

Comment ça s’appelle, déjà ?

Des plaques blindées.

Et où les met-on ?

Sur les fusils.

Les Français prononcent ça Fu-zi.

Mais les Anglais aussi.

Et nos p’tits gars, ils disent quoi ?

« On peut, on peut ? »

 

Au milieu.

Ou alors au milieu.

La grandeur de l’armée américaine.

Ça se niche au milieu.

On garde l’espoir :

C’est sûr –

À nos réussites !

 

 

* Satisfait du rythme. Il reste des problèmes sémantiques (vers 9, 14 et 24). Incertitude encore quant à la traduction généralisée de we par on. Je recopierai le texte anglais as soon as I can. (Darts on a slate, projet de traductions régulières, avait avorté : it's baaaack ! Yeeees !)

vendredi, 09 février 2007

Knots

    Il est arrivé aujourd'hui, dans son emballage de carton grossier. Je l'ai contemplé, palpé, ouvert timidement. Knots. Le dernier roman de Nuruddin Farah, paru aux Etats-Unis le 1er février. Merci à la fière Amazone.

mardi, 30 janvier 2007

Rooty potatoes

    Il y a neuf mois, j'avais (sans soulever de commentaire intrigué) employé, pour décrire ces micro-tubercules qui percent la peau de pommes de terre trop vieilles (ou "passées"), l'expression faire des filles, que je n'ai entendu dire qu'à la grand-mère paternelle de c'était, et à c'était elle-même, quoique d'une façon plus parodique, ou, du moins, citationnelle. Eh bien, ne voilà-t-il pas que je trouve, au tout début de Shalimar the Clown, une phrase que, si je ne la comprends pas de travers, l'on pourrait traduire au moyen de cette expression.

All of which was spoken while turning a rooty potato in her hand. (Salman Rushdie. Shalimar the Clown. QPD, 2005, p. 9)

 

Le hic, bien entendu, c'est que l'expression faire des filles est tout à fait locale (landaise?), peut-être archaïquement même, et ne correspond en rien à rooty potato, formule plus courante, ou, à tout le moins, compréhensible à qui ne la connaîtrait pas. Cela dit, la question reste entière : comment dit-on, en français courant, "rooty potato" ?

 

(Au demeurant, j'étais farci de doutes et tenaillé d'appréhensions en me décidant enfin à lire, suivant en cela les objurgations de ma soeur, Shalimar the Clown, car, admiratif de Shame, un peu moins de Midnight's Children, mais infiniment du Moor's Last Sigh, j'avais été affreusement déçu par The Ground Beneath Her Feet, balancé avec colère & hurlements au bout de 300 pages (circa 1999).)

dimanche, 14 janvier 2007

En lisant les deux premiers chapitres de « The Demon »

    His ministrations : détournement du langage puritain (pasteur de l’adultère)

Le regard de Wyatt Earp, l’hypnose du prédateur.

Le refus des apostrophes, une marque de fabrique… mais enfin, c’est aussi l’attachement dans le cas possessif (possession : histoire du diable au corps), le rejet de la norme consistant à scinder la marque du génitif du substantif (génitalité, coupure, sexion, voir Maertens et Ferenczi).

The spectators ooood and aaahhhhd : les spectateurs lancèrent des oh et des ah! (Ce n’est pas pareil du tout.)

Le mythe du rire (faire rire les femmes, p. 24). Don Juan pourtant n’est pas drôle. Alors, Chaplin ou Keaton ? (Comme dans ce film de Bertolucci qui se passe en mai 68, avec Louis Garrel. (Titre ?))

Refus des apostrophes, bis. Si fusion des génitifs, alors pourquoi ces slashes entre sujets et auxiliaires contractés ?

Danser ensemble & avec leurs souvenirs, le bel âge.

Life is just a bowl of berries, p. 38.

Right up the old gazoo, p. 43 (et gazookus). The old zortch, p. 45 (la baise). To make some semblance of sense out of the events. A sigh inside of Harry went kerflop (p. 49).

Midway through chapter 2, I’m suddenly wondering whether the person who offered me the novel had some kind of (potentially unkind) intention. Folie furieuse de l’identification, non tout de même pas.

Moving : sur le deuxième disque du trio allemand [em], une mélodie entraînante appuyée par un crescendo de batterie qui sur l’échelle sismique de Roach prend le niveau 9. Personne dans la voiture 11. Je place le marque-pages au début du chapitre 3. Another Mr. Lizard : ce Wollny est génial, mais il faudra parler de ce disque dans un autre billet (autre rubrique, autres temps, autres fureurs), peut-être demain (le 14).

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